Colette par Jacques-Emile Blanche, vers 1905. Le tableau est à l'exposition de la BNF et vient de Barcelone Museu Nacional d'Art de Catalunya


Colette, par Émilie Charmy, 1921. Le tableau est à l'expo de la BNF.

Chéri, édition de Guy Ducrey, GF, 240 p.

Quatrième de couverture :

"Mon pauvre Chéri… Est-ce drôle de penser qu’en perdant, toi ta vieille maîtresse usée, moi mon scandaleux jeune amant, nous avons perdu ce que nous possédions de plus honorable sur la terre..."

Dans le Paris insouciant de la Belle Époque, Léa de Lonval, courtisane d’âge mûr, et "Chéri", jeune homme séduisant mais capricieux, vivent un amour passionné depuis plusieurs années. Mais Chéri doit se marier avec la jeune Edmée…

Portrait à la fois tendre et mordant d’une liaison qui s’achève, Chéri est un roman splendide où Colette met en lumière la fragilité des êtres face à la solitude et au temps qui passe.

En option : La Fin de Chéri, édition de Yannick Resch, GF, 2023, 192 p.
Quatrième de couverture
 :

"Tout est foutu ! J’ai trente ans !" : exaltation et désespoir de Chéri, alors qu’il revient de la Grande Guerre et ne reconnaît plus le monde qu’il a quitté. L’heure est au négoce et à l’appât du gain. Son épouse, autrefois muette et effrayée, gère désormais les affaires du couple. Son ancienne maîtresse est devenue une vieille femme obèse qui a tiré un trait sur sa vie passée. En retournant à son existence oisive d’avant-guerre, Chéri ne sait plus quel rôle tenir et découvre son incapacité à s’adapter. Désœuvré et apathique, enfermé dans une solitude complète et étranger aux valeurs auxquelles se raccroche la société, le jeune homme choisira la mort.
Représentant de cette génération ravagée par un nouveau mal du siècle, Chéri prend place parmi les grandes figures romanesques de l’immédiat après-guerre, aux côtés des héros de Mauriac, de Radiguet, de Cocteau ; de ceux, en somme, qui ont donné la parole à l’adolescence inquiète et aux enfants terribles.

Chéri et La Fin de chéri suivi de Chéri (comédie en quatre actes de Colette et Léopold Marchand), Folio classique, 2025

Quatrième de couverture : Dans le demi-monde parisien de la Belle Époque, un jeune homme fin et séduisant, que l’on surnomme Chéri, s’introduit chaque jour chez Léa de Lonval, une courtisane d’une cinquantaine d’années. Alors que les deux amants semblent inséparables, l’annonce du mariage de Chéri avec la jeune Edmée sonne le début de l’incompréhension mutuelle, aiguisant la conscience du passage du temps et la crainte d’une solitude irrémédiable.
Publié en 1920, Chéri opère un tournant dans l’œuvre de Colette, lui assurant reconnaissance et succès. Après l’avoir adapté pour le théâtre, avec la collaboration d’un jeune dramaturge, elle en imagine une suite en 1926 : La Fin de Chéri. Explorant les dégâts de la rupture amoureuse comme ceux de la Grande Guerre, ce second roman montre un homme incapable de goûter à la liesse des Années folles.
De cet être désenchanté, Colette a fait l’une de ses plus célèbres créatures romanesques.

Colette (1873-1954)
Chéri (1920) et La Fin de Chéri (1926)
Nous avons lu ces livres pour le 5 décembre 2025 et le groupe breton pour le 12 mars 2026. Les deux groupes ont eu des réactions différentes, avec plus d'enthousiasme à Paris.

Les cotes d'amour des 20 lecteurs des groupes breton et parisien

Tous ont lu Chéri. Ont lu aussi La Fin de Chéri : Annie, Brigitte L, Brigitte T, Catherine, Chantal, Claire, Edith, Fanny, Marie-Thé, Monique, Philippe, Renée, Suzanne.
Brigitte T, Marie-Thé, Monique L, Philippe, Renée ont un avis différent sur les deux livres et ont donc deux cotes d'amour.

Catherine Édith Jacqueline JérémyManuel Monique L
entreetClaire
Brigitte L
Brigitte TChantalEtienne
Fanny
Marie-ThéMonique L Richard
entre et Annie
FrançoiseMarie-Thé •Suzanne
Marie-Odile Renée
entreet Brigitte Philippe
Philippe Renée

Sortie d’une ombre anonyme, auteur de plusieurs livres
dont quelques-uns étaient signés de mon nom,
je m’étonnais encore que l’on m’appelât écrivain,
qu’un éditeur et un public me traitassent en écrivain

Colette, Discours de réception
à l’Académie Royale belge (1936)

Nous avions lu Le Blé en herbe en... 1988.
Nous aurons pu visionner deux adaptations de Chéri, Chéri de Pierre Billon (1950) et Chéri de Stephen Frears (2009), ainsi que visiter l'exposition "Les mondes de Colette" à la BNF et voir un documentaire sur Arte : Colette l'insoumise.
Bribes d'infos autour du livre ›en bas de page et autour des liens Colette-Proust ›à la fin de la séance.

