![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
|
|
Elias Canetti (1905-1994, prix Nobel en 1981)
|
|||||||||||||||||
|
Les
9 cotes d'amour du groupe breton réuni le 12 février
2026 |
Annie![]()
J'ai lu ce livre comme on regarde un album photos en sépia. Mais
un album en plusieurs tomes tant ce livre est dense ! Il est si riche,
il y a tellement à dire que la tâche est presque trop grande
et que je me suis parfois sentie un peu submergée par tous ces
détails, ces vies qui s'entrelacent, ces déplacements partout
en Europe, ces langues qu'on apprend en un claquement de doigts (sauf
l'allemand qui fut rude !), ces événements politiques (la
guerre) et humains (la mort du père). C'est un livre qui demande
de l'attention et chaque chapitre peut donner lieu à une recherche
importante.
J'ai eu l'impression de vivre au même rythme que l'auteur, de ressentir
presque les mêmes douleurs (par exemple quand le père décède
brutalement). Il nous ouvre en grand les fenêtres sur sa vie et
nous ne nous sentons pas des voyeurs, mais plutôt des témoins
compatissants. C'est l'Histoire qui se déroule sous nos yeux avec
ce témoignage à hauteur d'enfant, ce qui n'est pas si fréquent
(j'ai retenu la scène de l'enfant roué de coups car il chantait
en anglais). Nous naviguons entre le témoignage et le documentaire,
entre les mémoires personnelles et les mémoires collectives.
J'ai beaucoup aimé toutes les descriptions, notamment de ses parents,
mais également de toutes les personnes rencontrées au cours
de sa jeunesse. L'auteur a un sens aigu de l'observation des corps et
des âmes (par exemple les colères du grand-père Arditt).
Il a aussi un talent remarquable pour l'apprentissage des langues étrangères,
ce qui était apparemment très courant, et l'enseignante
qui vit en moi a été interpellée par cet apprentissage
qui apparaît d'une facilité déconcertante et par le
niveau intellectuel général de cet enfant.
C'est un livre que je reprendrai probablement un jour par petits morceaux
pour essayer de combler mes grandes lacunes concernant le passé
des pays cités (telle la paix de Brest-Litvosk dont je n'avais
jamais entendu parler).
J'ai apprécié ce livre qui se lit très bien si on
fait abstraction de nombreuses références un peu compliquées.
Marie-Odile![]()
J'ai découvert un texte extrêmement riche, toujours centré
sur l'humain, et c'est ce qui m'a touchée.
J'ai aimé les innombrables portraits, ceux des personnages principaux
bien sûr : le père, attachant, vu à travers les yeux
de l'enfant, le grand-père et surtout la mère, personnage
étonnant (qui reproche à la fin à son fils ce qu'elle
a elle-même forgé), mais aussi ceux des personnages secondaires
jamais négligés, comme les quatre dames de la pension Yalta.
J'ai trouvé les portraits de professeurs excessivement nombreux,
comme par souci de n'oublier personne, mais avec de jolies phrases, par
exemple : Witz "nous
offrait la richesse qui était en lui".
Deux faits restent présents tout au long du récit :
- la mort du père : pour la mère, pacifiste, "la
guerre n'était autre chose que cette mort multipliée"
- la malédiction du grand-père.
J'ai noté quelques moments forts où il est question de vie
ou de mort :
- le fils de 6 ans sauvant sa mère du suicide
- les officiers allemands et les officiers français, tous blessés,
se saluant : "On
se montrait ce qu'on avait en commun au bout du compte : une paire
de béquille"
- le ftus de la brebis tuée à l'abattoir, tableau
choquant.
J'ai aimé le récit des premières fois :
- l'arménien triste : "il
a été le premier réfugié de ma vie"
- le soldat déserteur du lied : "le
premier mort dont je portai le deuil"
- la première expérience "de
masse hostile" de l'enfant qui chante en anglais alors
que tous le font en allemand.
Ces phrases ont créé en moi une attente, pas toujours satisfaite
par la suite.
Souvent, c'est la dernière phrase du chapitre ou du paragraphe
qui souligne l'importance du moment raconté et qui en dit l'essentiel.
