![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
![]() |
|
Quatrième de couverture : Depuis que son lieutenant français la abandonnée, Sarah est montrée du doigt par les villageois puritains de Lyme Regis qui la jugent irrémédiablement déshonorée et menacée de folie. Seul Charles Smithson ose lapprocher, fasciné par son impénétrable mystère. Pour la voir, il brave le scandale, met en péril ses fiançailles et la tranquillité de tout le village Première édition
:
En version originale :
|
John FOWLES (1926-2005)
|
Thomas
(avis transmis
depuis l'Italie)
Je ne pourrai être des vôtres ce soir, expédition à
Turin oblige, sur les traces de Ginzburg, si
on veut, sur celles de la dolce vita, plus franchement. Il ne me sera
donc pas plus donné d'entendre vos louanges justement dithyrambiques
que vos justifiées critiques acerbes, hélas ! Quel que soit
le camp que vous aurez choisi, j'espère en tout cas que ce roman
ne vous aura pas laissés indifférents, et que vos cotes
d'amour iront du tout fermé au grand ouvert, sans sombrer dans
une triste unanimité canettienne.
En ce qui me concerne, vous aurez bien saisi que si j'ai osé proposer
ce livre, c'est que Fowles fait partie de mes petits chouchous côté
producteurs de prose anglo-saxonne (très) moderne...
Je ne m'étendrai pas outre mesure sur le détail de ce que
j'ai trouvé dans cette lecture, la liste serait longue et il me
faudrait replonger dans le détail de l'intrigue pour ne pas me
mélanger les pinceaux avec le tout aussi extraordinaire The
Magus, qui avait été ma porte d'entrée dans
le monde de ce fabuleux joueur littéraire. Car c'est bien cela
qui m'a frappé - et plu - chez lui : cette façon
rare de s'amuser à déconstruire - autant qu'à
construire ! - l'art de raconter une histoire. Un peu comme
je m'amusais à faire et défaire mes Lego il y a 30 ans de
cela...
Enfin, j'ai déjà trop parlé, les absents ne devraient
pas avoir le droit de phagocyter autant le débat, alors place aux
présents !
Ah oui, j'ouvre en grand, évidemment !
Fanny
(avis
transmis)
J'ai trouvé ce roman beaucoup trop long, notamment sur toute la
première partie jusqu'à ce que Charles rencontre Sarah.
Certes, l'auteur plante le décor, la peinture sociale et le profil
des personnages, tous enkystés dans leurs codes sociaux. Les portraits
sont parfois assez savoureux, mais il ne se passe désespérément
rien ! Je me suis aussi demandé pourquoi ce titre ? De lieutenant
français il n'y a plus, c'est de Sarah et Charles dont il est question
tout du long.
Dans la suite du roman, je me lui laissé prendre au jeu, il y a
peu de surprise au niveau de l'intrigue, toujours des passages à
mon sens trop longs, mais j'ai pris plaisir à me replonger chaque
jour dans la lecture.
Je n'ai éprouvé aucune sympathie pour les personnages principaux
: Charles est prétentieux égocentrique et faible, - Ernestina
est bêbête - même en resituant son personnage dans le
contexte de l'époque, par exemple : "Une
bonne part de son ressentiment provenait peut-être du fait qu'elle
avait pris ce matin un soin particulier à sa toilette, et qu'il
ne lui avait pas fait le moindre compliment à ce propos"
(p. 356, éd. Points).
Sarah, manipulatrice, ne fait que manigancer, elle pourrait passer pour
une figure émancipée, mais il me semble qu'elle se joue
des autres en permanence. Seuls Mary et Sam ont pu me toucher.
Outre l'intrigue et le profil des personnages, il y a le style. Mon ressenti
sur ce point est contrasté. J'ai trouvé l'écriture
parfois, trop souvent, ampoulée ; même si cela reflète
bien la nature du personnage de Charles, j'ai trouvé que cela alourdissait
la lecture, par exemple : "comme
un navire sur un ancrage, battu par des courants contraires, et se préparant
à sa sinueuse et loxodromique traversée jusqu'au riche et
limoneux rivage de Rye" (p. 588)
ou encore, à la dernière page : "le
fleuve de la vie avec ses lois mystérieuses, s'écoule laissant
derrière lui un quai déserté, et le long de ce quai
désert, Charles commence à marcher avec lenteur"...
À d'autres moments en revanche, j'ai pris plaisir à lire
un portrait truculent de la société victorienne et je me
suis régalée de l'ironie avec laquelle il fait évoluer
ses personnages. Par exemple :
"Il décida bientôt
qu'Ernestina, du faits des défauts de son sexe et de son manque
d'expérience, serait incapable de comprendre le caractère
altruiste de ses motivations" (p. 226).
"Pour être précis,
quatre-vingt-dix secondes s'étaient écoulées depuis
l'instant où il s'était écarté d'elle pour
regarder la chambre à coucher" (p. 479)
"Il paraissait également
clair, quel que soit le soin apporté à la tenue vestimentaire,
qu'elle devait, comme tous les bons jardiniers, avoir une préférence
pour les plantations suivies" (p.
569)
Il y a aussi les inserts réguliers des propos du narrateur
(ou de l'écrivain - au risque de me faire huer j'ai l'impression
que c'est le même ?), j'aime le procédé qui à
certains moments donne du rythme et apporte un autre regard à la
narration. Par exemple, dans le train, lorsqu'il s'adresse à son
personnage : "que
diable pourrais-je encore bien faire avec toi ?" (p. 551)
ou encore : "Son
point faible - un défaut dont ne souffrent plus guère ses
descendants modernes dans la branche publicitaire - était
d'être doté d'une conscience..." (p.
575)
Mais à d'autres moments, je trouve que cela donne un côté
explication de texte inutile qui ne fait qu'alourdir le propos.
Dimension intéressante également le choix de plusieurs scénarios
racontés à la fin du roman, mais c'est parfois amené
de manière trop abrupte qui fait que l'on s'y perd un peu, comme
si l'auteur avait terminé un peu dans la hâte.
Au global, j'ouvre 1/2. Hâte de lire vos avis.
Jérémy
(avis
transmis depuis l'Aubrac)
Avant la lecture : Je n'avais jamais entendu parler de ce livre
et encore moins de son auteur. Je ne sais pas trop pourquoi, peut-être
à cause de l'histoire, mais j'étais persuadé que
Fowles était du XIXe siècle. Je suis donc tombé de
ma chaise lorsqu'il a commencé à disserter sur Barthes !
Quoi qu'il en soit un pavé, une histoire d'amour impossible, en
Angleterre, au XIXe..., sur le papier le livre avait tout pour me plaire.
Je crois que j'étais à peu près aussi excité
que quand on a lu Middlemarch !
Après la lecture : Globalement ça a fonctionné
et je l'ai lu avec beaucoup de plaisir et assez vite. Il a quand même
fallu que je m'agite un peu pour le finir à temps car j'ai eu le
mauvais goût de lire Effacement
avant de m'y mettre...
Ce que j'ai aimé :
- Les personnages sont subtils et complexes, loin d'être univoques.
Cela vaut bien évidemment particulièrement pour Sarah et
Charles, mais aussi pour Ernestina et Grogan. Bon en revanche pour Mrs.
Poulteney, c'est autre chose... ; c'est une vieille bigote, un point
c'est tout.
- Les réflexions/développements anthropologiques sur la
société à l'époque victorienne : je pense
notamment au chapitre 35 que l'auteur aurait pu intituler "Murs
sexuelles des paysans du Dorset à l'ère victorienne".
- Les clins d'il, voulus ou non, à d'autres livres. Je ne
sais plus si c'est dans Raison et sentiments ou dans Orgueil
et préjugés que l'un des personnages féminins
chute, enfin "fait un faux pas" et se voit secourue par un Adonis.
De la même manière très souvent Sarah se retrouve
physiquement sous Charles pour symboliser sa vulnérabilité,
son infériorité, sa faiblesse : quand il la découvre
assoupie ou quand elle se jette à ses pieds par exemple. Je serais
curieux de voir comment cela a été retranscrit dans le film.
- L'aspect historique et sociologique : c'est un livre sur deux êtres
qui essaient de trouver leur voie, d'échapper à leur destin,
à la voie toute tracée qui leur a été assignée
par la société dans une époque qui n'est plus (Charles)
ou pas encore (Sarah) tout-à-fait la leur. Charles est tiraillé
entre son attachement à sa condition de gentleman et sa volonté
de faire quelque chose d'un tant soit peu utile, d'où ses recherches
scientifiques, tout en ayant conscience qu'il ne serait jamais "un
Darwin ou un Dickens, un savant ou un grand artiste ; au pire, il serait
un dilettante, un inutile, un être incapable d'apporter sa contribution
à la tâche commune" (p.
404). Et Sarah alors ? Il faudrait y consacrer une thèse.
Est-elle hystérique ? Est-elle une perverse narcissique manipulatrice ?
A-t-elle voulu se venger de sa condition de femme sur Charles ? Est-elle
une féministe en avance sur son temps ? Aurait-elle fini, si elle
avait vécu 70 ans plus tard, dans le même état que
la Betsy d'Adèle Yon ? Certainement.
Je n'ai pas fini de "digérer" le personnage. Elle est
d'une certaine manière une "transfuge de classe", trop
éduquée pour rester dans son milieu, pas suffisamment et
surtout pas suffisamment "dotée" pour en sortir non plus :
"Non, vous ne pouvez
pas comprendre, parce que vous n'êtes pas une femme. Vous n'êtes
pas une femme née pour devenir la femme d'un paysan et que l'on
a éduquée pour être quelque chose d'un peu plus relevé"
(p. 232).
J'ai moins aimé le côté "métaroman"
ou "métatextuel" ou "Nouveau roman" ou que
sais-je encore : cf. le
développement (p. 132).
Oui, je sais que l'histoire qu'on me raconte est pure imagination. Je
ne suis peut-être qu'un "hypocrite lecteur" mais je n'ai
pas envie que l'auteur vienne "rompre le cercle de l'illusion"
(p. 135).
Cela me fait à peu près le même effet que quand Godard
ou Truffaut parlent en voix off dans leurs films ou quand je regarde une
comédie musicale : cela me sort de la fiction, et cela me gonfle.
Quelques réflexions pêle-mêle :
- Ernestina m'a un peu fait penser au personnage de Rosamond Vincy dans
Middlemarch,
en moins insupportable quand même, mais tour aussi superficielle :
"De son côté,
Ernestina monta jusqu'à sa chambre pour se plonger dans une abondante
collection de catalogues" (p. 264).
Sauf que contrairement à Rosamond, Ernestina est consciente de
ses défauts et a la volonté de les corriger avec l'aide
de Charles, cf. le
très beau passage (fin
p. 516 début p. 517).
- L'émergence de la question de l'amour/des sentiments réciproques
dans le mariage : les positions sociales respectives occupent certes une
place centrale dans le choix du partenaire, mais il n'est plus question
de faire un mariage de pure raison : "le
mariage était désormais considéré comme une
union solennelle en consécration de l'amour, et non pas dans le
simple souci des convenances" (p. 402).
- L'auteur nous propose deux fins. Moi j'ai cru en voir venir une troisième
: je pensais que Sarah allait faire son coming-out à Charles et
lui dire qu'en fait elle était lesbienne !