Les cotes d'amour du groupe parisien

Ont lu Chéri : Etienne, Françoise, Jacqueline, Jérémy, Richard. Ont lu aussi La Fin de Chéri : Brigitte, Catherine, Claire, Fanny, Monique, Renée. N'a pas "fini" La Fin de Chéri : Manuel.
Catherine Jacqueline JérémyManuel
etClaireMonique L

Brigitte Etienne Fanny Richard
Françoise
et Renée

Françoise(vite au téléphone avant de prendre le train...)
Pour moi Colette est une styliste plus qu'une romancière. Quand j'étais jeune, j'ai lu beaucoup de Colette : les Claudine, j'adorais.
J'ai aimé les films, et c'est drôle de savoir que le film de 1950 avait à l'époque paru "daté"... Le film de Frears est plus proche de nous, plus convaincant.

Manuel
(avis transmis)
Enfin un peu de légèreté ! Je m'amuse des affres de Léa : son Chéri, Charlotte Peloux, l'âge… Elle me fait penser à une Odette qui aurait tout raté :
"Tout ça, c'est des phrases. Je sais parfaitement que je n'aime pas travailler. Au lit, Madame ! Vous n'aurez jamais d'autre comptoir, et les clients sont partis."
C'est cruellement drôle ! Léa porte un regard sincère et sans concession sur les gens qui l'entourent et sur elle-même. Les descriptions des physiques et des caractères me font rire ! (La Baronne La Berche). La narration est faite de rebondissements et de flashbacks. On ne s'ennuie pas ! Les joutes orales sont croustillantes : c'est drôle ! C'est un plaisir de lire à haute voix ! Et quelle langue avec plein de vocabulaire désuet. Je continue la lecture de La Fin de Chéri.
J'ouvre en grand.