Conclusion intéressante aussi de la liste des professeurs : "l'école
était l'école de la diversité humaine (...) de la
connaissance de l'homme", ou celle des grands hommes de
l'almanach : "Je
ne vois pas ce qui aurait pu me donner une idée plus frappante
de la diversité, de la grandeur, des espérances de l'humanité."
Ce souci de l'aboutissement est encore plus perceptible au niveau du récit
dans son ensemble, qui se clôt par l'impressionnante discussion
où la mère arrache l'adolescent au paradis zurichois : "il
est vrai que j'allais vivre tout autre chose que ce que j'avais connu
au paradis. Il est vrai qu'à l'instar du premier homme je ne naquis
qu'après avoir été chassé du paradis."
Cette conclusion m'a donné envie de connaître la suite.
La composition d'ensemble selon les grandes villes habitées est
simple et l'ordre chronologique reposant. Cet ordre est cependant perturbé
lorsque sont évoqués les interdits avec un retour en arrière
intéressant.
Même si le style est toujours égal,
on sent l'enfant grandir par ses perceptions et l'analyse qu'il fait de
son vécu : relation à la mère "source
de bonheur et de tyrannie", projets de l'oncle, montée
de l'antisémitisme, lucidité sur son propre orgueil, etc.
Reste en fil conducteur l'importance des langues, de la langue. Le singulier
du titre m'interpelle. Certes "on
habite une langue". Ici elles sont multiples et d'un énorme
enjeu dans les relations humaines.
J'ouvre en grand.
Philippe![]()
L'autobiographie de Elias Canetti, couvrant les seize premières
années de sa vie, a été publiée en 1977 en
langue allemande, alors qu'il avait 72 ans.
Elle est celle d'un enfant du début du 20e siècle, à
la fin de l'Empire austro-hongrois, dans un pays, la Hongrie, qui avait
été sous domination ottomane jusqu'en 1878. La vraie singularité
de cette famille de commerçants établie en Europe centrale
étant d'utiliser la langue espagnole, "la langue sauvée",
sous-titre du livre. Plus de 4 siècles après l'expulsion
des Juifs séfarades d'Espagne en 1492, événement
majeur de l'histoire juive, les descendants de ceux qui avaient migré
vers l'Europe centrale, parlaient encore espagnol. Le jeune Elias pratiquera
de nombreuses langues au gré des déplacements de la famille,
en plus de l'espagnol, le bulgare, l'anglais et l'allemand.
Le décès très prématuré de son père
à 31 ans a lieu à Manchester. J'ai beaucoup admiré
l'intelligence de la mère, qui a aidé Elias à faire
le deuil du père, qu'il aimait tant, et à faire naître
une vocation d'écrivain peut-être, par ces lectures partagées,
qui les ont rapprochés également. On comprend assez vite
que la maman, Mathilde, souffre de tuberculose. Elle sera de fait séparée
de ses enfants. Elias vit dans une "pension" à Zurich,
et ses deux petits frères dans un pensionnat à Lausanne.
Je fais un pas de côté pour savoir ce que sont devenus Nissim
et Georges. Après Lausanne, ils ont poursuivi leurs études
en France. Nissim a pris le prénom de son père Jacques (1909-1997).
Il est devenu directeur artistique et producteur des plus grands artistes
français de l'après-guerre : Edith Piaf, Brassens, Brel,
Gainsbourg et Jacques Higelin. Georges Canetti (1911-1971) sera médecin
biologiste, professeur à l'Institut Pasteur à Paris. Il
sera à l'origine des antibiogrammes, afin de tester la sensibilité
d'un germe aux antibiotiques, et des bi et trithérapies qui ont
révolutionné le traitement de la tuberculose. Il est le
découvreur d'une mycobactérie rare (mycobactérie
canetti). Depuis 2006, un Prix Georges, Jacques et Elias Canetti,
récompense des chercheurs de l'Institut Pasteur pour leurs travaux
en maladies infectieuses. Le journal Les Échos titrait un
article en juillet 2016 : "Les
Canetti : trilogie de génie".
