Elias CANETTI, La langue sauvée, trad. de l'allemand Bernard Kreiss, Albin Michel, 364 p.
Quatrième de couverture
 : La langue sauvée constitue le premier volet de l'autobiographie d'Elias Canetti, prix Nobel de littérature. L'intellectuel, l'homme de toutes les tentatives, revient pour la première fois sur sa propre vie et parle de son enfance en Bulgarie, en Angleterre, en Autriche et en Suisse. L'origine espagnole de sa famille, le caractère quasi oriental de ce confluent de langues et de races qu'est la petite ville bulgare où il est né, le mode de vie patriarcal sous la houlette d'un grand-père tout-puissant qui s'inscrit encore dans la tradition des juifs séfarades d'origine espagnole, le déclenchement de la Première Guerre mondiale vécu dans la Vienne impériale, les années de guerre et d'immédiat après-guerre... tout cela constitue la riche toile de fond qui nourrit les observations de l'enfant.
Mais au-delà, c'est l'éducation sentimentale et l'intensité des premières révélations sur le cœur humain qui nous retiennent. Car tout ici parle au cœur : l'amour du père dont la mort prématurée délivre à l'enfant sa propre crainte de la mort ; le rapport à la mère qui lui ouvre les portes du vaste monde de la langue et de la littérature ; les premières inimitiés et toutes les petites expériences quotidiennes déterminantes ; et, enfin, l'écroulement nécessaire de l'enfance.

Elias Canetti (1905-1994, prix Nobel en 1981)
La langue sauvée (1977)

Nous lisons ce livre pour le 13 mars 2026. Le groupe breton a pris de l'avance le 12 février.
Nous avions lu Le Flambeau dans l'oreille en 1989. Ce site n'existait pas encore et nous ne prenions même pas de notes....
Quelques petites infos sur l'auteur en bas de page.

Les 9 cotes d'amour du groupe breton réuni le 12 février 2026
ChantalMarie-Odile Marie-Thé
AnnieBrigitte
ÉdithPhilippeSoaz