Catherine
J'ai lu Colette jeune, je devais avoir 13-14 ans, elle était dans la bibliothèque des parents. Les Claudine, j'ai pensé que c'était un genre d'Alice pour ados ; je trouvais ça extrêmement drôle, parfois un peu curieux. Quelques années après, j'en ai lu plein. J'ai lu Chéri, La Fin de Chéri, la Vagabonde, le Blé en herbe, Gigi, La Chatte, toujours un plaisir de lecture.
J'adore son écriture. C'est léger, effectivement. Mais ça ne se limite pas à la légèreté, c'est subtil, drôle. Ça parle d'amour, d'argent, de vieillesse. Colette a un pouvoir d'évocation extraordinaire des personnages, des milieux, des décors dans lesquels se situent ses romans. En trois phrases, elle campe un personnage, elle décrit une maison, une atmosphère. Elle a un vrai talent pour décrire les costumes, la nature...
J'étais curieuse de cette relecture 40 ans après et de savoir si j'allais retrouver le même plaisir.
Tout comme Le Blé en herbe, c'est aujourd'hui politiquement incorrect. Chéri est un gigolo. Les personnages évoluent dans un milieu complètement amoral, de demi-mondaines, qui tirent leurs richesses de leurs amants, ont des liaisons avec de très jeunes hommes. Tout le monde a l'air de trouver cela parfaitement banal et normal. L'argent est très présent tout au long du livre, on parle de contrats de mariage, Chéri compte les bouteilles de la cave, surveille l'essence utilisée par son chauffeur, se fait entretenir par Léa qui lui offre des perles. Il y a malgré tout une certaine morale. Et une sincérité, en tout cas pour les deux personnages principaux. J'aime beaucoup le personnage de Léa et sa dignité, y compris dans sa lutte contre le vieillissement physique. Elle est persuadée de vivre une aventure légère de plus et se rend compte au final que c'est d'un amour véritable qu'il s'agit, mais d'un amour sans issue; la scène finale est convaincante et m'a touchée.
Il y a aussi beaucoup d'humour parfois féroce, surtout dans la description des personnages secondaires, Charlotte Peloux, la baronne, la vieille Lili, Marie-Laure.
La Fin de Chéri est différente ; le livre est moins léger, il y a le contexte de la guerre récente (évoquée mais dont on ne parle pas vraiment), les hommes qui rentrent, qui ont du mal à trouver une place. Edmée a pris les rênes. J'ai trouvé cette problématique intéressante et bien traitée. Cette fois-ci c'est Chéri le personnage principal. Il traîne sa mélancolie entre sa mère, sa femme, Léa qui est devenue une vieille dame (de 60 ans environ ) et qu'il ne reconnaît plus, son ami Desmond qui s'est enrichi, il est choqué par ce monde sans morale. Il y a la Copine et les anciennes photos. J'ai aimé cette atmosphère.
Est-ce que ce sont les meilleurs romans de Colette ? Je ne sais pas. J'ai en tout cas retrouvé un grand plaisir de lecture et j'ouvre, allez, en grand.
J'ai assez aimé les films, le premier pour sa construction, le film de Stephen Frears pour ses décors, ses acteurs, mais les personnages, surtout celui de Léa, ne me paraissent pas très justes.
Monique Let
Pour moi, le personnage central du roman n'est pas Chéri, mais Léa, qui est un personnage ambivalent et magnétique. Ce roman décrit la prise de conscience par cette femme lucide, sensuelle et libre, de son déclin lié à l'âge. Colette rend avec finesse son évolution psychologique où la sensualité et la liberté s'entremêlent. Sa sensualité affirmée se révèle comme une force incroyable.
L'écart générationnel entre Léa et Chéri, pleinement assumé; est régulièrement rappelé par les noms qu'ils se donnent : "Nounoune", "l'enfant", "le petit" ou même "le nourrisson". Il s'agit d'une tragédie intemporelle très bien analysée. Colette explore les complexités des relations amoureuses avec les émotions contradictoires qui s'y expriment et les dynamiques de pouvoir qui s'y jouent. Elle y décrit avec brio la passion, la séduction, la tension entre le désir et la peur de l'abandon et l'usure due au temps, ainsi que la lutte intérieure de Léa pour ne rien laisser paraître de son désarroi, sa façon de vouloir sauver la face pour garder le contrôle, pour jouer l'indifférente. Chéri est un personnage en quête de lui-même, naviguant entre l'insouciance avec un charme irrésistible et de la désinvolture. Il est décrit comme une œuvre d'art vivante, une statue gréco-romaine.
Toute la force de ce roman est dans l'écriture de Colette et de son style inimitable pour dépeindre les lieux, mais surtout les personnages. Elle utilise des métaphores suggestives et parfois surprenantes. Le style imagé et les descriptions sans concession, voire cruelles, m'ont enthousiasmée :
- l'humour vache pour décrire "ses amies" est jubilatoire
- le regard impitoyable et les descriptions sans indulgence sur le corps qui se fane et les marques du temps : "Ses deux bras levés peignèrent et soutinrent ses cheveux durcis par la teinture, et encadrèrent son visage fatigué. Ils demeuraient si beaux, ses bras, de l'aisselle pleine et musclée jusqu'au poignet rond, qu'elle les contempla un moment.
'Belles anses, pour un si vieux vase !'
"
Au retour de la Côte d'Azur, Léa se préoccupe de cacher son "cou flétri cerclé de grands plis où le hâle n'avait pas pu pénétrer". J'ai noté d'autres images efficaces, comme celle pour décrire l'attitude de Chéri "il gisait au fond d'un rocking" ou le lit décrit "comme une armure", "cuirassé de métal", "indestructible", mais aussi un lit avec un "talus d'oreillers luxueux".
C'est l'évolution de Léa et de sa relation avec Chéri que je retiens de ce récit. Leur amour, d'abord passionné se transforme petit à petit. Les doutes et les jalousies viennent assombrir leurs relations. Une mélancolie douce s'insinue. Les souvenirs se mêlent à la réalité. La tension entre le désir et la peur de l'abandon s'exprime de plus en plus. Léa commence à revendiquer son indépendance. Ses choix deviennent plus audacieux et réfléchis.
Construit sur un crescendo, le roman trouve toute son ampleur dans son dernier chapitre particulièrement cruel qui révèle le corps vieilli de Léa à la lumière crue du matin. Ce chapitre poignant s'apparente à un chant du cygne "Cependant elle voyait avec une sorte de terreur approcher l'instant de sa propre défaite, elle endurait Chéri comme un supplice"… J'ouvre en entier.