Lors de la dernière visite de Mathilde à son fils Elias,
elle lui demande de quitter Zurich, de cesser ses études et d'aller
travailler en Allemagne. Le grand-père omnipotent a-t-il décidé
de couper les vivres en raison des mauvaises relations entretenues avec
sa belle-fille ? Heureusement, le jeune Elias n'en fera rien, après
des études de chimie, il sera écrivain. On lui décerne
le Prix Nobel de Littérature en 1981, plus difficile à obtenir
qu'une médaille olympique. Il en tire une jolie conclusion : "J'avais
connu le paradis/.../je naquis après avoir été chassé
du paradis".
Pour Voix au Chapitre, je garde cette autobiographie ouverte au
trois quart en raison de quelques longueurs.
Chantal![]()
J'ai aimé suivre ce gamin, puis ado, à travers Bulgarie,
Angleterre, Suisse, Vienne... Le suivre à travers ces petits chapitres,
souvenirs d'enfance de l'auteur. Qu'il reconstruit peut-être, il
a plus de 70 ans, qu'il revisite parfois avec une certaine complaisance
(?)... En tous cas, les souvenirs qui l'ont marqué, qui l'ont construit.
À plusieurs reprises, ce petit bonhomme si sûr de lui, ne
doutant jamais d'avoir raison, m'a fait sourire et m'a évoqué
Romain Gary dans La
promesse de l'aube.
Le thème récurrent, omniprésent, est celui
de la famille : cette famille "juive séfarade espagnole",
toujours mise en avant par la mère, famille aisée, très
cultivée, qu'on sent "supérieure" dans la bouche
de la mère qui lui inculque cela. Elle qui veut transmettre à
son fils de gré, parfois de force (le terrible apprentissage de
la langue allemande), tout ce qu'elle aime, les
langues, le théâtre, laissant de côté le reste,
la science, les arts...
Relation fusionnelle avec cette mère, voire toxique. De protecteur
de sa mère à la mort du père, il va devenir jaloux
: "la jalousie était
devenue ma passion cardinale" : analyse très brillante
de cette relation dont il va se délivrer, enfin, par la séparation
d'avec sa mère malade.
Un thème tout aussi important, c'est le Savoir, la transmission
du Savoir, la culture, la, les, langues. C'est pour moi sans doute le
thème le plus puissant :
- la transmission par le père et les livres offerts et racontés
- par la mère, à marche forcée pour l'allemand, les
séances quotidiennes de théâtre entre elle et lui...
- la transmission par l'école, les maîtres, les professeurs.
Leurs portraits, si précis, détaillés, longs passages,
mais si... on les voit !
Un très très beau passage (p. 224 dans mon édition
ancienne) m'a profondément touchée : un hommage vibrant
aux professeurs, aux enseignants, passage magnifique. Qui ferait du bien
à ceux d'aujourd'hui qui souffrent. Enseignants qui, dit-il, lui
ont apporté la découverte du monde, et la connaissance de
l'homme et la soif de connaissances nouvelles : "quand
j'apprenais quelque chose de nouveau, je le ressentais physiquement, j'avais
la sensation que mon corps se dilatait".
Plein d'autres aspects m'ont intéressée : son imagination
débordante (dialogues avec le papier peint...), les références
historiques (les différents pays européens dans la Première
Guerre mondiale).
Le livre est si dense et l'écriture si belle.
J'ai ressenti... de l'envie... par rapport à la chance de l'auteur
d'être né dans ce milieu : aisé, sans soucis matériels,
baignant dans la culture depuis la naissance. Oui, quelle chance !!
J'ai adoré cette lecture, vraiment. Et j'ouvre ce livre en grand.
Brigitte![]()
Elias Canetti, nobélisé : je n'ai pas de réel souvenir
d'avoir croisé son nom avant ce choix de Voix au chapitre.
La lecture a été longue et parfois fastidieuse, alors que
le livre offre des chapitres parfaitement structurés. Donc ce n'est
pas une mise en cause du style, mais 400 pages d'une autobiographie
dense, peut-être parfois trop dense
De plus, j'ai lu un texte
aux caractères et paragraphes serrés dans une édition
de poche. Date de publication originale en 1976 : Canetti avait 71
ans ! Le temps n'aurait rien déformé de ses souvenirs ?
