Elias Canetti : inconscient, langues étrangères et Groupe de Tenerife...

Parmi les membres les plus fidèles du "Groupe de Tenerife", José Luis s'avère être, outre un érudit dans le domaine littéraire - ce qu'on peut voir dans ses avis à la phrase proustienne, figurant sur le site - un didactitien reconnu.
Il est l'auteur d'une thèse soutenue à Paris III : La construction de programmes culturels en didactique des langues étrangères : quelles théories pour quelles pratiques ?
Il fut contributeur régulier de la revue ÉLA (Études de linguistique appliquée)*, revue de didactologie des langues-cultures. Il en coordonna plusieurs numéros, dont l'un consacré à "Inconscient et langues étrangères". Il était par ailleurs professeur à l'Université d'Oviedo en Espagne.
Voici un extrait de son article intitulé "L'émergence de l'inconscient dans l'appropriation des langues étrangères", extrait justement référé à La Langue sauvée de Canetti.

Le cas Canetti (1980) est aussi exemplaire [ce passage fait suite au cas de Louis Althusser]. Le texte où il rend compte de sa relation à l'allemand (désir, d'abord, refus, plus tard, fascination, finalement) est un exemple formidable des rapports complexes entre langue et inconscient. Le petit Elie, dans son enfance, brûle du désir d'apprendre l'allemand, langue de l'intimité de ses parents, qu'ils refusaient de lui enseigner :

Il ne leur vint pas à l'esprit de me soupçonner mais, parmi les nombreux et ardents désirs que je nourrissais à cette époque, il est bien certain que ce que je désirais le plus ardemment, c'était de comprendre leur langue secrète. Je ne saurai dire pourquoi je n'ai jamais tenu rigueur à mon père de son attitude ; en revanche, je conçus, envers ma mère, une profonde rancœur qui ne se dissipa que des années plus tard quand, après la mort de mon père, elle m'enseigna elle-même l'allemand. (p. 40)**

La mort prématurée du père, quand le fils n'a que quatre ans, met sous silence cette pulsion pendant quelque temps, jusqu'au jour où sa mère lui impose l'apprentissage de la langue jadis désirée, usant d'ailleurs d'une méthode impossible : mémorisation de phrases lues par elle et des traductions correspondantes, tout ceci agrémenté d'insultes et de punitions. Mais l'enfant, qui a alors huit ans, et qui la culpabilise de la mort du père, échoue... jusqu'au jour où il entend dire sa mère : "Que dirait ton père s'il t'entendait, lui qui parlait si bien l'allemand ?" (p. 104). À partir de quoi, écrit Canetti, "il se passa quelque chose que je n'ai jamais réussi à comprendre. Au prix d'un terrible effort de concentration, j'appris à retenir le sens des phrases du premier coup" (ibid.).

Que Canetti n'arrive pas à comprendre ce qui s'y passa ne nous surprend pas, puisque dans ce même livre il dit sa méfiance à l'égard de la psychanalyse. Mais nous, nous ne pouvons pas ne pas y voir le résultat, rendu possible par le mot de la mère, d'une identification au père, à l'idéal du moi, en même temps qu'un retour au passé, à l'époque de construction du complexe de l'Œdipe, retour qui permet de vivre maintenant l'amour à la mère précisément sans complexe, puisque le père est mort : il peut donc occuper sa place. C'est l'aveu que l'auteur lui-même fait, sans apparemment en être conscient, deux pages plus loin :

Il y eut alors entre nous, une période de beau fixe. Ma mère se mit à me parler en allemand, en dehors des heures de leçon. Je sentais que je lui étais redevenu proche comme pendant les semaines qui suivirent la mort de mon père. Plus tard seulement, je compris que ce n'était pas uniquement pour mon bien qu'elle m'avait inculqué l'allemand en usant du sarcasme et de la torture mentale. Elle avait grand besoin, elle- même, de pouvoir s'entretenir en allemand avec moi, l'allemand était sa langue intime [...] Son mariage était réellement issu de cette langue. Elle était comme déboussolée, elle se sentait perdue sans mon père et mit tout en œuvre pour me faire occuper sa place aussi vite que possible. (p. 107)

Oserons-nous aventurer que nous y voyons un rapport incestueux sublimé ?
Beaucoup d'autres exemples, empruntés à des textes plus au moins autobiographiques d'auteurs venus des horizons les plus divers (1), auraient pu être ici convoqués (...)

José Luis Atienza
Éla (Études de linguistique appliquée), n° 131, 2003, p. 305-328

(1) Par exemple, d'Andreï Makine, Le testament français, Mercure de France, 1995 ; d'Ariel Dorfman, Rumbo al Sur, deseando el Norte, Planeta, 1998 ; de Nancy Huston, Nord perdu, Actes Sud, 1999 ; de François Cheng, Le Dialogue, Desclée de Brower/Presses littéraires et artistiques de Shanghai, 2002 ; de Chang Rae Lee, Langues natale, L'Olivier, 2003 ; de Milan Kundera, L'ignorance, Gallimard, 2003.


*José Luis apporte ces informations sur la revue : le libellé du titre de la revue, "Études de linguistique appliquée" est (ou l'était à l'époque) trompeur, car très rarement il y était question de linguistique. Mon maître Robert Galisson a dirigé cette revue après la retraite de son fondateur, Bernard Quemada, qui était un linguiste éminent. Galisson, de son côté, était un grand lexicologue mais petit à petit, préoccupé qu'il était de la formation des enseignants, il a basculé vers la didactique (il a inventé le mot "didactologie") des langues et des cultures, c'est pourquoi, il a ajouté, à "Études de linguistique appliquée", "Revue de didactologie des langues-cultures", à quoi il a rajouté, quelques années après, "et de lexiculturologie", encore un mot inventé. Après la retraite de Galisson la revue est dirigée par Jean Pruvost, lexicologue et lexicographe - éminent lui aussi -, qui n'a rien voulu savoir de la formation des enseignants, ni de didactique, ni de culture, même si, en fait de culture, il a publié, il y a une vingtaine d'années, un livre sous ce titre : Les dictionnaires français, outils d'une langue et d'une culture, qui a reçu le Prix de l'Académie Française. Mais, depuis, il a bien changé, il me semble. Toujours est-il que la revue, après la mort de R. Galisson, a repris son titre d'origine : Études de linguistique appliquée. Je crois que Pruvost n'a pas osé le faire avant la disparition de son prédécesseur, lequel, d'ailleurs, a dû l'enjoindre à laisser mon nom, en tant que "rédacteur étranger", sur la deuxième page de couverture. Ce n'est que pour cette raison, je pense, que je continue à y être inscrit, après que, à trois reprises, n'étant pas d'accord avec la ligne éditoriale, je lui aie demandé de rayer mon nom.

**Les citations viennent de l'édition en poche de La langue sauvée.


Dans le même numéro, figure un dialogue entre José Luis et Pierre Fleutiaux, qui vint dans notre groupe pour son livre Des phrases courtes, ma chérie...

=>L'article : "Quitter l'étouffant appartement : langue, pays, famille, contraintes, etc.", par Pierrette Fleutiaux, p. 369-381.


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