- Le personnage de Freeman et l'essor des grands magasins m'a fait penser
à Au
Bonheur des Dames de Zola.
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, mais... j'ouvre aux ¾
!
Mégane
(avis
transmis)
Un roman intéressant où, avec une ironie et une
finesse toutes britanniques, l'auteur nous entraîne dans l'histoire
de Charles, gentleman anglais, dans les années 1870. Empêtré
dans les conventions victoriennes et dans sa conscience agitée,
il va devoir faire un choix entre cur et cerveau, passion et éducation,
Sarah et Tina.
Cela n'aurait rien de très original si l'auteur ne distillait pas
ça et là de subtiles références à la
naissance du marxisme, aux débuts du féminisme et d'autres
rapprochements plus originaux aux événements du XXe siècle.
Et tel Woody Allen dans Lily
la tigresse, notre auteur brise le 4e mur pour parler directement
avec son lecteur et lui secouer les puces. Enfin, les fins alternatives
parachèvent l'originalité du roman. J'ai adoré ce
dialogue et les piques de l'auteur, qui ne plairont pas à tous
!
Un ovni intéressant et divertissant !
Renée
(avis
transmis de Narbonne)
J'ai trouvé beaucoup de qualités à ce roman : il
se présente comme étant écrit au 19e siècle
avec le regard de l'écrivain fin 20e.
Nous avons le regard omniscient de l'auteur qui dirige l'intrigue, mais
avec les incertitudes suggérées par les personnages eux-mêmes,
ou par lui. C'est très intéressant et il le fait avec humour.
Les caractères sont finement étudiés avec leurs contradictions,
leur évolution. Je ne me suis pas un instant ennuyée dans
ce dédale de sentiments et d'actions. Pour moi, Sarah est une garce
qui ne pense qu'à son but : séduire Charles, puis mener
une vie indépendante avec son bébé, sans homme à
qui obéir. Elle est moderne pour l'époque, mais a détruit
la vie de Charles qui, lui, n'a pas senti le monde changer. Le commerce
et l'argent allaient dominer et les snobs comme lui resteraient en arrière.
Il vit à contre-courant de l'histoire. Il perd tous ses repères.
Cette répulsion pour l'argent existe aussi à notre époque
dans quelques milieux, chez certains artistes par exemple, des écrivains
ou des peintres (comme le héros de Effacement
de Percival Everett qui refuse de se plier aux demandes de son éditeur).
Je trouve quand même l'auteur un peu méprisant pour les domestiques
: "les serviteurs victoriens (...) n'avaient pas un sens gastronomique
très développé." J'ai appris que ceux qui
n'étaient pas mariés avaient un demi-salaire ! Incroyable
!
J'ai beaucoup aimé la façon dont il propose plusieurs fins
au roman. Donc lecture excessivement agréable jusqu'aux deux derniers
paragraphes que j'ai trouvé amphigouriques... je les ai lus deux
fois avant de comprendre à peu près, sans être convaincue
par l'auteur. D'abord, je pense qu'il n'a pas eu d'enfant car il reste
d'une froideur étonnante devant sa petite fille. Puis à
la fin du chapitre 60, Charles a "les
lèvres pressées contre la chevelure auburn",
puis accuse Sarah de lui vouloir du mal sans que ce soit dans une "fin"
différente. Et qui est réellement le personnage qui fait
le pied de grue devant la maison ? On pense à Sam, mais cette personne
a un certain âge alors que Sam est jeune.
Sans cette fin un peu obscure, j'aurais ouvert le livre en entier, car
les thèmes sont intéressants et multiples. Mais j'ouvre
aux ¾.
Richard
(avis transmis)
Je n'ai pu lire que la moitié du livre - jusqu'au chapitre 28 (je
l'ai lu en anglais).
L'histoire racontée est assez typique des romans anglais du 19e
siècle (ceux des surs Brontë, Thomas Hardy, Jane Austen...)
et donc pas très originale. Celle-ci réside dans la narration
par une personne réelle qui vit au 20e siècle et qui s'identifie
par le pronom "Je". Cela permet des réflexions
sur la différence des sociétés de nos deux siècles,
et même sur la création d'un roman. Il y a donc beaucoup
de références au temps présent, par exemple l'adjectif
"Brechtian".
Mais ces aspects n'élèvent pas la valeur du livre et je
ne l'ouvre qu'à moitié, même s'il est amusant et facile
à lire.
Annick
L![]()
Je n'ai vraiment pas aimé ce livre de John Fowles, même s'il
a fait l'objet d'un grand succès critique et public.
En effet j'ai été constamment gênée par ce
mélange des genres qui fait alterner des éléments
du récit avec des chapitres de commentaires historiques, géographiques,
sociologiques, lourdement annotés. D'une part je trouve l'ensemble
pompeux et fastidieux et d'autre part cela entrave l'intérêt
que l'on pourrait prendre à l'histoire racontée.
C'est dommage car l'auteur a une belle plume de romancier, non-dénuée
d'humour, et le personnage de Sarah est suffisamment opaque et complexe
pour intriguer le lecteur et lui donner envie de le percer à jour.
Celui de Charles, en revanche, est moins intéressant, car marqué
par les conventions de son époque, auxquelles il tente, malgré
tout d'échapper. La peinture sociale, pleine d'ironie et de clichés
- règles de bienséance, bigoterie et hypocrisie, mépris
de classe, etc. - est assez réjouissante, en particulier dans le
jeu qui s'instaure entre les maîtres et les serviteurs, Sam et Mary,
qui tirent habilement leur épingle du jeu.
Mais, en tant que lectrice, je suis restée complètement
à distance (ce qui est l'effet recherché) et j'ai trouvé
que le récit traînait terriblement en longueur, sans oublier
les trois scènes finales en option. Quel ennui !
Enfin ce parti-pris de mélange des genres me semble mal fonctionner,
soumis au bon vouloir du narrateur, constamment en surplomb, qui ne lâche
jamais la rampe. Trop, c'est trop ! J'aime quand on me laisse une part
de liberté de ressenti, d'interprétation. Et je trouve amusant
que John Fowles, dans son projet de pasticher le roman victorien en y
introduisant son point de vue "moderne" et ses connaissances
sur cette époque, retombe en fait dans les travers de cette littérature
très boursouflée : longues descriptions et digressions,
point de vue omniscient
J'ouvre un quart pour la peinture sociale bien menée.
Catherine entre
et
Je ne l'ai pas fini. Il me reste un quart du livre à lire.
Je rejoins Annick. J'ai cru comme Jérémy qu'il s'agissait
d'un livre de l'époque de Thomas Hardy. Puis le téléphone
apparaît
Le pastiche est réussi, avec talent.
Le narrateur omniscient, les clins d'il au lecteur et les digressions
incessantes, ça m'a un peu saoulée, même si certaines
sont intéressantes, ça vire à l'explication de texte,
ça rend la lecture peu fluide. Il y a un jeu avec le lecteur, OK,
mais on a compris.
Je me suis néanmoins laissé prendre par l'histoire. Les
personnages sont intéressants et certains complexes, notamment
Sarah, fille de paysan mais éduquée et donc ne trouvant
pas sa place dans la société. Elle est manipulatrice mais
reste assez impénétrable. J'ai beaucoup aimé aussi
le personnage du docteur Grogan, les considérations sur Darwin,
sur la médecine (la confiance dans le praticien c'est la moitié
de la médecine, et l'autre moitié la confiance dans le malade).
Le personnage de Mrs. Poulteney est caricatural mais drôle. Il y
a pas mal d'humour dans le livre.
J'ai quand même eu un peu de mal à y croire. Cela relève
un peu de l'exercice.
L'étude sociologique (les chapitres 35
et 37 par exemple) et le contexte historique,
sont intéressants. J'ai été un peu gênée
par le chapitre sur le procès La Roncière
et les considérations sur l'hystérie.
J'ai trouvé qu'il y avait des longueurs. Le style est parfois un
peu pompeux. Au total, je suis un peu mitigée bien que mon intérêt
se soit plutôt renforcé au fil du livre. Je l'ouvre aux 2\3.
Jacqueline
J'ai beaucoup aimé lire ce roman de formation, très ancré
dans l'époque victorienne quoique paru en 1969. C'est pour moi
le roman d'apprentissage de Charles, pris dans les contradictions de son
époque : il va se découvrir amoureux de Sarah, et ne
peut pas la voir comme la voient les autres, même si, parfois, découragé,
il doute
J'ai apprécié que Sarah lui reste énigmatique
et puis j'ai adoré être plongée dans un roman pour
moi "victorien", par ce qui se
passe à cette époque (les informations sont multiples :
dates et événements et même noms de premiers ministres
avec mention de leurs nouvelles adresses !).
Mais "victorien" aussi parce qu'il est écrit avec des
codes et des procédés d'écriture de cette époque
: en effet, j'ai apprécié les commentaires de l'auteur (même
si à ma première lecture, un peu rapide, il m'est arrivé
d'en sauter pour avancer dans l'intrigue). Ils rétablissent, non
sans humour, une distance temporelle. Ce procédé m'a rappelé
les conférences documentaires de Hugo qui entrecoupent le récit
haletant des Misérables ou, pour se référer
à une lecture du groupe, les interventions de George Sand dans
Indiana.
Claire
C'est justement lors de cette séance-là que Thomas nous
a parlé de John Fowles !
Jacqueline
Ici, ils m'ont souvent appris des choses que j'ignorais et donné
envie d'en savoir plus. Par exemple au ch. 57, parmi d'autres évènements
d'époque, il est question de Girton Collège (premier "collège"
- au sens anglais - de Cambridge pour les femmes, fondé en 1869
; les hommes n'y ont été admis qu'en 1976 !). Cela m'a évoqué
l'École
Polytechnique Féminine qui n'a que peu à voir avec Polytechnique.
J'ai eu envie aussi d'en savoir plus sur les luttes
féministes pour l'accès de femmes à l'université.
Les épigraphes de tête de chapitre (procédé
systématisé Walter Scott dans le roman) sont très
employées au 19e siècle. Pressée de lire l'histoire,
je les saute souvent. J'ai remarqué d'abord au ch. 7 la
citation du Capital de Marx : un livre que j'ai toujours voulu
lire ! Je ne voudrais pas en rester à l'échec de ma première
tentative quand j'avais une douzaine d'années ! (Avec un exemplaire
familial qui n'était pas encore celui de mon grand-père
que maintenant, je conserve précieusement). Mais je suis tentée
de commencer par La
Sainte famille dont un extrait figure
en exergue du ch. 42 !
Une fois mon attention attirée, j'ai constaté que pratiquement
toutes les épigraphes étaient extraites de livres de l'époque
(sur les 27 citations en exergue des 20 premiers chapitres, deux seulement
font exception, l'une d'une
étude de G. M. Young spécialiste de l'ère victorienne,
l'autre se référant à la mort de Kennedy). Sur l'ensemble
des chapitres, toutes offrent un riche panorama des publications de l'époque.