Les détails sont tels que je suis souvent étonnée
de la précision.
Je reviens sur mes difficultés de lecture. Mon manque de connaissance
est évident et sans doute parfois décourageant. Par exemple,
je citerais l'histoire des peuples séfarade et bulgare durant le
premier quart du XXe en Europe, peuples présentés comme
tolérants vis-à-vis des Juifs et des immigrés si
je crois Canetti
Je n'ai pas de références suffisantes
sur la mythologie, sur les écrivains allemands, scandinaves, latins
et grecs
: arrêter la lecture et me lancer dans des recherches
a été trop complexe, un travail énorme
au-delà
de ma motivation et de la gestion de mon temps. J'assume mon "ignorance"
qui a sûrement limité mon avis. Je suis contente d'avoir
fait cette découverte et d'être allée jusqu'au bout
de la lecture.
Canetti était un enfant extraordinaire, mais déroutant qu'on
dirait sans doute aujourd'hui à haut potentiel. Les élèves
lui avaient donné le surnom de Socrate
, dont il était
fier. Je ne le trouve pas vraiment sympathique avec ses frères
(peu de souvenirs partagés) et ses camarades. À la fin du
livre, il n'a que seize ans mais un comportement d'adulte depuis de nombreuses
années. Adolescent, il évolue : "je
pus constater que mes camarades étaient loin d'être inintéressants".
Ce garçon juif intellectuel, issu d'un milieu très riche,
amoureux de l'écriture, des livres, des langues, des arts en général,
est en grandissant attiré également par les sciences, il
fera de la chimie. Il est déconcertant tant dans sa passion d'apprendre
que dans des discussions enflammées avec les adultes sur des sujets
très sérieux dont la politique. Il se montre engagé,
comme dans la pétition qu'il écrit contre des attitudes
antisémites à l'école. Il est très critique
des personnes qui l'entourent dont ses grands-pères. Dès
son plus jeune âge, il est encouragé par sa mère souvent
souffrante mais surtout très littéraire, qui lit les poètes
comme d'autres la Bible. Mère que je trouve tyrannique mais, cependant
elle lui apprend la modestie dit-il. Avec sa mère, il entretient
une relation fusionnelle. A dix ans, elle lui déclare que tout
ce qui est amour charnel est tabou. Qu'en dirait les freudiens - j'ai
lu que Canetti ne supportait pas Freud ?? Il relate des fréquents
épisodes de violence verbale entre lui et sa mère.
C'est un garçon complexe en amitié car il cherche à
recevoir et donne peu. Il vise l'excellence. Intransigeant, il rejette
et ne pardonne pas. Il décortique les situations et disserte. Le
sens de certaines phrases m'échappe comme p. 218
: "comment le philosophe
aurait-il pu soutenir la comparaison avec le poète ?"....
Des passages comme ce paragraphe sur le savoir p. 311-312,
le suicide p. 316
m'ont interpellée. Sans oublier ses louanges du corps professoral.
Quelle maturité, si c'est réellement ce qu'il pensait enfant.
Ou souvenirs d'enfance revisités par un adulte ?
Dans notre monde actuel quelques phrases résonnent. Par exemple,
"je commençais
à comprendre que la haine entre les nations est un phénomène
universellement répandu." Ou encore la morale qu'il
retient de l'exode de son grand père en Turquie "il
ne sied pas de garder un caillou dans sa poche et de la haine dans son
cur en prévision de la rencontre avec l'ennemi".
Je me suis interrogée sur le titre : "La langue sauvée".
J'ai lu que ces souvenirs d'enfance si nombreux auraient aidé Canetti
à se structurer ! La langue sauvée, ce pourrait être
l'espagnol séfarade parlé par les migrants espagnols au
XVIe qui ont vécu dans les Balkans à des milliers de kilomètres
de chez eux. Canetti naît en Bulgarie. Est-ce en lien avec le fait
que, au fil de ses déplacements malgré lui, il apprend plusieurs
langues (nombre impressionnant), tout comme sa famille ? Il choisit l'allemand
parlé par son père, décédé jeune, pour
écrire. L'allemand lui rappelle l'amour de ses deux parents. Il
argumente son intérêt à être polyglotte :
comprendre tout le monde permet de sauver des situations. Il raconte "des
histoires exemplaires où la connaissance des langues avait joué
un rôle" comme p. 45.