Annie
J'ai lu ce livre comme on regarde un album photos en sépia. Mais un album en plusieurs tomes tant ce livre est dense ! Il est si riche, il y a tellement à dire que la tâche est presque trop grande et que je me suis parfois sentie un peu submergée par tous ces détails, ces vies qui s'entrelacent, ces déplacements partout en Europe, ces langues qu'on apprend en un claquement de doigts (sauf l'allemand qui fut rude !), ces événements politiques (la guerre) et humains (la mort du père). C'est un livre qui demande de l'attention et chaque chapitre peut donner lieu à une recherche importante.
J'ai eu l'impression de vivre au même rythme que l'auteur, de ressentir presque les mêmes douleurs (par exemple quand le père décède brutalement). Il nous ouvre en grand les fenêtres sur sa vie et nous ne nous sentons pas des voyeurs, mais plutôt des témoins compatissants. C'est l'Histoire qui se déroule sous nos yeux avec ce témoignage à hauteur d'enfant, ce qui n'est pas si fréquent (j'ai retenu la scène de l'enfant roué de coups car il chantait en anglais). Nous naviguons entre le témoignage et le documentaire, entre les mémoires personnelles et les mémoires collectives.
J'ai beaucoup aimé toutes les descriptions, notamment de ses parents, mais également de toutes les personnes rencontrées au cours de sa jeunesse. L'auteur a un sens aigu de l'observation des corps et des âmes (par exemple les colères du grand-père Arditt). Il a aussi un talent remarquable pour l'apprentissage des langues étrangères, ce qui était apparemment très courant, et l'enseignante qui vit en moi a été interpellée par cet apprentissage qui apparaît d'une facilité déconcertante et par le niveau intellectuel général de cet enfant.
C'est un livre que je reprendrai probablement un jour par petits morceaux pour essayer de combler mes grandes lacunes concernant le passé des pays cités (telle la paix de Brest-Litvosk dont je n'avais jamais entendu parler).
J'ai apprécié ce livre qui se lit très bien si on fait abstraction de nombreuses références un peu compliquées.
Marie-Odile
J'ai découvert un texte extrêmement riche, toujours centré sur l'humain, et c'est ce qui m'a touchée.
J'ai aimé les innombrables portraits, ceux des personnages principaux bien sûr : le père, attachant, vu à travers les yeux de l'enfant, le grand-père et surtout la mère, personnage étonnant (qui reproche à la fin à son fils ce qu'elle a elle-même forgé), mais aussi ceux des personnages secondaires jamais négligés, comme les quatre dames de la pension Yalta. J'ai trouvé les portraits de professeurs excessivement nombreux, comme par souci de n'oublier personne, mais avec de jolies phrases, par exemple : Witz "nous offrait la richesse qui était en lui".
Deux faits restent présents tout au long du récit :
- la mort du père : pour la mère, pacifiste, "la guerre n'était autre chose que cette mort multipliée"
- la malédiction du grand-père.
J'ai noté quelques moments forts où il est question de vie ou de mort :
- le fils de 6 ans sauvant sa mère du suicide
- les officiers allemands et les officiers français, tous blessés, se saluant : "On se montrait ce qu'on avait en commun au bout du compte : une paire de béquille"
- le fœtus de la brebis tuée à l'abattoir, tableau choquant.
J'ai aimé le récit des premières fois :
- l'arménien triste : "il a été le premier réfugié de ma vie"
- le soldat déserteur du lied : "le premier mort dont je portai le deuil"
- la première expérience "de masse hostile" de l'enfant qui chante en anglais alors que tous le font en allemand.
Ces phrases ont créé en moi une attente, pas toujours satisfaite par la suite.
Souvent, c'est la dernière phrase du chapitre ou du paragraphe qui souligne l'importance du moment raconté et qui en dit l'essentiel.
Conclusion intéressante aussi de la liste des professeurs : "l'école était l'école de la diversité humaine (...) de la connaissance de l'homme", ou celle des grands hommes de l'almanach : "Je ne vois pas ce qui aurait pu me donner une idée plus frappante de la diversité, de la grandeur, des espérances de l'humanité."
Ce souci de l'aboutissement est encore plus perceptible au niveau du récit dans son ensemble, qui se clôt par l'impressionnante discussion où la mère arrache l'adolescent au paradis zurichois : "il est vrai que j'allais vivre tout autre chose que ce que j'avais connu au paradis. Il est vrai qu'à l'instar du premier homme je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Cette conclusion m'a donné envie de connaître la suite.
La composition d'ensemble selon les grandes villes habitées est simple et l'ordre chronologique reposant. Cet ordre est cependant perturbé lorsque sont évoqués les interdits avec un retour en arrière intéressant.
Même si le style est toujours égal, on sent l'enfant grandir par ses perceptions et l'analyse qu'il fait de son vécu : relation à la mère "source de bonheur et de tyrannie", projets de l'oncle, montée de l'antisémitisme, lucidité sur son propre orgueil, etc.
Reste en fil conducteur l'importance des langues, de la langue. Le singulier du titre m'interpelle. Certes "on habite une langue". Ici elles sont multiples et d'un énorme enjeu dans les relations humaines.
J'ouvre en grand.
Philippe
L'autobiographie de Elias Canetti, couvrant les seize premières années de sa vie, a été publiée en 1977 en langue allemande, alors qu'il avait 72 ans.
Elle est celle d'un enfant du début du 20e siècle, à la fin de l'Empire austro-hongrois, dans un pays, la Hongrie, qui avait été sous domination ottomane jusqu'en 1878. La vraie singularité de cette famille de commerçants établie en Europe centrale étant d'utiliser la langue espagnole, "la langue sauvée", sous-titre du livre. Plus de 4 siècles après l'expulsion des Juifs séfarades d'Espagne en 1492, événement majeur de l'histoire juive, les descendants de ceux qui avaient migré vers l'Europe centrale, parlaient encore espagnol. Le jeune Elias pratiquera de nombreuses langues au gré des déplacements de la famille, en plus de l'espagnol, le bulgare, l'anglais et l'allemand.
Le décès très prématuré de son père à 31 ans a lieu à Manchester. J'ai beaucoup admiré l'intelligence de la mère, qui a aidé Elias à faire le deuil du père, qu'il aimait tant, et à faire naître une vocation d'écrivain peut-être, par ces lectures partagées, qui les ont rapprochés également. On comprend assez vite que la maman, Mathilde, souffre de tuberculose. Elle sera de fait séparée de ses enfants. Elias vit dans une "pension" à Zurich, et ses deux petits frères dans un pensionnat à Lausanne.