La Fin de Chéri est un roman triste, imprégné de nostalgie et de désespoir. De retour du front, la personnalité de Chéri s'est profondément modifiée. Il n'est plus le jeune homme insouciant et futile qu'il était avant-guerre, il est devenu mélancolique et désœuvré. Il ne reconnaît plus le monde qu'il a laissé et n'y retrouve plus sa place. Il observe avec détachement les gens qui l'entourent : sa femme Edmée n'est plus une jeune fille effacée, elle a pris de l'assurance et s'éloigne de plus en plus de lui ; sa mère, n'a guère changé, elle est toujours très affairée, elle s'inquiète néanmoins de l'humeur dépressive de son fils.
Sa rencontre avec Léa est cruelle. Elle n'est plus la femme mûre, coquette et orgueilleuse qu'il a aimée, mais une vieille femme obèse et asexuée. Il ne retrouve que ses magnifiques yeux bleus. Il part en sachant qu'il ne la reverra jamais. Il éprouve un vif sentiment de perte face à la fin de cette liaison. Colette exprime avec finesse le désarroi, la mélancolie et l'inéluctabilité de la séparation. Les photos de la copine de Léa qui datent de leur jeunesse, montrent une Léa belle, radieuse, élégante. Chéri y retrouve celle qu'il a aimée et sombre dans la nostalgie d'un passé révolu. Désespéré, conscient qu'il n'a plus sa place dans ce monde d'où "sa" Léa a disparu, il fait le choix de mourir, et se tire une balle dans la tête.
La finesse avec laquelle ses vulnérabilités sont décrites est remarquable. C'est une douloureuse prise de conscience du temps qui passe et des sentiments qui, bien que profonds, s'effacent. C'est une œuvre sombre et mélancolique, mais riche de l'écriture superbe de Colette.
Cela ne vaut pas Chéri. J'ouvre aux ¾.
Renée
et(à l'écran depuis Narbonne)
Je pense que nous avons programmé le plus mauvais livre de Colette.
Je me suis mortellement ennuyée. J’ai trouvé quelques belles phrases, mais au milieu d’une bouillie indigeste, de dialogues plats. Ce roman me semble complètement démodé.
Quand on vient de lire Mia Couto ou Dans une coque de noix de Ian McEwan, qui pétillent d’intelligence et de culture, on trouve ce Colette sans aucun intérêt. C’est Harlequin, c’est du pipi de chat. J’ai envie de lire des romans qui ont plus de fond, plus de puissance.
Qu’est-ce qui m’en reste ? Qu’une femme de 40 ans peut séduire un adolescent ? Oui, j’en suis persuadée depuis toujours. Bien sûr, comme l’a fait remarquer Étienne, la fin est émouvante quand Léa prépare un départ d’amoureux à deux, tandis que Chéri n’a pas envie de partir et remarque “le cou dévasté”. Mais la vague de mon déplaisir du début a tout emporté. Livre fermé.
Avis plus nuancé pour La Fin de Chéri : c’est cruel, on sent bien le mal de vivre de Chéri. Colette dit que la guerre l’a rendu “moral”, mais ce n’est pas développé, et on dirait qu’il se suicide par amour pour l’ancienne Léa. Pas très convaincant. J’ouvrirai au quart.
Le film de Frears m’a ennuyée autant que le livre. Mais il était visuellement très beau.
Richard
Quand j'ai commencé à lire, j'étais emmerdé, ne le trouvant pas intéressant. Je n'acceptais pas les prémices : qu'on parle d'une autre société et une autre époque. Puis, après deux- trois chapitres, j'ai commencé à m'intéresser aux personnages. J'ai suivi avec intérêt l'évolution des rapports, par exemple entre Léa et la mère de Chéri. Ça prend de la vitesse en termes de chronologie, ça s'accélère. Je me suis surpris à aimer lire le livre.
J'ai eu des difficultés : l'écriture est difficile, non pas parce que je ne suis pas francophone de base, mais parce que Colette colle des adjectifs inhabituels à des substantifs ; cela vous oblige à pauser pour réfléchir et ralentit donc la lecture.
Le roman a d'abord été publié en épisodes dans un journal en plusieurs numéros. J'avais l'impression de lire un script, très cinématographique, avec un changement de plan fondu-enchaîné pour la fin de chaque chapitre : ça devrait faire un bon film.
Le problème que j'ai rencontré au début, c'est que cette période des années avant la guerre est tellement différente de la nôtre avec ses circonstances morales : je pense aux demi-mondaines qui n'existent pas aujourd'hui, du moins d'après ce que je crois (mais je suis prêt à une rencontre si je me trompe...). On ne se pose pas ce genre de question pour d'autres créations, par exemple celles de Shakespeare, Dickens ou les opéras : on accepte ce qui fonctionne dans la société donnée. Finalement j'ai beaucoup aimé et j'ouvre aux ¾.
Etienne(à l'écran depuis Rennes)
J'ai commencé comme Renée, en détestant le livre, le trouvant plat, lourd et dans le formol. La comparaison avec Proust était défavorable, douloureuse : tellement moins bien, moins riche…
Beaucoup de sous-entendus alourdissaient ma lecture : je comprenais que ce milieu était codifié et je voyais l'érudition de quelqu'un qui l'a connu. Mais le manque de thématique m'apparaissait : une vacuité ennuyeuse.
Petit à petit, je me suis mis à apprécier, notamment quand la préoccupation de la déchéance physique arrive, la description cruelle de la peau du cou par exemple. La dernière scène devient grandiose avec une vraie justesse de l'analyse psychologique et un côté tragédie grecque. L'abcès a fini par crever dans les dernières pages.
Finalement mon avis du début s'est retourné et j'ai apprécié la lecture : j'ouvre aux ¾
À la fin, ce qui au début était trop sérieux, devient grotesque : par exemple cette relation à mi-chemin du maternel, cette Léa plus sincère que ce qui paraissait a peur de vieillir, la cruauté ressort et donne du poids.
Un seul m'a suffi et m'a donnée envie de reprendre Proust. Mais c'est très bien exécuté, érudit,
par exemple les tics de langage.
On se demande ce que font ces gens, d'où ils tirent leur argent.
Claire entreet
J'aurais aimé faire comme le héros : "Chéri leva son verre empli d'un vin de Château-Chalon", mais ce vin jaune du Jura est ruineux, montrant le standing de Léa, et je me suis contentée des meringues de la marque Sacré Willy (sans qui Colette Willy ne serait sans doute pas devenue Colette)...