Faut-il voir dans la langue rouge d'un loup symbolique de la violence
des hommes ? Ou encore dans un cauchemar récurrent de langue coupée
: la peur de perdre son droit à s'exprimer et sa liberté
de parole ?
Ci-dessous un
article du journal satirique qui me permet de dire que maintenant
je note quand Canetti est cité. Et je pense que je n'oublierai
pas ce livre. De là, à lire les autres tomes ?!

[Début de l'article]
Elias Canetti l'assurait (1) : Kafka emportait partout avec lui son recueil
d'historiettes de l'écrivain allemand Peter
Hebel (1763-1826). Kafka adorait rire. Un rire particulier. Du genre
kafkaïen. Hebel aussi, dans un autre genre.
(1) Hebel
Le Levier, de Frédéric Metz, suivi de Hebel et
Kafka, par Elias Canetti, Pontcerq, 116 p.
Edith![]()
D'abord le désir de découvrir ce livre, avec ce titre prometteur
: la langue "sauvée"
de qui et de quoi ? L'histoire
d'une jeunesse ? Il y a 100 ans.
Elias Canetti ? Que me dit la quatrième de couverture : Bulgarie,
Angleterre, origine espagnole, Juif séfarade et Première
Guerre mondiale, cela en 359 p. Puis je lis encore : langue et littérature,
mère et mort du père et écroulement de l'enfance.
Je me réjouis des propositions.
La couverture est belle et je ne sais pourquoi, me renvoie à l'image
du film d'après la nouvelle de Thomas Mann Mort à Venise.
Avec l'indolence et le temps long ressentis par le choix de la photo et
en imagination, je vois le détroit du Bosphore. Il y aura des voyages
"à l'ancienne par paquebot", des villes à découvrir.
Et je me mets à lire.
La traduction par Bernard Kreiss permet une lecture facile et très
agréable, malgré le caractère dense de la mise en
page. Le contact de la couverture, en adéquation avec la douceur
des propos, m'en fait un compagnon que j'aime retrouver à chaque
moment de lecture. À ce stade, je dis que je l'ouvre en grand.
Néanmoins une lassitude s'installe, malgré les chapitres
annoncés, tel que "Napoléon Invités cannibales
Joies dominicales", au-delà des anecdotes, avec des souvenirs
très, trop précis, racontés depuis l'enfance par
l'adulte qu'il est devenu : je me lasse un peu.
Mais chaque reprise de lecture redonne goût à tourner les
pages.
Alors de quoi est fait mon plaisir de lecture ?
- Évocation de l'Europe début de siècle avec ses
"murs" d'une classe aisée sinon aristocratique
: cela me plaît.
- Par la force du texte qui réside dans la précision des
souvenirs "reconstruits" vraisemblablement. Les souvenirs d'enfance
inscrits sont retravaillés presque 60 ans plus tard, avec la force
de leurs empreintes premières. Elias est un enfant très
tôt éveillé
; il a été soumis
dès la mort du père au désir intense et impératif
de sa mère exclusivement littéraire et germanophile ; il
est fils unique bien qu'il y ait deux autres frères.
- Par de belles pages déconcertantes, mais drôles pour moi,
telle la lecture du récit de la méthode pédagogique
employée par sa mère pour l'introduire - de force - dans
la langue allemande. Le désir de la mère est intense de
le rendre uniquement instruit de ses propres choix la littérature
et le théâtre. Et intense est le désir d'Elias d'y
adhérer, jusqu'à son adolescence 16 ans à Zurich.
Je prends plaisir à les voir s'accrocher vivement dans des dialogues
alertes, les seuls de tout le récit. Rassurant pour Elias : "je
naquis qu'après avoir été chassé du paradis",
celui de la Suisse.