Parmi les auteurs cités si certains m'étaient connus : Jane
Austen, Lewis Carroll, Hardy, Tennyson
(que je ne connais que de nom), Darwin
je découvrais l'existence
du poète Matthew
Arnold. J'ai apprécié la variété de ces
uvres : romans, poèmes, études diverses, extraits
d'enquêtes
et je me suis amusée à vouloir trouver
leur rapport au contenu du chapitre qu'elles annoncent.
Après ma première lecture, j'appréhendais
de voir le
film
il m'a bien plu, mais aucune adaptation cinématographique
ne me paraît pouvoir rendre compte de tout ce qui est dit dans le
livre sur la société de l'ère victorienne !
Tout au long de mes lectures successives, je faisais des parallèles,
essentiellement avec le 19e siècle littéraire français :
- ce qui est dit de Sarah au début et "le lieutenant français"
du titre m'ont fait penser au film de Truffaut Adèle
H. sur la fille de Victor Hugo
- Au
Bonheur des Dames, quand Charles vient annoncer à Freeman
qu'il a perdu "ses grandes espérances"
- j'ai comparé le destin de Sarah avec celui de Madame Bovary qui
a reçu aussi une "excellente éducation" au-dessus
de sa condition de fille de fermier. Mais les codes sociaux ne lui permettent
que d'être gouvernante, préceptrice ou fille entretenue alors
qu'Emma épouse un médecin de village
- j'ai pensé à Indiana de
Georges Sand à cause des interventions de l'auteur, du jeu entre
codes sociaux, codes amoureux et codes littéraires et puis, parce
qu'avec trois fins (qui m'avaient un peu échappé à
ma première lecture trop rapide), Fowles surpasse les deux de Sand
J'ai d'ailleurs, beaucoup apprécié ces trois fins : la première
fidèle à la fois au portrait de Charles jusqu'alors montré
autant qu'aux conventions sociales de son époque, la deuxième
conforme aux espérances des amateurs de romans qui "finissent
bien" et enfin celle qui conclut et, en montrant l'évolution
du héros, prouve qu'il s'agit bien d'un roman d'apprentissage.
J'ai noté p. 623 une citation que j'aimerais garder : "Le
langage est comme un lé de soie vive : tout peut dépendre
de l'angle sous lequel il est présenté."
Ça a été pour moi un moment de lecture assez extraordinaire
et j'ouvre en grand ! De crainte de ne pas y trouver le même plaisir,
je ne me précipiterai cependant pas pour lire un autre roman de
Fowles.
Brigitte![]()
Voilà un roman dont la lecture n'est pas aisée. Il demande
au lecteur un effort de chaque instant. En fait, il s'agit plutôt
d'un essai sur l'Angleterre victorienne, écrit au XXe siècle
(1969).
Au début, ça m'a beaucoup plu. L'auteur ne tombait pas dans
les clichés des romans du XIXe ; ensuite, vers la moitié,
j'étais exaspérée par les commentaires et digressions
sophistiqués, surchargés de citations et difficiles à
comprendre, qui encombraient le déroulement de l'histoire. J'ai
quand même poursuivi ma lecture. En fin de compte, j'ai compris
qu'il s'agissait de l'analyse des murs du XIXe victorien à
l'éclairage de la pensée occidentale du XXe (exception faite
de Freud et de la psychanalyse). L'auteur s'intéresse essentiellement
à la sexualité, à l'image de la femme, au développement
du commerce, ainsi qu'à la fabrication du roman. En définitive,
c'est un livre tout à fait intéressant, mais fatigant à
lire.
Ernestina et Sarah sont toutes les deux victimes des préjugés
de leur époque. Sarah, beaucoup plus autonome et beaucoup plus
libre de ses pensées et de ses actes, est considérée
comme hystérique.
Charles, jeune homme instruit, issu de la noblesse, vit de ses rentes
; s'engager dans une profession liée au commerce serait pour lui
un signe de déchéance.
Cette Angleterre puritaine ne voit pas qu'elle héberge un bien
plus grand nombre de "lupanars" qu'à aucune autre époque
de l'histoire.
Le développement du commerce, qui va faire la richesse du pays,
est récusé par Charles, alors que Sam son valet saura y
faire fortune.
J'ai également apprécié le regard porté sur
l'Amérique, qui, moins coincée par le passé, accepte
d'évoluer avec son époque.
Il se trouve que j'avais lu en 1996 L'Honneur
perdu de Marie de Morell : l'affaire La Roncière, 1834-1835.
Fowles fait plusieurs allusions à cette affaire, pour en conclure,
que Marie de Morell était, comme tant d'autres femmes, hystérique.
Cet ouvrage, paru après celui que nous lisons, soutient une thèse
différente : Marie de Morell a été victime d'une
lamentable blague de jeunes officiers, digne des bizutages modernes.
Quant au lieutenant français évoqué dans le titre,
il n'apparaît pratiquement pas dans le roman.
J'ouvre aux ¾.
Monique entre
et![]()
Ce roman complexe, original et ambitieux m'a captivée pendant environ
trois quarts de sa longueur, mais a fini par me lasser (en gros au moment
du départ en Amérique). Il est trop long.
L'intrigue est assez banale, le rythme lent. L'intérêt tient
principalement à l'exploration des conflits internes et des désirs
inavoués des personnages qui sont tous décrits dans leur
complexité face aux contraintes de la société. Tous
les personnages sont intéressants, même les plus excessifs
comme Mrs. Poulteney. Les interventions du docteur sont très pertinentes.
Sarah reste énigmatique, elle est décrite comme possédant
une intelligence et une indépendance non conformes aux critères
classiques de l'époque. Elle se complaît dans sa réputation
d'exclue et méprise les conventions sociales, mais est-elle une
victime ou une manipulatrice ? Ou un mélange des deux ? Charles
est déchiré entre son désir de se conformer aux conventions
et son aspiration à la liberté et à la passion. Sarah
remet en question ses préjugés sur les femmes, le poussant
à remettre en question sa place dans la société et
la nature de son amour. Tout est analysé avec intelligence, finesse,
subtilité et ironie.
On est amené à se questionner : sommes-nous vraiment libres
de nous affranchir des conventions ? Comment rester conscient de l'influence
de nos émotions sur notre perception de la réalité
? Dans un monde en mutation, comment arbitrer la lutte entre tradition
et progrès ?
Une particularité séduisante de ce récit est
la place que prend l'auteur face à ses personnages, mais aussi
face à nous lecteurs qu'il interpelle. Il se décrit comme
un marionnettiste qui manipule le destin de ses personnages. Il disserte
sur les difficultés à contrôler les personnages que
l'on a créés. Il met en question le rôle du romancier,
comme lorsqu'il indique que Charles "désobéit"
à ses ordres, suggérant par-là que les personnages
ont leur vie propre et leur autonomie dans le roman. Il brouille les règles
du récit, il interpelle le lecteur, il maltraite la frontière
entre auteur et narrateur.
J'ai aimé le ton souvent sarcastique et la prose envoûtante
de ce récit.
J'ai beaucoup apprécié l'érudition de l'auteur, ses
réflexions et ses références, comme les citations
en début de chaque chapitre qui éclairent le sort des personnages.
Ce narrateur omniscient commente la société victorienne
et introduit des digressions sur la littérature, la science et
la philosophie, ce qui pousse à la réflexion. J'ai spécialement
trouvé intéressant ses analyses sur les usages victoriens
(en faisant notamment référence à Thomas Hardy) et
sur les théories de Darwin. À la longue, j'ai eu du mal
avec les digressions longues et parfois déroutantes, bien que souvent
elles enrichissent la compréhension des personnages et du contexte
historique.
Les trois scénarios alternatifs de la fin (1. Charles épouse
Ernestina, laissant Sarah dans l'ombre - 2. Charles devient l'amant de
Sarah, ce qui entraîne des conséquences désastreuses
pour lui - 3. Charles est dupé par Sarah, ce qui le pousse à
repartir en Amérique) démontrent clairement que les personnages
et leur destinée sont entièrement entre les mains de l'auteur.
Dans la troisième fin, j'ai été
à la fois surprise et séduite par le procédé
plein d'humour qui fait réapparaître le narrateur, debout
devant la maison où la deuxième fin a eu lieu, et lui fait
retarder sa montre.
Malgré des longueurs, Sarah et le lieutenant français
est un livre atypique qui mérite d'être lu. J'ouvre un grand
3/4.
Manuel![]()
![]()
![]()
Pas de suspense : j'ouvre trois fois en grand !
Le livre a été publié en 1969, John Fowles a écrit
ce livre pendant la révolution sexuelle et féministe. Après
la séance je me suis demandé s'il pourrait être publié
aujourd'hui ? Je pense qu'il a été publié à
sa bonne époque.
C'est un livre très européen où le Nouveau roman,
Barthes, Robbe-Grillet, Madame Bovary
sont évoqués.
Le narrateur porte un regard sarcastique sur tous les personnages et l'époque
victorienne est dépeinte avec ses révolutions scientifiques,
artistiques, sociales, politiques ou industriels : ça m'a passionné
! Merci Claire pour le contenu sur le site !
L'ironie du narrateur n'épargne aucun des personnages et cela m'a
parfois beaucoup fait rire ! Ernestina est la victime de l'époque.
Ignorante de l'acte sexuel, ses seuls repères sont les rapports
entre les animaux : "une
sorte d'étreinte obscure des serpents de Laocoon soudain noué
à ses membres nus. Ce n'était pas seulement sa profonde
ignorance de la réalité de l'acte sexuel qui l'effrayait,
mais toute une aura de brutalité et de souffrance dont il lui semblait
qu'il devait s'accompagner, et qui paraissait si contraire à cette
aimable douceur des gestes et aux très discrètes caresses
que se permettait Charles à son égard. Une ou deux fois
il lui était arrivé de voir des accouplements d'animaux
; elle était hantée par cette violence"
(p. 45).
Charles est paresseux : "Sans
doute aura-t-on compris que Charles avait d'assez hautes visées.
Mais n'est-ce pas presque toujours le cas chez ces oisifs intelligents
qui, afin de justifier leur oisiveté aux regards de leur intelligence,
se parent d'un ennui byronien, sans en avoir les deux portes de sortie
: le génie et l'adultère" (p. 28).)
; il refusera un emploi de son futur beau-père. Dès les
premiers chapitres le narrateur le décrit comme un pseudo chercheur
dans son costume d'explorateur : "Charles
prétendait être un darwiniste, et cependant il n'avait pas
vraiment compris Darwin. Pas plus que Darwin ne pouvait lui-même
tout à fait se comprendre"
(p. 71). Plus loin le narrateur se moque du peu de sincérité
de sa foi ; "Il se retourna
alors pour regagner son banc et accomplir un acte fort irrationnel, puisqu'il
s'agenouilla et pria, assez brièvement il est vrai"
(p. 500). J'ai ri !
Sarah cherche à sortir de sa condition, elle restera mystérieuse
et insaisissable. A-t-elle été la
maîtresse du lieutenant français ? Est-elle lesbienne ? Quelles
sont ses motivations ? Mystérieuse ! Sam et Mary parviendront à
changer de classe sociale mais Sam se révèle être
un personnage peu fiable voir calculateur et sournois.