Avant la lecture : au bout d'une semaine avec un documentaire sur Arte, une riche expo, une pièce moyenne, deux films très intéressants à comparer dans leur adaptation de Chéri, je baigne avec plaisir dans le monde de Colette.
Auparavant, avec le groupe j'avais lu et aimé jadis (il y a 37 ans...) Le Blé en herbe. Par ailleurs, me barbèrent Le Pur et l'Impur et le genre autobiographique de La Naissance du jour, La Maison de Claudine ou Sido. En revanche, j'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé, non pas de mais sur : Colette et les siennes de Dominique Bona et Un été avec Colette d'Antoine Compagnon (censuré, vu déjà la longueur de cet avis, et donc est viré en lien ›le détail de lectures antérieures pompantes de Claire).
Après la lecture : Je n'ai pas regretté d'avoir lu Chéri ET La Fin de Chéri, car si l'un est la suite de l'autre, ils sont très différents dans leur facture, leur style, leur ton, leur thème même, dans leur péritexte et dans l'amour que je leur porte.
Les deux préfaces de l'édition GF, bien que donnant des éclairages, divulgachent l'intrigue, ce qui est exaspérant. Pour Chéri, Guy Ducrey, spécialiste certes (par exemple auteur d'un Dictionnaire Colette), s'adresse dans les notes à des débiles profonds, c'est pénible. Pour La Fin de Chéri, Yannick Resch qui a collaboré à
La Pléiade nous épargne les notes, bien joué ! J'ai apprécié comme elle situe ce livre dans le contexte littéraire du roman d'alors.
J'ai aimé lire ces deux livres qui se complètent très bien. J'ai cherché à en savoir plus sur le fonctionnement des demi-mondaines telle Léa, à la manière de l'intro du film de Stephen Frears, car ces livres ont aussi une valeur de documentaire. La visite du stupéfiant hôtel de la Païva (mentionné par la mère de Chéri comme un modèle), avec son escalier en onyx..., était la seule image que j'avais. Le film de Frears rend magnifiquement les décors, les costumes. J'étais comme Etienne un peu frustrée de n'avoir pas beaucoup de précisions quant aux sources de leur standing, comme lorsque Léa se vante du "sac que j’ai fait sur les pétroles, de décembre à février". Les films ont étoffé les livres, notamment celui de Frears, y compris psychologiquement grâce aux expressions qui pallient les non-dits.
Chéri : j'ai trouvé le livre extrêmement amoral (me demandant comment à l'époque cette amoralité et ce cynisme étaient reçus), avec une ambiance qui se veut légère, fondée sur la superficialité des modes de vie, sur des valeurs liées au paraître (qui me rappellent Notes de chevet) avec des jeux très vaches.
Je me suis délectée des expressions de Colette, très visuelles (Mme Peloux bat "des ailerons" ou se tient "bouddhique dans sa bergère", Léa tend à Edmée une main "qu'on tarda à prendre") ou de ses exquises comparaisons : "Il retira son bras avec brusquerie et la jeune femme glissa au creux du lit comme une écharpe détachée".
J'ai trouvé intéressant de savoir que le roman a failli être d'abord une pièce, ce qui explique que Chéri "respire le théâtre", avec des dialogues virevoltants. L'intrigue est très bien menée, surprenante, commençant in media res par un dialogue. Le surnom de Nounoune, le fait que Léa appelle "nourrisson" son amant, faut gober ça, sans parler du mélange des genres... : "Ma Nounoune, chic type je t’ai connue, chic type je t’ai aimée" ; je me suis sentie parfois gênée. Les sentiments sont habilement dissimulés sous les comportements et surgissent parfois en un monologue intérieur.
Avec La Fin de Chéri, j'ai été étonnée, à six ans près, du changement de tonalité : le livre est grave, presque tragique parfois ; envolées, les expressions craquantes ; les dialogues m'ont manqué. Tout ce qui a trait à la guerre m'a intéressée — autre éclairage documentaire — avec notamment la transformation de la place des femmes : Edmée est devenue femme de tête ; il est vrai qu'elle était bachelière... Chéri envoie ce tableau à la tête de sa mère : "Vous avez les couvertures, les pâtes alimentaires, les légions d’honneur. Vous rigolez avec les séances de la Chambre et l’accident du fils Lenoir. Mme Caillaux vous passionne, et les thermes de Passy. Edmée, c’est son bazar à blessés et son médecin en chef. Desmond, il cuisine dans les dancings, le commerce des vins, le placement des poules. Filipesco, il carotte des cigares aux américains et aux hôpitaux pour les revendre dans les boîtes de nuit. Jean de Pouzac, il est dans les stocks, – c’est tout dire".
On retrouve les feux d'artifice du style, avec la description de la vieillesse et Colette y va (trop ?) fort dans le pathétique quand Chéri revoit Léa : "Elle n’était pas monstrueuse, mais vaste, et chargée d’un plantureux développement de toutes les parties de son corps. Ses bras, comme de rondes cuisses, s’écartaient de ses hanches, soulevés près de l’aisselle par leur épaisseur charnue. La jupe unie, la longue veste impersonnelle entr’ouverte sur du linge à jabot, annonçaient l’abdication, la rétraction normales de la féminité, et une sorte de dignité sans sexe". Alors que dans Chéri, les descriptions de la vieillesse étaient plutôt drôles ; Lili qui se tape un jeune prince portait un petit spencer qui "béait sur un poitrail à peau gaufrée de dindon coriace ; un renard argenté ne cachait pas le cou nu, un pot de fleurs, un cou large comme un ventre et qui avait aspiré le mention" ; mais ça reste encore drôle pour Mme Peloux dans La Fin de chéri : "Mme Peloux haussa les épaules, geste qui depuis longtemps n’émouvait plus ses seins"...
J'ai été moins passionnée par le deuxième livre. Mais pour le tout de mon bain avec Super Colette, j'hésite entre 3/4 et 4/4.
Jérémy