- Par les relations mère/fils si finement analysées - non
sans humour, et à regard d'enfant, combien même c'est l'adulte
qu'il est devenu qui le relate. Notamment avec le chapitre consacré
à l'histoire des souris. Un enfant peut avoir honte de sa mère
: "Je ne pouvais la
prendre dans mes bras, j'étais trop petit, je ne connaissais pas
les paroles appropriées ; je n'avais pas non plus la même
influence sur la souris qui sillonnait la pièce pendant un bon
bout de temps". Et quelques lignes plus loin, en souvenir
de la honte de la métamorphose de sa mère quand elle se
laissait aller à sa peur, il mûrit un plan pour la guérir
de ce mal
: une danse de souris avec la maman souriceau ; il ne
faut pas ébruiter cette "vérité" car la
peur honteuse des souris de la mère ne doit pas être révélée
aux habitantes de la villa Yalta et elle ajoute écoutant le récit
imaginé par Elias que ce n'est sûrement pas la maman souris
qui s'est laissée aller ; ce en quoi, ce jeu d'incrédules
mère et fils est la preuve de la force du lien qui les unit durant
les premières années jusqu'au séjour en Suisse de
Elias.
La honte pour sa mère se retrouve à nouveau dans le récit
du peintre célèbre et du désir obsédant de
sa mère d'être portraiturée.
A ces deux moments racontés si précisément, l'enfant
Elias, devient l'adulte raisonneur et sérieux. Je reste épatée
par la richesse si jeune, de ses acquis.
- Et les langues : langue espagnole, langue allemande, langue "secrète"
des deux parents, langue "désirée" par Elias qui
s'enrichira des autres langues telles que l'anglais et l'espagnol - sa
langue de l'origine, espagnole séfarade des parents émigrés
en Bulgarie - trop vite oubliée sinon négligée d'après
Elias. Avec l'évocation des grands-parents et le traumatisme de
la malédiction de l'un deux. J'en reviens ainsi au titre du livre,
"la langue sauvée" : l'allemand ou l'espagnol ?
La langue de Canetti invite à poursuivre la lecture d'autres titres.
Une belle découverte - à transmettre. Avec un tout : l'évocation
de la moitié de début de siècle, guerre 14-18, la
question de la judéité, les ravages de la guerre en Allemagne
vaincue, tout cela au travers d'une regard d'enfant, et l'éveil
"interdit" par sa mère à la sexualité,
ainsi que le silence sur la mort du père.
Je maintiens mon ouverture aux ¾ pour mon hésitation à
poursuivre parfois la lecture du fait de chapitres moins intéressants.
Marie Thé![]()
J'ouvre ce livre en grand et je m'en sens imprégnée ; j'ai
beaucoup aimé suivre l'auteur dans sa traversée d'une partie
de l'Europe au début du XXe siècle. Tout d'abord la photo
de couverture me rend songeuse, le Danube, peut-être...
Il m'est très difficile de parler d'un livre aimé, d'un
livre si dense et si fort.
J'ai été stupéfaite par cette relation mère
fils, ce dernier étant à la fois protecteur, omniprésent,
mais aussi envahissant et même tyrannique : "Une
nuit je viendrai te voler." La mort est très présente :
"Avec ses cris, la mort
de mon père entra en moi, elle ne devait jamais plus me quitter.",
"Maintenant nous étions
l'un pour l'autre ce qui restait de mon père."
Pouvoir, liberté, entraînant une malédiction et...
la mort.
J'aime la mère, forte, cultivée, passionnée, tout
en regrettant son côté excessif, tyrannique aussi (apprentissage
de l'allemand entre autres...)
A la lecture du dernier chapitre je me suis dit qu'il était temps
de remettre les choses en place, le doux rêveur passionné
est arrêté dans son élan, mais cette mère qui
accable de reproches son fils de 16 ans, c'est tout de même elle
qui l'a façonné.
Je retiens évidemment l'importance de la langue, des langues, et
cela m'entraîne vers Amos
Oz, me fait aussi penser à Aharon
Appelfeld etc. (l'allemand, à la fois langue maternelle et
langue des assassins, même si ce n'est pas le sujet ici). Mais les
langues peuvent sauver (référence aux Grecs). Les dialectes,
y compris celui des vallées reculées du Valais, ne sont
pas oubliés. "Tu
lèves trop souvent le doigt", résonnance...
comprenne qui pourra...