J'ai adoré le passage sur le peintre Pisanello parce qu'il m'a
rappelé la façon dont Proust aborde la réalité,
non pas directement, mais à travers les impressions sensibles et
subjectives qu'une uvre d'art (ici le tableau
de Pisanello) laisse en nous
: "Le
saint paraît effaré, comme s'il était victime de quelque
plaisanterie, et toute son orgueilleuse assurance cède devant
la révélation d'un des plus confondants secrets de la nature ;
l'égale dignité de tous les êtres vivants"
(p. 328). GÉNIAL
!
Les dialogues sont drôles : "Rien
de ce qui s'est dit ou qui se dira à l'intérieur de ces
quatre murs ne sera répété à quiconque."
Puis il déposa le livre.
"Mon cher docteur, ce n'était pas nécessaire.
- La confiance dans le praticien, c'est la moitié de la médecine
- Et l 'autre moitié ?
- La confiance dans le malade."
Les réflexions (littéraires, de l'époque, etc.) de
l'auteur font pleinement partie du livre : il manipule ses personnages
aussi habilement qu'il nous manipule, nous, lecteurs. Cela m'a fait penser
à La Tante Julia et le scribouillard de Vargas Llosa que
nous avons lu, où l'auteur joue avec la narration et sa déconstruction.
La richesse des thèmes abordés, Linné, Darwin, Marx,
etc., m'ont donné envie de relire le livre.
L'attention est maintenue par les rebondissements, les changements de
rythme et de points de vue. Le livre est brillamment construit. J'ai ri
tout au long de ma lecture. J'ai beaucoup aimé la traduction. C'est
un page-turner ! Mais le roman aurait gagné peut-être à
être allégé de 150 pages. Je m'arrête, là
j'ai tellement de choses en tête !
Rozenn![]()
![]()
![]()
![]()
Je ne lis plus de romans en ce moment, alors j'ai commencé avec
beaucoup de mal.
Je l'ai lu comme si c'était un roman anglais que je lisais à
18 ans en marchant sac à dos : je voyais les paysages que j'ai
connus. J'ai fait une première tentative de 50 pages et je ne pensais
pas continuer. C'est un effort pour avoir à nouveau 18 ans, mais
ça vaut le coup. C'est comme si j'étais dans ma vie de 18
ans avec l'épaisseur d'aujourd'hui.
Je m'accrochais. Je rerencontrais dans mes 18 ans des éléments
croisés depuis : Marx, par exemple. Les exergues, les digressions
donnent des éclairages, c'est fabuleux. J'adore cette distance,
l'ironie, l'humour.
Ça change la trame, les personnages.
Ce fut une lecture fabuleuse. Je suis allée jusqu'au bout, sans
cesse avec du plaisir, avec de la nouveauté, avec de l'étonnement,
avec des interrogations car les personnages sont tous complexes. Sarah,
elle est fabuleuse ; dans le film elle est aplatie ; elle reste mystérieuse
mais pas aussi fine.
J'ouvre quatre fois en grand. C'est comme si j'avais retrouvé toute
ma vie de lecture de romans et d'essais.
Françoise![]()
Comment dire ? Les inserts, ça m'a
gavée. La seule chose que je lui reconnais, c'est qu'il m'a donné
envie de lire Persuasion
de Jane Austen, que j'avais sur ma pile depuis
longtemps. Au bout d'un moment, trop c'est trop. Les poèmes, les
longues, description, aux États-Unis, ça n'en finit pas.
Un manque de concision !
Et ce n'est pas drôle.
Et pas féministe du tout. Sans parler du mépris des serviteurs,
les bonnes ont toutes les mains rouges. Oui c'est misogyne !
Le récit, il est vrai que je l'ai lu jusqu'au bout. Mais j'ai sauté
quand ça m'emmerdait, car je voulais savoir la suite.
Des personnages sont intéressants : le docteur, le père,
Charles aussi et évidemment Sarah. Tous archétypes de l'époque
victorienne - ce que ne manque pas de nous rappeler le narrateur, et que
t'as envie de lui dire ça va, on a compris, il nous prend pour
une nouille - mais pour certains mâtinés de "modernisme"
comme le darwinisme, l'hystérie, le Reform Act, etc. Pour Sarah
et sa pseudo indépendance, on ne sait jamais si sa conduite est
dictée par une volonté, une manipulation, une névrose...
J'ai préféré de loin, Middlemarch.
Et avec les trois fins on ne sait pas sur quel pied danser : pour moi
la première fin est la plus logique, il aurait mieux fait de s'arrêter
là.
J'ai quand même apprécié ce que j'ai lu, la façon
de mener le récit. Mais sans les inserts ! C'est bien foutu, trop
long. Est-ce que c'est innovant ? Écrire ça en 69, ça
m'interroge. Par exemple sur l'hystérie. J'ouvre ¼.
Claire![]()
Contrairement à ce que j'ai entendu, je n'ai pas trouvé
le livre épuisant, l'intrigue ne m'a pas paru banale, je n'ai pas
vu de pastiche, je n'ai pas senti l'auteur misogyne ni le lecteur considéré
comme nouille...
Je n'avais rien lu de cet auteur et n'en savais rien, à part le
jeu annoncé pour laquelle j'étais partante.
Je
n'ai guère apprécié les innombrables phrases en exergue
dont les auteurs m'étaient inconnus et qui à coup sûr
faisaient partie du jeu
; or j'ai rarement pu comprendre leur raison d'être : par exemple
une citation de Thomas Hardy vient ensuite un éloge de l'auteur
comme "un des plus grands
écrivains de notre temps", inscrit dans la région
de l'Angleterre où se situe l'histoire et qui fut "le
premier à s'efforcer de briser ce sceau que la bourgeoisie victorienne
avait apposé sur la prétendue boîte à Pandore
de la sexualité". J'étais trop contente
que le groupe m'ait permis d'avoir lu deux
de ses romans. Mais bon...
J'ai aimé le jeu dont parle Thomas, et contrairement à d'autres,
cela n'a pas du tout rompu la tension narrative pour moi ; à certains
moments, le suspense est formidable (cette fin
de chapitre 31 par exemple où les héros se touchent...).
Quand j'ai lu la première fin, sans savoir que ce n'était
donc pas la fin, je me suis dit bof et plof, ça tient pas debout.
Et justement, il l'a refaite : bonne idée, John !
J'ai
apprécié la composition avec
plusieurs types de décalages distanciant de l'intrigue :
- les commentaires sur la société
- le jeu avec la fiction, dans le texte, voire en note, dont j'ai apprécié
l'humour : "Plus tard,
en cette même nuit, on aurait pu voir Sarah - bien que je ne
sache guère qui aurait pu être ce
on, à part quelque hibou solitaire - devant la fenêtre
de sa chambre sans lumière."
- et au-delà du récit en train de se dérouler, commenté,
une réflexion à propos du roman développée
sur plusieurs
pages au chapitre 13 (avec Robbe-Grillet et Roland Barthes).
Le
rôle des éléments symboliques de la nature m'a plu
: falaise, forêt...
J'ai bien compris qu'apparaissaient de loin en loin des éléments
historiques (politiques, sociaux, scientifiques, médicaux, économiques,
littéraires, artistiques...) qui devaient avoir leur importance,
mais ils ne sont restés que décor, car là aussi mal
connus de ma part. Ce n'est qu'après la lecture que je suis allée
me documenter (voir
ici) et il est vrai qu'ils donnent une richesse (presque encyclopédique !)
au livre, mais qui, dans une première lecture m'ont échappé,
et c'est décevant.
Je
ne trouve pas du tout misogyne le livre, avec de grandes figures de femmes.
Il me semble qu'il faut parfois bien repérer qui pense, et ne pas
confondre l'auteur et le narrateur..., comme dans le cas suivant c'est
Charles qui est sous ces mots : "de
ridicules questions de femme", les "défauts
de son sexe" ou à propos de ces femmes superficielles
qui exercent une attraction "car
on pense en obtenir ce que l'on veut"... (Françoise
ne serait-elle pas de mauvaise foi avec sa lecture rapide, affirmant que
toutes les mains des bonnes sont rouges - quel misogyne ! -
car après la séance, j'ai fait une recherche numérique
d'occurrences dans la version anglaise et il y a une occurence
de main rouge, quand Charles donne une pièce à Mary pour
obtenir son silence...).
J'irai dans le même sens en réagissant à ce qu'a dit
Renée en renouvelant la distinction auteur/narrateur quand elle
dit qu'est méprisant : "les
serviteurs victoriens
(...) n'avaient pas un sens gastronomique très développé."
; c'est Charles qui pense cela et non l'auteur. Et toujours pour répondre
à Renée, le dernier
personnage mystérieux au début
du dernier chapitre, pour moi c'est l'auteur, comme les caméos
d'Hitchcock.
Pour
finir les apostrophes à l'un ou l'autre, Manuel apprécie
la traduction : elle m'a paru particulièrement suspecte (voir ici
je me suis déchaînée) ; mais ce n'est que la
traduction et l'uvre de Fowles emporte le morceau : j'ouvre 3/4
ce livre qui m'a donné beaucoup de plaisir pageturnesque et ludique.
Quant au film, j'ai aimé découvrir son
histoire, le fait que Fowles ait attendu qu'un scénariste trouve
une transposition de l'aspect "méta" (pas mal la mise
en abyme, mais aurait pu être plus exploitée) ; j'ai trouvé
les coupes justifiées ; et j'ai aimé la reconstitution historique
: j'adore les films et les livres en costumes, et notre livre en fait
partie...
Marie-Thé![]()
J'ouvre ce "pavé" à moitié.
Il y a quelque chose qui "cloche" pour moi dans ces pages. Ce
serait plutôt mon genre de livre pourtant : cette vieille Angleterre,
les intrigues, le suspense, les rebondissements, les romances, la passion,
etc.
J'avais même hâte de retrouver tous ces personnages. Et puis
il y a les lieux, pour avoir séjourné un été,
il y a bien longtemps, sur cette côte du sud de l'Angleterre, du
côté de Torquay (résidence confortable ici de l'évêque,
dixit J. Fowles), je n'avais pas trop de mal à me retrouver
là-bas.
Lecture facile par ailleurs, belle plume aussi souvent.
Mais quoi ? Est-ce cette énigmatique Sarah qui m'a agacée
? Farouche, menteuse, manipulatrice, je la vois ainsi et cela me gêne.
Ses réponses à Charles me sont insupportables : "Il
fallait qu'il en soit ainsi." Et tant d'autres. Quand
il y a recours à la religion, c'est encore pire. Je relève
des phrases du genre : "Tout
devait être remis entre les mains de Dieu ; dans le pardon qui devait
être accordé à leurs péchés."
Lorsque Charles s'égare dans une église ou s'agenouille
pour prier au pied du lit, ce n'est pas mal non plus. L'auteur me rassure
à la fin : "il
ne saurait y avoir d'intervention divine au-delà de ce qu'il nous
est possible d'apercevoir, (...), seule la vie, telle que nous la découvrons
(...) a fait de nous ce que nous sommes". Il était
temps, car entre piété et expiation je n'en pouvais plus.
Angleterre victorienne, insupportable puritanisme, bigoterie, hypocrisie...
Le long parcours de Charles m'a intéressée, son désir
de liberté, je retiens ceci : "Son
destin, quelque amer qu'il fût, lui paraissait plus noble que celui
qu'il avait refusé." J'ai regretté qu'il
passe d'un enfermement (Ernestina et les siens, toute cette bonne société)
à l'autre : c'est encore pire avec Sarah, passion destructrice...