Avant la lecture : J'ai lu du Colette quand j'étais adolescent, des livres avec des animaux. J'en ai gardé un bon souvenir, mais évanescent. Nous avions lancé en début d'année l'idée de lire du Colette, à l'occasion de l'exposition, et c'est moi qui ai relancé pour qu'on la programme car j'étais content de relire du Colette.
Après la lecture : J'ai adoré du début à la fin. Je suis tout de suite entré dans le livre, dans cette époque peu connue. J'ai adoré la langue, brillante, chatoyante, la plume acérée, drôle. C'est à la fois cruellement drôle et drôlement cruel.
Ainsi de la description du corps décrépi qui vieillit : le corps des femmes, mais aussi des hommes, avec le colonel et le regard de Léa sur sa flétrissure : "des mains sèches et soignées, sillonnées de tendons et de veines, ses yeux remontèrent au menton détendu, au front barré de rides, revinrent cruellement à la bouche prise entre des guillemets de rides…"
J'ai aimé la sensualité de la langue
dans les descriptions : cheveux, peau, mais aussi les tissus que je VOYAIS, les odeurs de fleurs, des arbres, les parfums, les descriptions de couleurs aussi - une sensualité par tous les sens.
L'écriture de cette histoire d'amour est vibrante, au début légère, car les sentiments ne sont pas dits ; puis ils finissent par avouer cet amour, mais qui s'avère impossible à vivre, en raison de la différence d'âge. C'est tragique.
J'ai été à la fois amusé et intrigué par les relations qu'entretiennent Léa et Mme Peloux, meilleures amies de façades mais qui en réalité se détestent (ou l'inverse ?). Je me souviens de ce passage dans lequel il est raconté que Léa est heureuse de retrouver Mme Peloux comme un chien l'est de retrouver la pantoufle qu'il va pouvoir déchirer. Là encore c'est à la fois drôle et cruel. De manière générale les relations qu'entretiennent ces demi-mondaines entre elles semblent très dures.
J'ai adoré ce livre que j'ai lu dans la Pléiade emprunté à la bibliothèque et où hélas je ne pouvais rien noter dans les marges. Il y a pourtant bien des passages que j'ai trouvés drôles ou tout simplement beaux.
J'ai aimé aussi l'importance des aspects matériels : l'argent n'est jamais un problème, mais il est sans cesse un sujet. Chéri compte les bouteilles, l'essence du chauffeur : "Quand tu ne digères pas une addition, tu ressembles à ta mère." L'argent est omniprésent : on boursicote, le pétrole rapporte, Léa se demande ce qu'elle pourrait bien faire de ses capitaux : ouvrir un commerce, investir dans le commerce d'untel ou d'unetelle ; le mariage est une histoire de gros sous et Mme Peloux et la mère de la future épouse de Chéri se déchirent sur le contrat de mariage, la bassesse n'est pas exclue, la petitesse et la mesquinerie non plus. Je pense notamment au passage dans lequel Léa, rentrée chez elle après être partie pour guérir son chagrin d'amour, menace de renvoyer 2 de ses personnels de maison après qu'une troisième lui a révélé qu'il manque 2 essuie-verres sur 28...
Le livre est très intéressant sur ce milieu.
Il m'a donné envie de continuer à lire du Colette.
Je l'ouvre en grand.