J'ai adoré les échanges de l'enfant avec son père,
les livres partagés, moments fondateurs. Apparaît la notion
de pouvoir (Napoléon, etc.) Adoré les dimanches matin dans
le lit des parents...
La description des personnages est remarquable, corps et esprit, tant
de portraits magnifiques, du grand père Canetti, aux oncles et
tantes, sans oublier les domestiques ou les dames de la pension Yalta.
Et bien sûr les professeurs, tous différents les uns des
autres. À propos de ceux-ci, j'ai trouvé quelques longueurs
qui m'ont un peu lassée, l'auteur écrit pour lui, pour se
souvenir, je me suis sentie en dehors parfois pas vraiment concernée.
L'érudition m'a parfois assommée.
Je remarque un côté visionnaire et cela me dérange
un peu : l'adulte qui écrit sur son enfance sait ce qui s'est passé
après...
L'antisémitisme m'a bouleversée.
Je retiens encore "l'orgueil familial" de la mère, ou
ceci : "Et elle m'expliquait
alors qu'elle était trop méfiante pour être bonne."
Mère effrayée d'être comparée à Médée,
"mais elle n'en laissa
rien paraître." Ou préférant "faire
alliance avec le diable" pour mettre fin à la guerre
(visionnaire). L'énumération des interdits a bien sûr
retenu mon attention, ce qui touche à l'amour charnel en fait partie
pour la mère.
"Je ne naquis qu'après
avoir été chassé du paradis." Il
y avait eu une autre naissance à Lausanne, à la langue allemande...
Enfin, je rejoins la mère de l'auteur lorsque ses tâches
quotidiennes deviennent un obstacle à la lecture. (Heureusement
pour elle comme pour moi cela est passager).
Malgré quelques réserves je garde grand ouvert ce livre
que je trouve remarquable.
LES UVRES de CANETTI
Canetti est l'auteur dun unique
roman, Auto-da-fé (Die Blendung, 1935), considéré
comme lun des grands romans de son époque, et d'un essai
majeur : Masse et puissance (Masse und Macht, 1960), vaste
réflexion sur les comportements collectifs.
Il écrit également des pièces de théâtre,
des aphorismes, une autobiographie en quatre volumes...
Roman
- Auto-da-fé
(1935, date de publication), trad. Paule Arhex,
Gallimard, 1968 ; rééd. L'Imaginaire, 1991
Essais
- Masse
et Puissance (1960), trad.
Robert Rovini, Gallimard, 1966 ; rééd. Tel, 1986.
- Le
Territoire de l'homme : réflexions 1942-1972, trad. Armel
Guerne, Albin Michel, 1978.
- La
conscience des mots (1975),
trad. Roger Lewinter, Albin Michel,
1984.
- Le
témoin auriculaire (1974),
trad. Jean-Claude Hemery, Albin Michel, 1985.
- Le
collier de mouches (1992),
trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1995.
- Le
cur secret de l'horloge (1987),
trad. Walter Weideli,
Albin Michel, 198 ; Le cur secret de l'horloge, Le
Livre de Poche, 1998.
- Notes
de Hampstead (1994),
trad. Walter Weideli, Albin Michel, 1997.
- Le
livre contre la mort (posthume) Albin Michel, 2018 ; Le
livre contre la mort, Livre de poche, 2019.
Journal, notes et réflexions
- Les
voix de Marrakech (1968),
trad. Françoise Ponthier, Albin Michel, 1980 ;
Les
Voix de Marrakech, Livre de poche, 1986.
Correspondances
- L'autre
procès : lettres de Kafka à Félicie (1969),
trad. Lily Jumel, 1972.
- Amant
sans adresse ; correspondance 1942-1992, Elias Canetti, Marie-louise
Von Motesiczky, Nicole Taubes, trad. Nicole Taubes, Albin Michel, 2013.
- Lettres
à Georges, trad. Claire de Oliveira, Albin Michel, 2009.
Autobiographie
(cycle en trois volumes)
- La
langue sauvée
(1977) : histoire d'une
jeunesse 1905-1921, Albin Michel, 2005.