Le mépris de Charles pour les inférieurs, pour les cockneys,
etc., m'a été pénible. Je note d'ailleurs l'importance
des classes sociales dans ces pages. Au sommet est la noblesse, dont est
issu Charles : "misère
et injustices (...) étaient toutes extérieures aux limites
des grandes propriétés anglaises"...
J'adore l'oncle, Sir Robert, seuls les passages le concernant sont empreints
d'humour. D'une famille de riches commerçants pourtant, Tina ne
fait pas partie de l'aristocratie et le regrette : sa classe est méprisée
par la noblesse.
Sans surprise, je découvre en bas de l'échelle sociale,
les domestiques corvéables à souhait ; Sam le félon
trahira son maître. Et puis la description des bas-fonds dans les
grandes villes est éloquente, monde misérable souvent des
prostituées. La description de la vie dans les campagnes m'a effrayée,
"rapports prénuptiaux", misère et promiscuité
dans les chaumières, "la nature humaine ne peut que se dégrader
au niveau de la porcherie."
Si des personnages comme Mrs. Poultreney, dévote, hypocrite et
même très méchante, ont retenu mon attention, je retiens
aussi la figure importante du Docteur Grogan, rassurant et redoutable
à la fois. Ses opinions et remèdes pour Sarah m'ont quelque
peu effrayée. Les passages décrivant les femmes troublées
et calculatrices sont effrayants aussi.
J'ai aimé l'évocation de Thomas Hardy, sa vie pouvant expliquer
son uvre. Voici pour moi un grand écrivain, je vois dans
ses livres une écriture belle et envoûtante, une classe,
un monde, etc. que je ne trouve pas chez un J. Fowles pour moi racoleur.
Tess d'Urberville ou Bethsabee de Loin
de la foule déchaînée sont des personnages
magnifiques, et Sarah, que je vois à moitié folle ne leur
arrive pas à la cheville.
J'ai aimé les références à
Disraeli (proche de la reine Victoria), entre deux mondes peut-être
lui aussi ; la discrète allusion au barbu juif, alias Karl Marx,
dénonçant l'exploitation des travailleurs en ce temps de
la révolution industrielle en Angleterre : "Ainsi
ce n'est que pendant ses périodes de loisirs que le travailleur
se sent chez lui ; pendant son travail il éprouve l'impression
d'être un paria." ; et à propos de l'Amérique
: "Comment voudrais-tu
qu'une terre d'accueil pour toute la gueusaille européenne puisse
former en même temps une société de haute civilisation
?"
Libre arbitre, terreur, Charles se renforcera et poursuivra son chemin,
même sa pseudo fille ne le retiendra pas...
Le "meilleur" pour la fin : au sujet de Sarah, "elle
avait un ordinateur dans le cur", etc., etc. Lorsque
l'auteur intervient ou fait des comparaisons avec aujourd'hui, je le trouve
maladroit, ridicule, pathétique. Il paraît que c'est lui
le barbu dans le train, et aussi l'homme appuyé au parapet vers
la fin. Ah bon !
Brigitte![]()
Gros livre que j'ouvre ½. Je dirais : roman original que j'aime
un peu. Le contexte social ne me passionne pas. Surtout dans les cent
premières pages, j'ai eu plusieurs fois envie de tirer mes grègues
- pour reprendre une expression de l'auteur - avant de réussir
à m'intéresser à l'histoire de Charles et de Sarah.
Une connaissance de l'époque victorienne (1832-1901) aurait pu
être une aide précieuse ! Des comparaisons entre cette période
et les années 1960
m'intéressent, même si la
cohérence chronologique peut parfois m'interroger. Par exemple
je lis : "Dans son cur
l'ordinateur personnel avait déjà traité des données
concernant Mrs Tranter et fourni le résultat."
John Fowles me plonge dans une société anglaise bien-pensante
et très croyante du XIXe. L'auteur affirme qu'à cette époque
de "nombreuses personnes
étaient incapables de concevoir autrement la vie que sous des formes
idéales". Il ajoute que dans les années
60, c'est toujours vrai en Angleterre. Sans doute, car c'est une époque
marquée par la libéralisation des murs et une explosion
culturelle.
Je trouve cependant de nombreux passages longs et fastidieux. Notamment
quand Fowles fait des pauses parfois interminables dans l'histoire de
Charles et de Sarah. Il expose et argumente, tel un maître au savoir
encyclopédique : géologie, paléontologie, histoire
de l'art, psychiatrie avec grande discussion sur l'hystérie (à
noter : les écrits de Charcot sur ce sujet datent de 1895)
et j'en passe. L'auteur se régale
, moi moins. Ces digressions
me parasitent lors de la lecture mais, le livre fermé, je pense
qu'elles enrichissent le roman.
Darwin
toujours présent ! Quel lien entre les personnages
de Fowles et la sélection naturelle de Darwin, scientifique anglais
du XIXe ? Veut-il dire que Charles doit s'adapter pour survivre comme
les animaux et les végétaux l'ont fait ? Comment interpréter
des références à Karl Marx ? Est-ce que c'est
pour légitimer Charles qui évolue et souhaite s'affranchir
de son milieu bourgeois ?
La structure du roman, avec les interventions récurrentes de l'auteur
qui s'invite dans le quotidien des personnages, est étonnante (comme
dans la scène dans le train, il voyage avec Charles). Exercice
habile et parfois humoristique où Fowles n'hésite pas à
faire des commentaires sur sa prose et les choix qu'il attribue à
ses personnages. Par exemple : "j'abuse
des points d'exclamation". Dans un autre passage autre,
l'auteur fait se positionner l'oncle de Charles sur la paternité
et deux lignes plus loin donne son avis personnel.
Se mêlent les histoires romanesques, des histoires d'amour où
se rencontrent des personnages issus de milieux différents et aux
caractères singuliers. J'ai lu que l'époque victorienne
marquait bien, comme dans ce roman, les différences : la femme
aisée, femme objet, éduquée pour obéir à
son mari qui s'approprie tous ses biens par le mariage, est éduquée
pour faire des enfants et régenter la maison, au contraire de la
femme issue de la classe sociale pauvre qui doit travailler aux basses
tâches comme les hommes.
La mystérieuse Sarah se trouve entre ces deux classes et je suis
surprise par son émancipation. Femme cultivée, elle m'apparaît
féministe. Ne serait-elle pas une Anglaise des années 60
? Sa liberté dérange. Son état d'esprit et son obstination
perturbent toute la communauté de Lyme, même le docteur qui
juge le cas désespéré. Ils la tiennent pour malade
d'esprit, "un être
désespéré perdu dans la brume". Moi,
je la soutiens, même si elle manipule Charles !
Charles n'est ni français, ni lieutenant
, il est bien anglais
et fier de l'être. Il n'a jamais travaillé, plutôt
un esprit scientifique : paléontologue, botaniste et grand voyageur.
Je trouve que c'est un homme intègre, un être sensible, amoureux,
perdu dans sa propre vie
: alors comment gérer ? Sa
fiancée Ernestina, bourgeoise qui me paraît superficielle
jusqu'aux bouts des doigts, m'inspire peu de sympathie. Elle exècre
ce qui est du commun. Mais peut-on lui en vouloir ? Elle a été
éduquée ainsi
La fin de la relation entre Sarah et Charles que l'auteur revisite à
souhait est à mon sens de trop et sortie de l'époque. La
lectrice que je suis aurait pu prendre du plaisir à fermer le livre
et à imaginer la suite...
Chantal
Je savais que la lecture de ce texte serait complexe, dense, et mon cerveau
depuis un mois est... déboussolé, dispersé. Donc
la concentration est difficile.
Mais heureusement, au fil des chapitres très courts, j'ai retrouvé
Charles avec plaisir, à petites doses, les personnages féminins
me paraissant "sous" traités. Normal, l'auteur est un
homme !
J'ai pensé fortement au Raymon d'Indiana
: la chanson disait "pov petite fille riche", là c'est
"pov petit garçon riche", qui n'a qu'une préoccupation,
se masturber les méninges : je l'aime ? Je l'aime pas ? Mon choix
est bon ? Oui ? Non ? Je ne sais pas, alors je vais voyager ! L'argent
n'est pas un problème, le travail encore moins...
Je l'ai donc retrouvé à chaque fois, sans la moindre compassion,
mais avec plaisir.
Sarah, personnage ambigu : l'auteur et Charles la maltraitent un peu,
la soupçonnant d'être calculatrice, fausse, menteuse... Mais
au moins elle agit. Elle revendique la liberté du plaisir avec
son lieutenant, elle aime, elle domine sa souffrance, elle avance !
Son statut social "inférieur " dans cette société
victorienne ne l'empêche pas de chercher - et de trouver - un environnement
qui lui convient, riche de culture, de rencontres nouvelles.
Ernestina, elle, trop enfermée, formatée par son milieu
bourgeois, aura plus de mal, mais va agir à sa façon dans
les affaires, et s'en trouvera bien.
Ce qui m'a plu dans ce roman, c'est "l'accompagnement" de Fowles,
qui est là tout le temps avec le lecteur, lui au 20e siècle,
faisant vivre ses personnages du 19e, les regardant vivre, nous les montrant
se débattre dans leur société corsetée, allant
jusqu'à leur imaginer deux fins possibles !!
Et la possibilité de ces fins possibles, deux ou plusieurs, pourquoi
pas ? Tout dépend du ou des choix qu'ils vont faire, posant
la question, pour moi lectrice, des choix de nos vies, ceux que nous avons
faits, ceux que nous ferons encore.
J'ai éprouvé de la lassitude parfois, surtout vers la fin
du livre. Il aurait fallu, souvent, que je fasse des recherches sur toutes
les références citées par Fowles. Et là, je
n'ai pas eu le courage.
Voilà, j'ouvre ce livre à moitié - la moitié
négative venant surtout de moi !
Annie
J'avais ce livre depuis très longtemps mais je ne me souviens plus
si je l'avais lu. Par contre, j'avais vu le film avec Meryl Streep et
Jeremy Irons.
Après le livre, je n'ai pas souhaité revoir le film, juste
quelques extraits pour rappel en mémoire.
Long, très long ! Écrit tout petit dans mon édition,
donc une lecture assez difficile !
En résumé, j'ai aimé :
- l'histoire que j'ai trouvé assez originale du fait de ses rebondissements
- les riches descriptions des paysages et des personnages (que j'ai tous
trouvés vrais dans leur rôle respectif)
- la peinture de la société anglaise du 19e (ville, campagne
et vie des artistes à la fin)
- la prouesse littéraire ou comment écrire très longuement
sur un non-événement
- l'humour quand il y en a (par exemple, l'arrivée au paradis de
Mrs. Poulteney)
J'ai moins aimé :
- la longueur, même si elle est indispensable au rythme de l'histoire
- les digressions de l'auteur à intervalles réguliers, ainsi
que le côté Hitchcock quand il s'insère dans l'histoire
- le choix multiple des fins et la prise à témoin du lecteur
- l'impression de vouloir perdre le lecteur, mais juste pour le perdre,
moins pour le faire réfléchir.
J'ouvre à moitié.