Brigitte
(à l'écran)
Ce livre aborde un sujet tout à fait intéressant : le passage d'un stade de la vie au suivant. Aussi bien l'entrée dans la vieillesse que le passage à l'âge adulte.
En effet, c'est toujours difficile, voire douloureux, de renoncer à un équilibre pour en construire un nouveau.
Léa a cinquante ans, sa beauté la quitte. Chéri a vingt-cinq ans, il doit devenir responsable de lui-même et de ses actes.
L'écriture de Colette; toujours juste et foisonnante; agit par petites touches; aussi bien pour décrire la peau de Léa que la nature environnante.
L'intrigue prend place, à la Belle Époque, dans un milieu de femmes vieillissantes qui ont tendance à se détester, mais continuent à se fréquenter.
Leur niveau de vie est tout à fait confortable, elles boursicotent. Leurs ressources proviennent probablement d'un passé de courtisanes, mais ce n'est pas vraiment explicité.
J'ouvre aux ¾.

J'ai aussi lu La Fin de Chéri. C'est un roman très triste. Le pauvre Chéri, de retour de la guerre de 14 ne réussit pas du tout à s'adapter à cette nouvelle époque. Sa femme, Edmée, n'est plus une personne effacée, mais une femme engagée dans le monde hospitalier où elle est reconnue. Son ancienne maîtresse Léa est devenue une femme âgée, sa beauté a complètement disparu. De cela, il ne réussit pas à faire son deuil.
J'ai été frappée par la conversation de Chéri avec sa mère. À un moment, Chéri évoque la possibilité d'être honnête. C'est comme s'il avait prononcé un gros mot. L'honnêteté ne fait pas partie de ce monde !!
Pour nous raconter tout cela, l'écriture de Colette est toujours aussi magnifique. Elle a en permanence recours à la couleur pour définir les ambiances et les états d'âme, avec une grande maîtrise. Au début du livre, Chéri part faire une promenade solitaire dans le Bois de Boulogne par une belle soirée de juin : le lecteur a l'impression de l'accompagner grâce à l'écriture.
J'ouvre aussi aux ¾.
Jacqueline

Je suis ennuyée, je n'ai encore pu lire que 40 pages de Chéri
Mais j'ai été séduite dès le départ.
J'aime que ce livre soit en grande partie écrit en dialogues où je découvre une langue parlée, très expressive, un peu étrange parce que probablement liée à un milieu particulier disparu, mais surtout très datée. (J'ai adoré la conversation et les potins avec Patron le boxeur !)
J'ai aimé la vision lucide de Léa sur son entourage (y compris sur Chéri), le réalisme qu'elle partage avec lui sur leur situation et leur lucidité amusée sur les autres personnages. J'ai aimé son regard sans concession sur elle-même et la dignité avec laquelle elle accepte l'inéluctable, comment en elle prend son parti, aussi bien de la vieillesse que de la séparation.
J'ai aimé cette histoire d'amour, avec une vraie sensualité, leur entente sans illusion, leur art de vivre en profitant de l'instant…
J'en étais à l'annonce du mariage, lorsque j'ai vu le film de Frears : un bon spectacle, mais qui m'a paru trahir la légèreté du texte de Colette que j'avais tant appréciée… D'un livre sur la fragilité des rapports humains, je passais à un film de reconstitution historique… Je ne m'y retrouvais pas : voir Léa se jeter en pleurs sur son lit, sans accès à son point de vue, me la faisait apparaître un peu comme une héroïne de best-seller ; cela ajoutait du pathos et du banal au texte sec de Colette. Je ne regrette pourtant pas d'avoir vu le film : il se regarde avec plaisir et m'a permis de connaître la suite…
Quand j'ai repris ma lecture (avec le même bonheur !), j'ai constaté avec stupéfaction que dans la grande scène de réception, avant le retour de Chéri, je retrouvais très exactement les dialogues entendus dans le film… Cette scène qui m'avait alors parue caricaturale, à la limite du grotesque (une cohorte de vieilles à la Goya, l'art du peintre en moins !), pourquoi me faisait-elle un effet tout différent en lisant le livre ? En fait, je pense, à cause des descriptions de l'auteure (le point de vue de Léa) qui étaient un délice d'ironie…
Bref, bien que n'ayant pas encore terminé, j'ouvre en grand pour mon plaisir de lecture.
Fanny