Je fais un pas de côté pour savoir ce que sont devenus Nissim et Georges. Après Lausanne, ils ont poursuivi leurs études en France. Nissim a pris le prénom de son père Jacques (1909-1997). Il est devenu directeur artistique et producteur des plus grands artistes français de l'après-guerre : Edith Piaf, Brassens, Brel, Gainsbourg et Jacques Higelin. Georges Canetti (1911-1971) sera médecin biologiste, professeur à l'Institut Pasteur à Paris. Il sera à l'origine des antibiogrammes, afin de tester la sensibilité d'un germe aux antibiotiques, et des bi et trithérapies qui ont révolutionné le traitement de la tuberculose. Il est le découvreur d'une mycobactérie rare (mycobactérie canetti). Depuis 2006, un Prix Georges, Jacques et Elias Canetti, récompense des chercheurs de l'Institut Pasteur pour leurs travaux en maladies infectieuses. Le journal Les Échos titrait un article en juillet 2016 : "Les Canetti : trilogie de génie".

Lors de la dernière visite de Mathilde à son fils Elias, elle lui demande de quitter Zurich, de cesser ses études et d'aller travailler en Allemagne. Le grand-père omnipotent a-t-il décidé de couper les vivres en raison des mauvaises relations entretenues avec sa belle-fille ? Heureusement, le jeune Elias n'en fera rien, après des études de chimie, il sera écrivain. On lui décerne le Prix Nobel de Littérature en 1981, plus difficile à obtenir qu'une médaille olympique. Il en tire une jolie conclusion : "J'avais connu le paradis/.../je naquis après avoir été chassé du paradis".
Pour Voix au Chapitre, je garde cette autobiographie ouverte au trois quart en raison de quelques longueurs.
Chantal
J'ai aimé suivre ce gamin, puis ado, à travers Bulgarie, Angleterre, Suisse, Vienne... Le suivre à travers ces petits chapitres, souvenirs d'enfance de l'auteur. Qu'il reconstruit peut-être, il a plus de 70 ans, qu'il revisite parfois avec une certaine complaisance (?)... En tous cas, les souvenirs qui l'ont marqué, qui l'ont construit.
À plusieurs reprises, ce petit bonhomme si sûr de lui, ne doutant jamais d'avoir raison, m'a fait sourire et m'a évoqué Romain Gary dans La promesse de l'aube.
• Le thème récurrent, omniprésent, est celui de la famille : cette famille "juive séfarade espagnole", toujours mise en avant par la mère, famille aisée, très cultivée, qu'on sent "supérieure" dans la bouche de la mère qui lui inculque cela. Elle qui veut transmettre à son fils de gré, parfois de force (le terrible apprentissage de la langue allemande), tout ce qu'elle aime, les langues, le théâtre, laissant de côté le reste, la science, les arts...
Relation fusionnelle avec cette mère, voire toxique. De protecteur de sa mère à la mort du père, il va devenir jaloux : "la jalousie était devenue ma passion cardinale" : analyse très brillante de cette relation dont il va se délivrer, enfin, par la séparation d'avec sa mère malade.
• Un thème tout aussi important, c'est le Savoir, la transmission du Savoir, la culture, la, les, langues. C'est pour moi sans doute le thème le plus puissant :
- la transmission par le père et les livres offerts et racontés
- par la mère, à marche forcée pour l'allemand, les séances quotidiennes de théâtre entre elle et lui...
- la transmission par l'école, les maîtres, les professeurs. Leurs portraits, si précis, détaillés, longs passages, mais si... on les voit !
Un très très beau passage (p. 224 dans mon édition ancienne) m'a profondément touchée : un hommage vibrant aux professeurs, aux enseignants, passage magnifique. Qui ferait du bien à ceux d'aujourd'hui qui souffrent. Enseignants qui, dit-il, lui ont apporté la découverte du monde, et la connaissance de l'homme et la soif de connaissances nouvelles : "quand j'apprenais quelque chose de nouveau, je le ressentais physiquement, j'avais la sensation que mon corps se dilatait".
• Plein d'autres aspects m'ont intéressée : son imagination débordante (dialogues avec le papier peint...), les références historiques (les différents pays européens dans la Première Guerre mondiale).
Le livre est si dense et l'écriture si belle.
J'ai ressenti... de l'envie... par rapport à la chance de l'auteur d'être né dans ce milieu : aisé, sans soucis matériels, baignant dans la culture depuis la naissance. Oui, quelle chance !!
J'ai adoré cette lecture, vraiment. Et j'ouvre ce livre en grand.