Marie-Odile
Texte long, déprimant parfois, sur les incontournables du roman
anglais : mariage et héritage sur fond de nature.
Je n'aurais pas choisi ce titre, mais plutôt Charles et "la
poursuite de ses propres fins" hum... (voir p. 635) ; il est,
pour moi, le personnage principal, celui qui va épouser une femme
qu'il n'aime pas, celui qui tombe sous l'emprise de Sarah, celui qui transgresse
et assume son destin : sorte de suicide social de celui qui ne maîtrise
rien. Sarah me semble juste un prétexte à le faire vaciller
dans cette Angleterre victorienne.
Au début de la lecture, j'ai été agacée par
les traits d'humour permanents, par exemple p. 106, 137. Par la suite,
j'ai regretté qu'ils aient disparu. Plus Sarah est présente,
plus ils s'estompent. Normal, comment garder ce ton ironique/humoristique
face à un personnage qu'on appelle Tragédie. Et c'est bien
d'une tragédie qu'il s'agit. Le lecteur comprend dès le
début que Charles aura une histoire avec Sarah et que ce ne sera
pas une histoire heureuse. Dès qu'il met le doigt dans l'engrenage,
tout est en place et tout se déroulera inexorablement.
Mais cela met bien du temps à arriver. Bref, j'ai trouvé
ça très long et... très lent, par exemple les scènes
en face à face où chaque expression, chaque geste, chaque
regard, et plus encore chaque absence de geste, chaque absence de regard
est détaillée, trop détaillée.
J'ai été agacée par la confession de Sarah à
Charles, sorte de séance "chez le psy". Je n'ai pas aimé
l'énigmatique Sarah aux répliques presque toujours évasives,
laconiques ou tellement compliquées. Elle "impose" à
Charles d'écouter son récit, mensonger, accroît son
emprise sur lui, lui donne son adresse pour ensuite le fuir. Et s'il admire
en elle l'hérétique, moi j'y vois une manipulatrice qu'il
aurait dû fuir, à moins qu'elle ne lui permette juste de
fuir un mariage qu'il ne souhaite pas.
J'ai trouvé ridicules certains détails, comme Sarah qui
joue avec la tige de glaux "avec
des fleurs bleues pareilles à des organes génitaux de chérubins
minuscules" qu'elle effeuille et rejette au fil de sa
conversation avec Charles. Ridicules aussi les charbons qui s'échappent
du foyer et risquent de brûler Sarah, ce qui justifie l'approche
de Charles.
J'ai été agacée aussi par ce souci permanent du narrateur
de se mettre en avant et de nous montrer l'uvre en train de se faire
et éventuellement se défaire, avec une sorte de distanciation
brechtienne, (ch. 13), rappelant qu'il n'appartient pas au XIXe dont il
parle, multipliant les remarques anachroniques (TV, ordinateurs, nazis),
envisageant une fausse fin pour détromper le lecteur aussitôt
(p. 461), puis donnant deux autres versions de la fin (l'enfant réconciliateur
né de Sarah p. 627 ch. 60, ou ch. 61 l'enfant de la jeune
fille de la maison ou d'une jeune femme regardée par Sarah).
Il mêle le temps de la fiction et le temps du récit, par
exemple, le pot acheté par Sarah "avait
une ébréchure et devait en subir plusieurs, comme je puis
en témoigner, en ayant moi-même fait l'acquisition voici
un an ou deux"
(p. 379). Quel intérêt ? Il en fait de même
avec un personnage fictif, Mary, dont il aurait connu une descendante,
une arrière-arrière-petite-fille devenue vedette de cinéma
anglais célèbre... (p.
106)
Un personnage m'a déroutée : l'homme barbu du train quand
il revient à Londres (p.
548, 553 ch. 55). Et pourquoi cette 1ère personne ? "je
m'aperçois que Charles vient d'ouvrir les yeux et me regarde (...)
il me prend pour un joueur." Sans doute s'agit-il du narrateur
qui joue avec ses personnages. Mais tout cela est pour moi confus. Comment
le narrateur peut-il être un narrateur omniscient appartenant au
XXe siècle et un personnage, désigné à la
3e, puis à la 1ère personne rencontrant les autres personnages
? Cela me laisse perplexe...
Je n'ai pas aimé les pages obscures, contenant des réflexions
que je n'ai pas comprises ou pas pris le temps de comprendre, comme l'idée
de "décrucifixion" exposée quand Charles est dans
l'église.
J'ai bien aimé la dimension sociale du roman présentant
le rapport entre les différentes classes se méprisant parfois
(les commerçants associés au vil argent), les domestiques
qu'on maltraite (Mrs. Poulteney, caricature des vieilles dames) ou qu'on
soigne car ils sont le reflet du standing de la maison, considérés
comme des meubles alors qu'ils entendent, voient, pensent, exercent du
chantage, piègent les maîtres, aspirent à une vie
plus gratifiante (Sam et Mary).
Évidemment, l'hypocrisie, la schizophrénie de la société
victorienne, sont présentées comme générant
de la folie, l'hystérie.
J'ai été intéressée par les chapitres documentaires,
les témoignages médicaux sur les femmes hystériques
datés du XVIIIe, mais présentés en 1867 par Grogan,
au moment où Charcot s'y intéresse. Intérêt
aussi pour le chapitre sur la condition des filles mineures et les mauvais
traitements dont elles sont l'objet (ch. 3.
J'ai bien aimé le décalage entre les paroles et les pensées
des personnages (Charles face à son oncle), et aussi la place du
mensonge chez Sarah : le coup de théâtre de sa virginité,
sa fausse entorse. J'aurais aimé que ce soit plus exploité.
J'ouvre à moitié ce roman pesant que le narrateur refuse
de lâcher.
Suzanne![]()
En complément de ce qui a été déjà
dit, voici ma lecture du personnage de Sarah : elle se cherche une identité
en profitant de l'ostracisme dont elle est l'objet.
Il y a un coup de théâtre quand on découvre qu'elle
est vierge. De plus Charles ayant éjaculé trop vite, on
se dit elle va tomber enceinte, ça va pas rater...
Elle avait envie de se construire un personnage et elle a trouvé
un rôle et elle s'est donnée dans ce fantasme de personnalité.
Pour ma part, je ne la trouve pas folle ; mais elle créé
un trouble chez le lecteur : par exemple avec cette fausse entorse. Elle
se donne ainsi une intensité et elle réussit son coup.
Alors qu'Ernestina est corsetée, à la fin du livre, Sarah
est habillée d'une façon beaucoup plus libre.
Elle est dès le début cantonnée dans un personnage,
mais elle est libre, comme on peut le voir quand elle dit merde à
Mrs. Poulteney, superbement décrite : est-ce une caricature d'ailleurs ?
Excessifs sont ces personnages : Sarah, Mrs. Poulteney, Charles.
Pour ce qui est de Charles : "Il
s'imaginait même la rencontrant à nouveau pour ne retrouver
en elle que les déceptions de sa propre folie."
: elle est un miroir pour lui-même. Ce sera assez courageux de sa
part de renoncer à son mariage. Cela ne m'a pas déplu.
Ça m'a fait rigoler qu'il ne travaille pas pour ne pas déroger
à sa condition. Cependant il est prêt à travailler
avec son beau-père dans une des fins.
J'ai vu le
film avant et ce n'est pas intéressant. La présence
de l'auteur est remplacée par un couple adultère dans les
années 70.
J'ai trouvé assez réussie la peinture de la société
victorienne
J'ai été très sensible aux passages sur la nature
et à l'attachement de Charles à la nature à travers
ses fossiles.
J'ai lu avec plaisir.
Claire![]()
Je n'avais rien lu de cet auteur et n'en savais rien, à part le
jeu annoncé pour laquelle j'étais partante, quand Thomas
nous a donné envie de lire ce livre lors de la séance sur
Indiana de George Sand, qui joue elle-aussi
avec le lecteur.
Je
n'ai guère apprécié les innombrables phrases en exergue
dont les auteurs m'étaient inconnus et qui à coup sûr
faisaient partie du jeu
; or j'ai rarement pu comprendre leur raison d'être : par exemple
une citation de Thomas Hardy vient ensuite un éloge de l'auteur
comme "un des plus grands
écrivains de notre temps", inscrit dans la région
de l'Angleterre où se situe l'histoire et qui fut "le
premier à s'efforcer de briser ce sceau que la bourgeoisie victorienne
avait apposé sur la prétendue boîte à Pandore
de la sexualité". J'étais trop contente
que le groupe m'ait permis d'avoir lu deux
de ses romans. Mais bon...
J'ai aimé le jeu des commentaires décalés qui a agacé
certaines et cela n'a pas du tout rompu la tension narrative pour moi,
car à certains moments, le suspense est formidable. Quand j'ai
lu la première fin, sans savoir que ce n'était donc pas
la fin, je me suis dit bof et plof, ça tient pas debout. Et justement,
il l'a refaite : bonne idée, John ! Annie
n'a pas beaucoup aimé les apparitions de l'auteur en tant que personnage,
comme
avec les apparitions
d'Hitchcock
(par exemple au début du dernier chapitre)
; quant à moi je suis restée bon public pour toutes les
formes de jeux romanesques.
J'ai apprécié la composition avec plusieurs types de décalages
distanciant de l'intrigue :
- les commentaires sur la société
- le jeu avec la fiction, dans le texte, voire en note, dont j'ai apprécié
l'humour : "Plus tard,
en cette même nuit, on aurait pu voir Sarah - bien que je ne
sache guère qui aurait pu être ce
on, à part quelque hibou solitaire - devant la fenêtre
de sa chambre sans lumière."
- et au-delà du récit en train de se dérouler, commenté,
une réflexion à propos du roman développée
sur plusieurs
pages au chapitre 13 (avec Robbe-Grillet et Roland Barthes).
Comme
Suzanne, le rôle des éléments symboliques de la nature
m'a plu : falaise, forêt...
J'ai bien compris qu'apparaissaient de loin en loin des éléments
historiques (politiques, sociaux, scientifiques, médicaux, économiques,
littéraires, artistiques...) qui devaient avoir leur importance,
mais ils ne sont restés que décor, car là aussi mal
connus de ma part. Ce n'est qu'après la lecture que je suis allée
me documenter (voir
ici) et il est vrai qu'ils donnent une richesse (presque encyclopédique !)
au livre, mais qui, dans une première lecture m'ont échappé,
et c'est décevant.
La traduction m'a
paru particulièrement suspecte (voir ici
je me suis déchaînée) ; mais ce n'est que la
traduction et l'uvre de Fowles emporte le morceau : j'ouvre 3/4
ce livre qui m'a donné beaucoup de plaisir pageturnesque et ludique.
Quant au film, j'ai aimé découvrir son
histoire, le fait que Fowles ait attendu qu'un scénariste trouve
une transposition de l'aspect "méta" (pas mal la mise
en abyme, mais aurait pu être plus exploitée) ; j'ai trouvé
les coupes du livre justifiées ; et j'ai aimé la reconstitution
historique : j'adore les films et les livres en costumes, et notre livre
en fait partie...