- Le
Flambeau dans l'oreille, 1921-1931 (1980),
trad. Michel Demet, Albin Michel, 1982.
- Jeux
de regard, 1931-1937
(1985), trad. Walter
Weideli, Albin Michel, 1987.
Complément
autobiographique
- Les
années anglaises (1989), trad.
Bernard Kreiss, Albin Michel, 2005 ; Les
années anglaises, Livre de poche, 2007.
QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES
Une vie européenne
- 1905 : naissance en Bulgarie,
dans une communauté séfarade multilingue. Enfance marquée
par de nombreux déplacements : Manchester, puis Vienne, où
sa mère lui transmet lallemand, qui deviendra sa langue littéraire.
- 1929 : doctorat de chimie à Vienne
- 1938 : exil en Angleterre après la montée du nazisme ;
devient citoyen britannique en 1952.
- Installé ensuite en Suisse, où il meurt en 1994 à
Zurich.
- Reçoit le prix Nobel de littérature en 1981 pour lensemble
de son uvre.
Des détails sur wikipedia.
Des repères avec des émissions :
- "Elias
Canetti, léveilleur dun passé qui parle au futur",
Catherine Paoletti, Une vie une uvre, 19 novembre 1998, 1h 27.
- "Nostalgie
du monde d'Elias Canetti", avec Michel Zink, auteur de On
lit mieux dans une langue qu'on sait mal, éd. Les belles
lettres, L'invité de la grande matinale, France Inter, 8
juillet 2021.
- "Elias
Canetti, la puissance des masses", Jean Lebrun, Intelligence
service, France Inter, 6 novembre 2021, 47 min.
- Elias
Canetti, Gérard Stieg, Entretiens en ligne, Fondation
Maison de l'homme, Canal U, 9 mars 2005, 1h30 (sur Auto-da-fé
principalement).
Les
potins
Une question qu'on oublie de se
poser pour les artistes : de quoi vivait-il ? Canetti vient dune
famille de grands commerçants installés à Roussé,
Manchester puis Vienne. Après la mort de son père, la famille
conserve une aisance financière suffisante pour lui permettre détudier,
voyager, écrire et fréquenter les milieux intellectuels
sans exercer de métier salarié.
Véza Canetti
(1887-1963), son épouse, écrivait sous pseudonyme pour des
journaux tels que Arbeiter-Zeitung. Elle a subvenu aux besoins
du couple, surtout dans les années viennoises. Après leur
exil en Angleterre en 1938, elle a continué à assurer une
part de leurs revenus par des travaux littéraires et des traductions.
Canetti lui-même reconnaît dans Jeux
de regard quil
lui doit sa survie matérielle et intellectuelle. Elle meurt en
1963.
La peintre Marie-Louise
von Motesiczky (1906-1996), issue dune famille très fortunée,
rencontre Canetti en 1934 : leur relation durera un demi-siècle,
jusquà la mort de Canetti. Elle joua un rôle d'amante,
de mécène, lui offrant un logement, une stabilité
matérielle, un espace de travail, un soutien affectif et financier
constant. Leur correspondance (Amant
sans adresse) montre
une relation passionnée, mais souvent déséquilibrée
: elle est dévouée, lui reste distant, exigeant, parfois
manipulateur. Marie-Louise a accepté que Canetti reste marié
avec Véza et ne vive pas avec elle. Après la mort de Véza,
leur relation devient plus visible, mais jamais officielle. Marie-Louise
reste dans lombre, par choix mais aussi par la volonté de
Canetti.
Plus accessoire : Canetti a bénéficié de bourses
décriture, de résidences et de prix littéraires
(dont le Georg-Büchner-Preis en 1972).
Ce nest quaprès le prix Nobel de littérature
en 1981 que ses droits dauteur deviennent réellement substantiels.
À ce moment-là, il a déjà 76 ans.
|
Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme
au rejet :
|
||||
| |
||||
|
à
la folie
grand ouvert |
beaucoup
¾ ouvert |
moyennement
à moitié |
un
peu
ouvert ¼ |
pas
du tout
fermé ! |
Nous écrire
Accueil | Membres
| Calendrier | Nos
avis | Rencontres | Sorties
| Liens