Suite de l'avis de Claire
 

L'écriture m'a constamment séduite, avec des temps forts : les portraits par exemple, celui du grand-père ("Il vécut vieux, mais vieillit à peine."), les mots qui laissent à penser : "Certains arrivent vieux à l'école ; ; c'est qu'ils l'étaient déjà avant, peut-être même étaient-ils vieux dès leur naissance. Parmi ceux-ci, il en est qui ne rajeunissent absolument pas pendant leur scolarité, tandis que d'au­tres se départissent peu à peu de leur grand âge et remontent pour ainsi dire le cours des années. Pour ces derniers, plutôt rares, Witz devait être le professeur idéal. Il en est d'autres à qui l'école pèse tant qu'ils y vieillissent rapidement ; et le fardeau leur paraît si lourd, et leurs progrès sont si lents qu'ils se cramponnent de toutes leurs forces à l'âge ainsi gagné et ne le perdent plus jamais. Enfin, il y a ceux qui sont vieux et jeunes à la fois ; vieux par leur acharnement à se raccrocher à tout le saisissable, une fois qu'ils l'ont saisi ; jeunes par leur ardent désir de nouveauté. Je devais faire partie de cette dernière catégorie et c'est sans doute la raison pour laquelle j'étais ouvert à l'influence des professeurs les plus différents."

La composition est fondée certes sur la chronologie, mais chaque chapitre forme un tout avec un titre auquel il est agréable de revenir.

Certaines ont regretté la faible présence de l'Histoire. Mais outre qu'est reconstituée une vie à travers le regard d'un enfant, les indices abondent, explicites (
"Entretemps, on avait vécu à Vienne et la guerre mondiale avait eu lieu ; elle s'était terminée sur une lueur d'espoir : Wilson et ses quatorze points. Mais à présent, c'était la grande déception : Versailles.") ou allusifs : François-Joseph encore vivant, les wagons de juifs, Dreyfus, Lénine que sa mère lui montre dans un café.

La place de Strindberg pour la mère, auteur interdit à son fils (
"J'aimais cette interdiction.") me donne envie de proposer une de ces ses pièces quand elle sera programmée ; même chose pour Frank Wedekind. Trois livres comptent aussi pour la mère pacifiste : Feux de Barbusse (lu à Voix au chapitre !), Hommes en guerre du Hongrois Andreas Lazko et L'homme est bon de l'Allemand expressionniste Keonhard Frank (on trouve traduit À gauche à la place du cœur aux éditions Agone qui traduisent actuellement toute son œuvre).

Comme Manuel, j'ai pensé à Jérémy à propos d'un des professeurs :
"C'est lui qui me convainquit de l'existence d'une littérature vivante. Jusqu'alors, je m'étais fermé à cette dernière, ébloui par le riche héritage du passé."


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