Philippe![]()
Sarah et le lieutenant français, paru en 1969 en Angleterre,
et traduit en français en 1972, n'est pas un roman romantique comme
les autres. Si les trois protagonistes sont bien présents - le
gentilhomme, la riche héritière et la maîtresse venue
d'on ne sait où - c'est aussi un roman historique situé
délibérément en 1867, sous le règne de la
Reine Victoria (1837-1901).
Au long du roman, l'auteur rappelle sans cesse que l'action se passe à
la période victorienne et que des changements radicaux ont eu lieu
en un siècle. Il serait surpris probablement des changements sociétaux
qui ont eu lieu depuis en un demi-siècle, et que nous avons vécu.
Cet ouvrage est aussi une étude sociologique.
Au chapitre 35, que j'ai eu du plaisir à relire, Fowles parle de
façon détaillée de la sexualité dans l'Angleterre
rurale du Dorset au XIXe siècle. C'est aussi un traité de
sciences naturelles d'une région où l'auteur résidait.
Charles, le héros est féru de paléontologie, et de
géologie. Les travaux de Darwin (1809-1882) sont évoqués
à plusieurs reprises, et des phrases introduisent certains chapitres,
mais aussi des phrases de Karl Marx (1818-1883).
Dans le domaine médical, l'auteur évoque les risques d'Infections
Sexuellement Transmissibles, bien supérieur dans la prostitution
de rue, mais aussi l'éjaculation précoce et des conséquences
hémorragiques d'une déchirure de l'hymen. Dans un long passage,
il fait évoquer par le Dr Grognan, le diagnostic d'hystérie
concernant Sarah, en envisageant une hospitalisation. J'ai frémi
pour le devenir de la jeune femme, car la psychiatrie anglaise ne devait
pas différer de la psychiatrie française de l'époque
: un internement sans retour. Les publications du Dr Charcot (1825-1893)
sur l'hystérie date de 1882.
Je ne pense pas que Sarah présente une pathologie psychiatrique.
Elle a prétendu avoir eu une relation charnelle avec le lieutenant
français, on apprend qu'elle a été platonique, quitte
à avoir une réputation de dépravée, pour mettre
fin aux nombreuses sollicitations sexualisées dont elle était
l'objet. Je fais l'hypothèse d'une probable homosexualité
inavouable. Elle partage son lit avec la jeune servante Mary, elle refuse
de se marier avec Charles quand c'est devenu possible, et avec tout autre
homme. Sarah a-t-elle eu un enfant ? De Charles ?
Le roman est long, 671 pages, trop long, mais les centres d'intérêt
de John Fowles, professeur de lettres, sont multiples. Heureusement, l'auteur
ne s'est pas arrêté à la version "happy-end"
du chapitre 44 "Charles et Ernestina firent leur vie ensemble, eurent
7 enfants, et Charles lui survécu pendant 10 ans." J'ai eu
souvent le sentiment de me perdre dans les détails, en particulier
dans les derniers chapitres, et je pensais que la discussion avec le groupe
me permettra d'y voir plus clair....
Je garde le livre ouvert aux ¾, malgré une attaque abusive
à ma celtitude : "Irlandais, il était doué
au suprême degré de cette aptitude celtique de papillonner
devant le beau sexe, de flirter et de faire du charme, sans jamais se
laisser engager de façon sérieuse"...
Édith entre
et
J'ai laissé du temps entre la fin de la lecture du livre, la découverte
des très nombreuses informations concernant
ce livre, son auteur et les diverses réactions publiées
sur le site et j'ai regardé le film ! Tout cela très
instructif et porteur de réponses ; comment ensuite me situer ?
Premier point, un très grand plaisir de lecture. Vocabulaire et
documentation savante : j'ai été heureuse d'aller consulter
le dictionnaire pour certains mots relevant de la paléontologie.
Je me demande : comment lever le mystère de cette femme Sarah ?
Ensuite, beaucoup de rebondissements et des surprises dans la narration.
Tout au long de l'histoire, ce fut très difficile de cerner Sarah
le personnage-clé autour de qui tout "tourne"
J'ai
cru à son lieutenant séducteur français et ai été
presque déçue d'apprendre la réalité des faits
(Sarah "abusée") et surtout très déçue,
car elle ne le regrette pas (on l'apprend dans le premier tiers du roman) :
alors que signifie sa journalière position face à l'océan
et dans quel espoir ? Situation qui alimente le fantasme des habitants
de Lyme- la ville et on l'a surnommée Tragédie. Je m'interroge
à nouveau sur les mobiles de Sarah évoluant dans les méandres
multiples de sa relation à Charles Smithson : s'il n'y a pas la
nostalgie que je pouvais imaginer dans les premiers chapitres, alors à
quoi "joue" Sarah ? Est-ce seulement une séductrice qui
a porté son dévolu sur un célibataire déjà
engagé dans une autre relation, celle avec Ernestina ? Est-ce la
jeune femme pauvre et abusée qui cherche à échapper
à son destin en séduisant un jeune aristocrate ? Ou est-ce
l'occasion pour Fowles de nous exposer, par le récit de la vie
de Sarah (dont il est le maitre "écrivain") ce qu'est
une femme dont le désir de liberté s'exprime de façon
si incongrue et paradoxale, pour Charles du moins, et pour moi aussi,
et cela jusqu'aux derniers chapitres. De fait, il m'a fallu attendre la
fin du livre pour comprendre que le désir de Sarah est surtout
et totalement celui d'une émancipation, d'une volonté de
ne pas se lier conjugalement ni même amoureusement : elle se réalise
dans une société d'artistes, elle dessine, expose et surtout
refuse d'être liée. Je l'imagine dans cet environnement féminin
d'artistes et de servantes (dernier chapitre, celui du dévoilement).
Le roman se situe au XIXe siècle : pas de vote pour les femmes,
instruction soumise à la classe sociale, soumission dans le mariage
et peu de possible réalisation de soi-même.
J'ai idée que Sarah révèle à Charles ses propres
difficultés (j'ai précisé que le roman tourne autour
de Sarah). Charles, dans sa quête de Sarah et sous les formes multiples
décrites dans le roman, se trouve confronté aux réponses
de Sarah, même silencieuses ou fuites. Dans son voyage à
travers le monde, il reste mentalement pour une quête de possession
amoureuse bien classique, fort qu'il est du souvenir de leur relation,
et soucieux de "se réparer" dans l'estime de lui-même
; il ne sait plus où sont ses intérêts de vie, hors
vivre et aimer Sarah. Abandonnant la paléontologie, jeune intellectuel
en rupture avec la société anglaise, Charles se débat
dans les codes de sa société victorienne et ses principes
d'honneur. Il réagit dans cette logique.
Eh bien non : la façon dont Fowles "introduit" chaque
chapitre par des extraits d'auteurs bien repérés, et sa
façon de s'immiscer dans le récit en donnant son point de
vue, sa façon aussi de s'adresser à la lectrice que je suis,
son va-et-vient de sociologue et historien entre la société
victorienne (engagée dans des réformes) et la sienne donc
la mienne, tout cela me fait toucher du doigt que j'ai entre les mains
un ouvrage de "taille", très rapidement ma lecture a
été autre
L'intérêt a décuplé.
Fowles évoque les 150 ans qui le séparent, lui l'auteur,
du personnage dont il est "le maître". Il a choisi la
situation de la femme, Sarah la mystérieuse, mais aussi de Ernestina
la douce bien insérée dans cette époque victorienne.
| REPÈRES BIOGRAPHIQUES |
Quelques
dates
- 1926 : Naissance à Leigh-on-Sea,
Essex. Famille de classe moyenne qu'il décrit comme conformiste
et étouffante.
- 1939-1944 : Élève à la Bedford
School. Voir ci-dessous dans une interview
le récit épique d'un aspect de la formation.
-1945-1950 : Études de français à l'Université
d'Oxford.
- 1950-1951 : Enseigne à l'Université de Poitiers. Voir
ci-dessous le récit du désastre...
- 1951-1953 : Enseigne l'anglais à l'école Angsyrios &
Korgialenios sur l'île de Spetses (Grèce). Il y rencontre
Elizabeth Christy, alors mariée à un autre professeur ;
leur relation commence à Spetses et se poursuit en Angleterre.
- 1954 : Elizabeth divorce - 1957 : Ils se marient. Il devint le beau-père
d'Anna, la fille d'Elizabeth issue d'un premier mariage.
- 1954-1963 : Fowles enseigne l'anglais au St.
Godric's College à Hampstead à Londres.
- 1963 : Premier roman The Collector (L'Amateur ou titre
plus répandu l'Obsédé). Succès international
; adaptation cinématographique en 1965.
- 1968 : Le couple s'installe à Lyme
Regis, Dorset, dans une grande maison appelée Belmont.
- 1990 : Mort d'Elizabeth.
- 1998 : Fowles épouse Sarah Smith, qui avait été
son assistante et amie proche.
- 2005 : Mort à Lyme Regis, à l'âge de 79 ans. Sarah
autorisa le Landmark Trust à acquérir et restaurer la maison
dans toute sa splendeur de l'époque de la Régence ; elle
se visite : https://www.bbc.com/news/uk-england-dorset-34338419
John
Fowles, présenté par Florence Noiville
(venue
à Voix au chapitre)
Homme discret, curieux de tout, volontiers ironique et
capable de s'enflammer s'il le fallait, John Fowles était considéré
à juste titre comme l'un des grands romanciers anglais contemporains.
Pour le public français, il restera surtout l'inspirateur, à
travers son roman Sarah et le lieutenant français (Seuil,
1972, et "Points Romans", 1982), du célèbre film
de Karel Reisz, sur un scénario de Harold Pinter, La Maîtresse
du lieutenant français (1981), avec Meryl Streep et Jeremy
Irons.
C'était un de ces romans dont les Anglais ont le secret : près
de 500 pages prenant le temps de camper une intrigue avec des personnages
d'une vraie densité en particulier cette Sarah, romantique
et solitaire, que l'on croirait sortie tout droit d'un roman de Thomas
Hardy , le tout sur fond de collines du Dorset, où vivait
John Fowles, à Lyme Regis précisément.
Né le 31 mars 1926 à Leigh-on-Sea (Essex), diplômé
d'Oxford en français et en allemand, John Robert Fowles avait enseigné
pendant douze ans, puis s'est consacré à l'écriture
après la parution de L'Obsédé, en 1963.
Malgré une carrière littéraire longue de quarante
ans, Fowles n'aura pas été un écrivain très
prolifique. Souffrant de problèmes cardiaques, extrêmement
réservé, il vivait en ermite dans sa maison du Dorset qui
dominait la Manche et où un observatoire lui permettait de guetter
les étoiles.
On lui doit un recueil de nouvelles et une demi-douzaine de romans parmi
lesquels Le Mage (Albin Michel, 1977), La Tour d'ébène
(Albin Michel, 1978), Daniel Martin (Albin Michel, 1980), La
Créature (Albin Michel, 1987) ou Mantissa (Albin Michel,
1984), une intéressante réflexion sur le travail de l'écrivain
dans la tradition du conte philosophique du XVIIIe siècle.