Brigitte
Elias Canetti, nobélisé : je n'ai pas de réel souvenir d'avoir croisé son nom avant ce choix de Voix au chapitre. La lecture a été longue et parfois fastidieuse, alors que le livre offre des chapitres parfaitement structurés. Donc ce n'est pas une mise en cause du style, mais 400 pages d'une autobiographie dense, peut-être parfois trop dense… De plus, j'ai lu un texte aux caractères et paragraphes serrés dans une édition de poche. Date de publication originale en 1976 : Canetti avait 71 ans ! Le temps n'aurait rien déformé de ses souvenirs ? Les détails sont tels que je suis souvent étonnée de la précision.
Je reviens sur mes difficultés de lecture. Mon manque de connaissance est évident et sans doute parfois décourageant. Par exemple, je citerais l'histoire des peuples séfarade et bulgare durant le premier quart du XXe en Europe, peuples présentés comme tolérants vis-à-vis des Juifs et des immigrés si je crois Canetti… Je n'ai pas de références suffisantes sur la mythologie, sur les écrivains allemands, scandinaves, latins et grecs… : arrêter la lecture et me lancer dans des recherches a été trop complexe, un travail énorme… au-delà de ma motivation et de la gestion de mon temps. J'assume mon "ignorance" qui a sûrement limité mon avis. Je suis contente d'avoir fait cette découverte et d'être allée jusqu'au bout de la lecture.
Canetti était un enfant extraordinaire, mais déroutant qu'on dirait sans doute aujourd'hui à haut potentiel. Les élèves lui avaient donné le surnom de Socrate…, dont il était fier. Je ne le trouve pas vraiment sympathique avec ses frères (peu de souvenirs partagés) et ses camarades. À la fin du livre, il n'a que seize ans mais un comportement d'adulte depuis de nombreuses années. Adolescent, il évolue : "je pus constater que mes camarades étaient loin d'être inintéressants". Ce garçon juif intellectuel, issu d'un milieu très riche, amoureux de l'écriture, des livres, des langues, des arts en général, est en grandissant attiré également par les sciences, il fera de la chimie. Il est déconcertant tant dans sa passion d'apprendre que dans des discussions enflammées avec les adultes sur des sujets très sérieux dont la politique. Il se montre engagé, comme dans la pétition qu'il écrit contre des attitudes antisémites à l'école. Il est très critique des personnes qui l'entourent dont ses grands-pères. Dès son plus jeune âge, il est encouragé par sa mère souvent souffrante mais surtout très littéraire, qui lit les poètes comme d'autres la Bible. Mère que je trouve tyrannique mais, cependant elle lui apprend la modestie dit-il. Avec sa mère, il entretient une relation fusionnelle. A dix ans, elle lui déclare que tout ce qui est amour charnel est tabou. Qu'en dirait les freudiens - j'ai lu que Canetti ne supportait pas Freud ?? Il relate des fréquents épisodes de violence verbale entre lui et sa mère.
C'est un garçon complexe en amitié car il cherche à recevoir et donne peu. Il vise l'excellence. Intransigeant, il rejette et ne pardonne pas. Il décortique les situations et disserte. Le sens de certaines phrases m'échappe comme p. 218 : "comment le philosophe aurait-il pu soutenir la comparaison avec le poète ?"....
Des passages comme ce paragraphe sur le savoir p. 311-312, le suicide p. 316 m'ont interpellée. Sans oublier ses louanges du corps professoral. Quelle maturité, si c'est réellement ce qu'il pensait enfant. Ou souvenirs d'enfance revisités par un adulte ?
Dans notre monde actuel quelques phrases résonnent. Par exemple, "je commençais à comprendre que la haine entre les nations est un phénomène universellement répandu." Ou encore la morale qu'il retient de l'exode de son grand père en Turquie "il ne sied pas de garder un caillou dans sa poche et de la haine dans son cœur en prévision de la rencontre avec l'ennemi".
Je me suis interrogée sur le titre : "La langue sauvée". J'ai lu que ces souvenirs d'enfance si nombreux auraient aidé Canetti à se structurer ! La langue sauvée, ce pourrait être l'espagnol séfarade parlé par les migrants espagnols au XVIe qui ont vécu dans les Balkans à des milliers de kilomètres de chez eux. Canetti naît en Bulgarie. Est-ce en lien avec le fait que, au fil de ses déplacements malgré lui, il apprend plusieurs langues (nombre impressionnant), tout comme sa famille ? Il choisit l'allemand parlé par son père, décédé jeune, pour écrire. L'allemand lui rappelle l'amour de ses deux parents. Il argumente son intérêt à être polyglotte : comprendre tout le monde permet de sauver des situations. Il raconte "des histoires exemplaires où la connaissance des langues avait joué un rôle" comme p. 45. Faut-il voir dans la langue rouge d'un loup symbolique de la violence des hommes ? Ou encore dans un cauchemar récurrent de langue coupée : la peur de perdre son droit à s'exprimer et sa liberté de parole ?

Ci-dessous un article du journal satirique qui me permet de dire que maintenant je note quand Canetti est cité. Et je pense que je n'oublierai pas ce livre. De là, à lire les autres tomes ?!

[Début de l'article] Elias Canetti l'assurait (1) : Kafka emportait partout avec lui son recueil d'historiettes de l'écrivain allemand Peter Hebel (1763-1826). Kafka adorait rire. Un rire particulier. Du genre kafkaïen. Hebel aussi, dans un autre genre.
(1) Hebel Le Levier, de Frédéric Metz, suivi de Hebel et Kafka, par Elias Canetti, Pontcerq, 116 p.

Edith
D'abord le désir de découvrir ce livre, avec ce titre prometteur : la langue "sauvée"… de qui et de quoi ? L'histoire d'une jeunesse ? Il y a 100 ans.
Elias Canetti ? Que me dit la quatrième de couverture : Bulgarie, Angleterre, origine espagnole, Juif séfarade et Première Guerre mondiale, cela en 359 p. Puis je lis encore : langue et littérature, mère et mort du père et écroulement de l'enfance. Je me réjouis des propositions.
La couverture est belle et je ne sais pourquoi, me renvoie à l'image du film d'après la nouvelle de Thomas Mann Mort à Venise. Avec l'indolence et le temps long ressentis par le choix de la photo et en imagination, je vois le détroit du Bosphore. Il y aura des voyages "à l'ancienne par paquebot", des villes à découvrir. Et je me mets à lire.
La traduction par Bernard Kreiss permet une lecture facile et très agréable, malgré le caractère dense de la mise en page. Le contact de la couverture, en adéquation avec la douceur des propos, m'en fait un compagnon que j'aime retrouver à chaque moment de lecture. À ce stade, je dis que je l'ouvre en grand.
Néanmoins une lassitude s'installe, malgré les chapitres annoncés, tel que "Napoléon Invités cannibales Joies dominicales", au-delà des anecdotes, avec des souvenirs très, trop précis, racontés depuis l'enfance par l'adulte qu'il est devenu : je me lasse un peu.
Mais chaque reprise de lecture redonne goût à tourner les pages.
Alors de quoi est fait mon plaisir de lecture ?
- Évocation de l'Europe début de siècle avec ses "mœurs" d'une classe aisée sinon aristocratique : cela me plaît.
- Par la force du texte qui réside dans la précision des souvenirs "reconstruits" vraisemblablement. Les souvenirs d'enfance inscrits sont retravaillés presque 60 ans plus tard, avec la force de leurs empreintes premières. Elias est un enfant très tôt éveillé… ; il a été soumis dès la mort du père au désir intense et impératif de sa mère exclusivement littéraire et germanophile ; il est fils unique bien qu'il y ait deux autres frères.
- Par de belles pages déconcertantes, mais drôles pour moi, telle la lecture du récit de la méthode pédagogique employée par sa mère pour l'introduire - de force - dans la langue allemande. Le désir de la mère est intense de le rendre uniquement instruit de ses propres choix la littérature et le théâtre. Et intense est le désir d'Elias d'y adhérer, jusqu'à son adolescence 16 ans à Zurich. Je prends plaisir à les voir s'accrocher vivement dans des dialogues alertes, les seuls de tout le récit. Rassurant pour Elias : "je naquis qu'après avoir été chassé du paradis", celui de la Suisse.
- Par les relations mère/fils si finement analysées - non sans humour, et à regard d'enfant, combien même c'est l'adulte qu'il est devenu qui le relate. Notamment avec le chapitre consacré à l'histoire des souris. Un enfant peut avoir honte de sa mère : "Je ne pouvais la prendre dans mes bras, j'étais trop petit, je ne connaissais pas les paroles appropriées ; je n'avais pas non plus la même influence sur la souris qui sillonnait la pièce pendant un bon bout de temps". Et quelques lignes plus loin, en souvenir de la honte de la métamorphose de sa mère quand elle se laissait aller à sa peur, il mûrit un plan pour la guérir de ce mal… : une danse de souris avec la maman souriceau ; il ne faut pas ébruiter cette "vérité" car la peur honteuse des souris de la mère ne doit pas être révélée aux habitantes de la villa Yalta et elle ajoute écoutant le récit imaginé par Elias que ce n'est sûrement pas la maman souris qui s'est laissée aller ; ce en quoi, ce jeu d'incrédules mère et fils est la preuve de la force du lien qui les unit durant les premières années jusqu'au séjour en Suisse de Elias.
La honte pour sa mère se retrouve à nouveau dans le récit du peintre célèbre et du désir obsédant de sa mère d'être portraiturée.