Éminemment cultivé, John Fowles connaissait très
bien la France, où il avait enseigné l'anglais, à
l'université de Poitiers, en 1950. "C'est à ce moment
que j'ai lu Giraudoux et traversé mon époque Gide",
racontait-il avec nostalgie. Grand lecteur de Joyce, James, Tolstoï
et Flaubert, il avait appris le latin à l'âge adulte pour
lire les Anciens dans le texte. Il était aussi un admirable connaisseur
du théâtre français, ayant traduit notamment, pour
le Théâtre national de Londres, le Dom Juan de Molière,
Le Jeu de l'amour et du hasard de Marivaux et Lorenzaccio
de Musset.
Embarrassé par la notoriété, John Fowles parlait
du "traumatisme" d'être un écrivain célèbre.
"C'est un grand problème pour les auteurs anglais et américains",
confiait-il au Monde en 1984 : "Au lieu de faire des livres
sur le monde extérieur, on écrit de plus en plus sur le
problème d'être un écrivain. L'écrivain est
devenu beaucoup trop un objet d'étude. (...) Avec ces professeurs
qui connaissent tous vos tours, vous vous sentez sans cesse analysé
et vous finissez par n'écrire que pour les professeurs, c'est très
mauvais. Et puis, on vous traite comme si vous étiez mort. C'est
très désagréable, cela vous enlève toute envie
d'écrire simplement une histoire." (Florence Noiville,
Le
Monde, 9 novembre 2005, suite à la mort à 79 ans
de J. Fowles).
Potins
Des lettres de John Fowles révèlent qu'il a rejoué
son histoire épique de passion interdite avec une étudiante
d'Oxford, de 43 ans sa cadette. Bien qu'Elena ne se soit jamais tenue
au milieu du vent et des vagues au bout d'une jetée de pierre comme
Meryl Streep dans la célèbre image du film de 1981, elle
et Fowles ont visité l'endroit sur la falaise au-dessus de Lyme
Regis où, dans le livre, Woodruff raconte à son admirateur
sa liaison désastreuse avec un officier de l'armée française.
Les lettres révèlent que, malgré son âge avancé,
l'auteure et l'étudiante ont partagé le même lit.
Leur relation n'a jamais été pleinement consommée,
car Fowles, alors âgé de 64 ans, avait été
victime d'un AVC, mais il s'agissait bien, ouf, d'une relation sexuelle
(Olivia Cole, Le
Sunday Times, 29 juin 2008).
| LIVRES TRADUITS EN FRANCE |
Cinq
sur huit sont traduits par Annie
Saumont, elle-même auteure d'une uvre considérable.


- LObsédé
ou L'amateur (The Collector, 1963), trad. Solange Lecomte
- Le Mage
(The Magus, 1965), trad. Annie Saumont
- Sarah
et le lieutenant français (The French Lieutenants
Woman, 1969), trad. Guy Durand
- La
Tour d'ébène (The Ebony Tower, 1974), trad. Annie
Saumont, quatre nouvelles
- Daniel
Martin (1977), trad. Annie Saumont
- L'arbre (The Tree, 1979), trad. François Rosso
- Mantissa
(1982), trad. Annie Saumont
- La
Créature (A Maggot, 1985), trad. Annie Saumont.
| JOHN FOWLES INFLUENCÉ PAR OURIKA ? |
En 2022, nous avons lu Ourika, publié en
1824 par (la Duchesse) Claire de Duras (1777-1828). Nos avis ici.
Un livre surprenant où la narratrice en plein 18e siècle
est noire : incroyable mais vrai ! Infaisable pour certains aujourd'hui...
Nous avons retrouvé en 2024 Ourika évoquée
par Laure Murat, à propos de son Proust, roman familial
: voir ce qu'elle en dit ici.
Quel rapport avec Sarah et le Lieutenant français ? Patience
!
Fowles affirme que le roman de Claire de Duras a influencé son
livre, d'abord de manière inconsciente, puis consciemment, au point
qu'il a fini par traduire Ourika...
Voici la préface de John Fowles à sa traduction d'Ourika
en anglais et la voilà
traduite en français
(sa traduction : Ourika,
The Modern Language Association of America, New York, 1994).
L'on verra plus loin dans les articles sur John Fowles les analyses des
féministes, concernant les liens avec Ourika, aïe
aïe aïe...
| UN JEU ENTRE ROMANCIERS ? |
John
Fowles, dans ce roman situé dans l'Angleterre victorienne,
joue avec les conventions du roman historique et les attentes du lecteur,
avec notamment un narrateur omniscient qui commente l'histoire et propose
des fins différentes...
L'autrice Antonia
Susan Byatt (1936-2023) écrit un livre qui s'oppose à
cette conception du narrateur : Possession
(Le Livre de poche, 928 p.) : il obtient le Booker Prize en 1990.
Pour les amateurs de pavé, of course...
On remarquera que la couverture reprend Proserpine
de Rossetti...
![]() |
Quatrième de couverture :
La destinée du jeune chercheur Roland Michell paraît
étrangement liée à celle du poète victorien
Randolph Henry Ash, dont il est un des plus grands spécialistes.
Le jour où, dun livre poussiéreux, il exhume deux
lettres damour de lillustre écrivain adressées
à une inconnue, cette découverte bouleverse le cours
de ses travaux... et de sa vie. Sur les traces dAsh, le jeu
de piste est ouvert : documents volés, amours clandestines,
suicide romantique peuplent laventure qui dépasse bientôt
le simple cadre dune recherche universitaire. Le livre est adapté au cinéma : Possession de Neil LaBute (2002), avec Gwyneth Paltrow et Aaron Eckhart |
Possession a été
"partly provoked" par le livre de John Fowles...
| A.S. Byatt,
dans Possession : A Romance (1990), dont le titre complet
en français est Possession : un roman romanesque
(tiens tiens) s'inscrit dans une tradition du roman néo-victorien,
comme le roman de John Fowles que nous lisons, The French Lieutenant's
Woman (1969). Mais... Dans le roman de Fowles, la narration est typiquement "postmoderne" : elle met en évidence ses propres artifices, propose plusieurs fins possibles et remet en cause l'illusion réaliste. Ce dispositif vise à souligner la liberté du lecteur, mais il peut avoir pour effet de fragmenter le récit et d'empêcher une immersion complète. Le roman de A.S. Byatt peut être lu en partie comme une réaction critique à celui de John Fowles. Elle utilise des procédés postmodernes (intertextualité, faux documents, multiplicité des voix), mais pour construire un univers fictionnel riche et crédible. Elle refuse les fins ouvertes et défend l'idée que le roman doit offrir une forme de clôture et de sens. Ainsi, Possession apparaît comme une réponse au modèle de Fowles : là où celui-ci déconstruit le récit, Byatt propose un réalisme réflexif, qui assume les jeux du postmodernisme tout en réaffirmant la puissance du récit traditionnel. |
Voici ce que A.S. Byatt dit :
| "Fowles a affirmé que le narrateur du XIXe siècle s'arrogeait l'omniscience d'un dieu. Je pense, quant à moi, que c'est plutôt l'inverse : ce type de narrateur fictif peut se glisser plus profondément dans les sentiments et la vie intérieure des personnages - tout en faisant office de chur antique - que n'importe quelle imitation à la première personne. Dans Possession, j'ai délibérément utilisé ce type de narrateur à trois reprises dans le récit historique, toujours pour révéler ce que les historiens et biographes de mon uvre n'avaient jamais découvert, toujours pour enrichir l'immersion du lecteur dans l'univers du texte." (A.S. Byatt On Histories and Stories, Vintage, 2001, p. 56). |
| CONTEXTE HISTORIQUE DU ROMAN |
Contexte
social et politique du roman de John Fowles
Le roman se déroule dans les années 1860, au cur de
l'Angleterre victorienne, dont la société est encore profondément
hiérarchisée et rigide, mais déjà travaillée
par des forces de transformation. Pour saisir cette période charnière,
il peut être utile de détailler quelques étapes majeures
de l'évolution politique et sociale du XIXe siècle.
|
Les débuts du mouvement réformateur
(1830-1832) Contexte
féministe du roman "La lady dont le
poème porte le nom fonde un hôpital (...) il s'agit
très clairement dun panégyrique de Florence
Nightingale." Le livre se déroule en 1867 : y est évoquée
une date importante que Fowles présente comme le début
du mouvement d'émancipation de la femme :
"en ce temps les femmes étaient bien enchaînées,
réduites au rôle que la société leur
assignait. Mais rappelons-nous la date de cette soirée :
6 avril 1867. Une semaine seulement auparavant, au parlement de
Westminster, John
Stuart Mill avait saisi l'occasion d'une des premières
discussions sur le Projet de Réformes pour affirmer que le
temps était venu d'accorder aux femmes légalité
des droits politiques. Cette intrépide tentative (la motion
fut repoussée par 196 voix contre 73, Disraeli,
le vieux renard, s'étant abstenu) fut accueillie par les
sourires de l'homme de la rue, par les bruyants éclats de
rire de Punch (une caricature montrait une troupe de beaux
messieurs, assiégeant une femme ministre : Ah ! Ah ! Ah !)
et par des froncements de sourcils désapprobateurs d'une
grande majorité de femmes de bonne éducation qui estimaient
pouvoir exercer avec beaucoup plus grand profit leur influence à
partir de leur foyer. Il nen reste pas moins que l'on peut
dater de ce 30 mars 1867, le début du mouvement d'émancipation
de la femme." Girton College, fondé en 1869, est l'un
des 31 collèges de l'université de Cambridge et le
premier collège pour femmes britannique, créée
par les féministes Emily
Davies et Barbara
Bodichon. Leur objectif est radical pour lépoque
: offrir aux femmes une formation universitaire identique à
celle des hommes, dans un pays où les universités
leur sont fermées. Il sera de plus gouvernée par des
femmes, incarnant une tradition de leadership féminin rare
dans l'histoire universitaire britannique. Voir l'histoire illustrée
de Girton college sur
son site. Le passage
illustre la mutation socio-économique des années 1850-1870
: le magasin de vente prend lascendant sur lusine et
le consommateur sur le producteur. Cette retail revolution
renverse la logique productive : ce nest plus le fabricant
qui décide, mais le commerce. Contexte scientifique
du roman Dans le roman, Charles, passionné de paléontologie, incarne cette nouvelle sensibilité scientifique. Son intérêt pour l'évolution ne se limite pas à un domaine intellectuel : il va de pair avec sa propre transformation intérieure. La science favorise une liberté intellectuelle, et également le doute et la remise en question. Contexte
médical du roman Les comportements
de Sarah, incompréhensibles, déclenchent diverses
interprétations dont la folie. Est évoquée aussi le cas de Marie de Morell qui accuse faussement Émile de La Roncière de tentative de viol. Un procès eut lieu en 1935 "auquel, précise John Fowles, étaient venus assister, entre autres célébrités, Hugo, Balzac et George Sand". Le procès sera révisé, grâce à des Observations médico-psychologiques du docteur Karl Matthaei, spécialiste allemand fort connu à cette époque, qui mentionne l'hystérie. Des maisons de santé sont évoquées
par le Docteur Grogan, notamment "une maison de santé
privée, à Exeter" où les malades "sont
traités avec intelligence et beaucoup de soin. À ce
stade, je ne saurais conseiller un asile public.", précise-t-il,
laissant imaginer les mauvais traitements. (On pense, parmi nos
lectures récentes, à Adèle Yon et à
Leonora Carrington). Contexte
littéraire du roman Robbe-Grillet
et Roland Barthes |