A ces deux moments racontés si précisément, l'enfant Elias, devient l'adulte raisonneur et sérieux. Je reste épatée par la richesse si jeune, de ses acquis.
- Et les langues : langue espagnole, langue allemande, langue "secrète" des deux parents, langue "désirée" par Elias qui s'enrichira des autres langues telles que l'anglais et l'espagnol - sa langue de l'origine, espagnole séfarade des parents émigrés en Bulgarie - trop vite oubliée sinon négligée d'après Elias. Avec l'évocation des grands-parents et le traumatisme de la malédiction de l'un deux. J'en reviens ainsi au titre du livre, "la langue sauvée" : l'allemand ou l'espagnol ?
La langue de Canetti invite à poursuivre la lecture d'autres titres. Une belle découverte - à transmettre. Avec un tout : l'évocation de la moitié de début de siècle, guerre 14-18, la question de la judéité, les ravages de la guerre en Allemagne vaincue, tout cela au travers d'une regard d'enfant, et l'éveil "interdit" par sa mère à la sexualité, ainsi que le silence sur la mort du père.
Je maintiens mon ouverture aux ¾ pour mon hésitation à poursuivre parfois la lecture du fait de chapitres moins intéressants.
Marie Thé
J'ouvre ce livre en grand et je m'en sens imprégnée ; j'ai beaucoup aimé suivre l'auteur dans sa traversée d'une partie de l'Europe au début du XXe siècle. Tout d'abord la photo de couverture me rend songeuse, le Danube, peut-être...
Il m'est très difficile de parler d'un livre aimé, d'un livre si dense et si fort.
J'ai été stupéfaite par cette relation mère fils, ce dernier étant à la fois protecteur, omniprésent, mais aussi envahissant et même tyrannique : "Une nuit je viendrai te voler." La mort est très présente : "Avec ses cris, la mort de mon père entra en moi, elle ne devait jamais plus me quitter.", "Maintenant nous étions l'un pour l'autre ce qui restait de mon père." Pouvoir, liberté, entraînant une malédiction et... la mort.
J'aime la mère, forte, cultivée, passionnée, tout en regrettant son côté excessif, tyrannique aussi (apprentissage de l'allemand entre autres...)
A la lecture du dernier chapitre je me suis dit qu'il était temps de remettre les choses en place, le doux rêveur passionné est arrêté dans son élan, mais cette mère qui accable de reproches son fils de 16 ans, c'est tout de même elle qui l'a façonné.
Je retiens évidemment l'importance de la langue, des langues, et cela m'entraîne vers Amos Oz, me fait aussi penser à Aharon Appelfeld etc. (l'allemand, à la fois langue maternelle et langue des assassins, même si ce n'est pas le sujet ici). Mais les langues peuvent sauver (référence aux Grecs). Les dialectes, y compris celui des vallées reculées du Valais, ne sont pas oubliés. "Tu lèves trop souvent le doigt", résonnance... comprenne qui pourra...
J'ai adoré les échanges de l'enfant avec son père, les livres partagés, moments fondateurs. Apparaît la notion de pouvoir (Napoléon, etc.) Adoré les dimanches matin dans le lit des parents...
La description des personnages est remarquable, corps et esprit, tant de portraits magnifiques, du grand père Canetti, aux oncles et tantes, sans oublier les domestiques ou les dames de la pension Yalta. Et bien sûr les professeurs, tous différents les uns des autres. À propos de ceux-ci, j'ai trouvé quelques longueurs qui m'ont un peu lassée, l'auteur écrit pour lui, pour se souvenir, je me suis sentie en dehors parfois pas vraiment concernée. L'érudition m'a parfois assommée.
Je remarque un côté visionnaire et cela me dérange un peu : l'adulte qui écrit sur son enfance sait ce qui s'est passé après...
L'antisémitisme m'a bouleversée.
Je retiens encore "l'orgueil familial" de la mère, ou ceci : "Et elle m'expliquait alors qu'elle était trop méfiante pour être bonne." Mère effrayée d'être comparée à Médée, "mais elle n'en laissa rien paraître." Ou préférant "faire alliance avec le diable" pour mettre fin à la guerre (visionnaire). L'énumération des interdits a bien sûr retenu mon attention, ce qui touche à l'amour charnel en fait partie pour la mère.
"Je ne naquis qu'après avoir été chassé du paradis." Il y avait eu une autre naissance à Lausanne, à la langue allemande... Enfin, je rejoins la mère de l'auteur lorsque ses tâches quotidiennes deviennent un obstacle à la lecture. (Heureusement pour elle comme pour moi cela est passager).
Malgré quelques réserves je garde grand ouvert ce livre que je trouve remarquable.


LES ŒUVRES de CANETTI


Canetti est l'auteur d’un unique roman, Auto-da-fé (Die Blendung, 1935), considéré comme l’un des grands romans de son époque, et d'un essai majeur : Masse et puissance (Masse und Macht, 1960), vaste réflexion sur les comportements collectifs.
Il écrit également des pièces de théâtre, des aphorismes, une autobiographie en quatre volumes...

•Roman
- Auto-da-fé (1935, date de publication), trad. Paule Arhex, Gallimard, 1968 ; rééd. L'Imaginaire, 1991

Essais
- Masse et Puissance
(1960), trad. Robert Rovini, Gallimard, 1966 ; rééd. Tel, 1986.
- Le Territoire de l'homme : réflexions 1942-1972, trad. Armel Guerne, Albin Michel, 1978.
- La conscience des mots (1975), trad. Roger Lewinter, Albin Michel, 1984.
- Le témoin auriculaire (1974), trad. Jean-Claude Hemery, Albin Michel, 1985.
- Le collier de mouches
(1992), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1995.
- Le cœur secret de l'horloge
(1987), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 198  ; Le cœur secret de l'horloge, Le Livre de Poche, 1998
.
- Notes de Hampstead
(1994), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1997.
- Le livre contre la mort (posthume) Albin Michel, 2018 ; Le livre contre la mort, Livre de poche, 2019.

•Journal, notes et réflexions
- Les voix de Marrakech
(1968), trad. Françoise Ponthier, Albin Michel, 1980 ; Les Voix de Marrakech, Livre de poche, 1986.

Correspondances
- L'autre procès : lettres de Kafka à Félicie
(1969), trad. Lily Jumel, 1972.
- Amant sans adresse ; correspondance 1942-1992, Elias Canetti, Marie-louise Von Motesiczky, Nicole Taubes, trad. Nicole Taubes, Albin Michel, 2013.
- Lettres à Georges, trad. Claire de Oliveira, Albin Michel, 2009.

Autobiographie (cycle en trois volumes)
- La langue sauvée
(1977) : histoire d'une jeunesse 1905-1921, Albin Michel, 2005.
- Le Flambeau dans l'oreille, 1921-1931
(1980), trad. Michel Demet, Albin Michel, 1982.
- Jeux de regard, 1931-1937
(1985), trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1987.

Complément autobiographique
- Les années anglaises (1989),
trad. Bernard Kreiss, Albin Michel, 2005 ; Les années anglaises, Livre de poche, 2007.


QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES


•Une vie européenne
- 1905 : naissance en Bulgarie, dans une communauté séfarade multilingue. Enfance marquée par de nombreux déplacements : Manchester, puis Vienne, où sa mère lui transmet l’allemand, qui deviendra sa langue littéraire.
- 1929 : doctorat de chimie à Vienne
- 1938 : exil en Angleterre après la montée du nazisme ; devient citoyen britannique en 1952.
- Installé ensuite en Suisse, où il meurt en 1994 à Zurich.
- Reçoit le prix Nobel de littérature en 1981 pour l’ensemble de son œuvre.

Des détails sur ›wikipedia.
Des repères avec des émissions :
- "Elias Canetti, l’éveilleur d’un passé qui parle au futur", Catherine Paoletti, Une vie une œuvre, 19 novembre 1998, 1h 27.
- "Nostalgie du monde d'Elias Canetti", avec Michel Zink, auteur de On lit mieux dans une langue qu'on sait mal, éd. Les belles lettres, L'invité de la grande matinale, France Inter, 8 juillet 2021.

- "Elias Canetti, la puissance des masses", Jean Lebrun, Intelligence service, France Inter, 6 novembre 2021, 47 min.
- Elias Canetti, Gérard Stieg, Entretiens en ligne, Fondation Maison de l'homme, Canal U, 9 mars 2005, 1h30 (sur Auto-da-fé principalement).

Les potins
Une question qu'on oublie de se poser pour les artistes : de quoi vivait-il ? Canetti vient d’une famille de grands commerçants installés à Roussé, Manchester puis Vienne. Après la mort de son père, la famille conserve une aisance financière suffisante pour lui permettre d’étudier, voyager, écrire et fréquenter les milieux intellectuels sans exercer de métier salarié.

Véza Canetti (1887-1963), son épouse, écrivait sous pseudonyme pour des journaux tels que Arbeiter-Zeitung. Elle a subvenu aux besoins du couple, surtout dans les années viennoises. Après leur exil en Angleterre en 1938, elle a continué à assurer une part de leurs revenus par des travaux littéraires et des traductions. Canetti lui-même reconnaît dans
Jeux de regard qu’il lui doit sa survie matérielle et intellectuelle. Elle meurt en 1963.

La peintre Marie-Louise von Motesiczky (1906-1996), issue d’une famille très fortunée, rencontre Canetti en 1934 : leur relation durera un demi-siècle, jusqu’à la mort de Canetti. Elle joua un rôle d'amante, de mécène, lui offrant un logement, une stabilité matérielle, un espace de travail, un soutien affectif et financier constant. Leur correspondance (
Amant sans adresse) montre une relation passionnée, mais souvent déséquilibrée : elle est dévouée, lui reste distant, exigeant, parfois manipulateur. Marie-Louise a accepté que Canetti reste marié avec Véza et ne vive pas avec elle. Après la mort de Véza, leur relation devient plus visible, mais jamais officielle. Marie-Louise reste dans l’ombre, par choix mais aussi par la volonté de Canetti.

Plus accessoire : Canetti a bénéficié de bourses d’écriture, de résidences et de prix littéraires (dont le Georg-Büchner-Preis en 1972).

Ce n’est qu’après le prix Nobel de littérature en 1981 que ses droits d’auteur deviennent réellement substantiels. À ce moment-là, il a déjà 76 ans.

 

 


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