Je suis passée par toutes les phases.
J'ai beaucoup aimé le style, les descriptions très fines.
Le film de Frears, j'ai adhéré car je retrouve le bouquin, et j'ai apprécié le jeu des personnages ; dans la dernière scène, on voit le visage vieilli, c'est parfaitement rendu. Léa du film, je ne l'imaginais pas comme ça, belle, svelte. La fin de La Fin de Chéri est dévoilée à la fin du film, mais j'ai trouvé que le scénario entremêle finement des élément de ce deuxième livre dans le déroulé du film.
Dès le début du roman, les surnoms de Nounoune et Chéri dans les échanges amoureux m'ont dérangée. J'ai pensé à Rebecca, car ce ressenti est probablement lié à des valeurs morales. J'ai parlé du livre avec la mère de mon compagnon qui a 90 ans et qui m'a dit que j'étais un peu trop "morale"...
J'étais donc dans des états contradictoires car la relation m'a dérangée et le rapport à la femme alors vieillissante qui a mon âge, 51 ans…
J'ai retrouvé un ressenti analogue à celui que j'avais ressenti avec Truismes ou La femme changée en renard que nous avions lu. C'est très particulier comme ressenti, comme inconfort.
Je n'ai eu aucune empathie pour aucun des personnages, même pour Léa, peut-être que de manière inconsciente j'ai craint de retrouver des traits d'elle en moi ? Même si j'ai trouvé le personnage d'Edmée peu sympathique, j'ai bien aimé la manière dont son portrait est brossé.
Le style est différent dans les deux livres. Le second plus dans le narratif, compact dans la mise en page. Pour autant, je trouve les deux parties très complémentaires et je trouve difficile de les dissocier dans mon avis. La scène finale du suicide est très bien écrite avec je trouve beaucoup de pudeur. Dans Chéri, le vieillissement féminin est central, dans La Fin de Chéri, on trouve au premier plan celui du vieillissement de l'homme, dès le début lorsque Chéri se regarde dans la glace et se trouve changé, ne se reconnaissant pas dans cet homme de 30 ans et non plus 25. Forcément, cela m'a moins remuée, mais j'ai trouvé que c'était abordé tout en finesse.
J'ouvre aux ¾.


Etienne ayant évoqué Proust, nous écoutons en fin de séance :
- les 4 min de l'émission d'Antoine Compagnon : "Proust et Colette se sont connus et reconnus"
- et ce dialogue épistolaire sur Chéri :

En 1920, Colette envoie à Proust un jeu d'épreuves de Chéri : "C'est un roman que je n'avais jamais écrit — les autres, je les avais écrits une ou deux fois, c'est-à-dire que les 'vagabondes', et autres 'entraves'' recommençaient toujours un peu de vagues claudines."

Proust, malade, lui répond : "Comme je ne sais pas combien de temps ma lucidité durera, et comme je n'y vois plus clair n'ayant toujours pas pu voir d'oculiste, je ne sais pas trop si je pourrais lire les épreuves de Chéri que vous avez été si charmante de m'envoyer avant le moment où cela paraîtra en volume. Mais si. Dès mes premières bonnes heures je les lirai parce que la tentation est là trop près. Vous êtes trop bonne de désirer du Proust. Les innombrables volume d'À la recherche du temps perdu sont tous écrit jusqu'à la fin. Mais cela revient au même que s'ils ne l'étaient pas (…) Vous recevrez une lettre sur Chéri qui est certainement mille fois mieux que mes livres. Enfin, j'ai tellement de plaisir à me promener dans votre cerveau que je ne suis au fond pas fâché que vous ne vous ennuyez pas trop dans le mien."

Pour la première fois à la fin de la séance,
nous avons utilisé AI Companion, l'assistant IA intégré dans Zoom.
Voici son résumé de la soirée (sans modification aucune).

Lors de cette réunion du club de lecture Voix au chapitre, plusieurs thèmes principaux ont été abordés autour des œuvres de Colette "Chéri" et "La Fin de Chéri" :

Thèmes littéraires et sociaux :

- Le milieu des demi-mondaines et courtisanes de la Belle Époque
- Les relations amoureuses intergénérationnelles et leurs dynamiques de pouvoir
- Le vieillissement et la déchéance physique, particulièrement chez les femmes
- L'argent et les codes sociaux de cette époque
- La transition entre jeunesse et âge adulte
Aspects stylistiques :
- L'écriture de Colette : son style, ses métaphores, ses descriptions sensorielles
- La construction théâtrale des romans (dialogues, scènes)
- Le vocabulaire désuet et les expressions d'époque
- Les comparaisons avec Proust
Contexte historique :
- L'impact de la Première Guerre mondiale sur les personnages
- La société de la Troisième République
- L'évolution des mœurs entre l'époque de Colette et aujourd'hui
Adaptations cinématographiques :
- Comparaison entre les livres et les films
- Discussion sur les choix de réalisation et d'interprétation

Les participants ont exprimé des avis très contrastés, allant de l'enthousiasme total au rejet complet, créant un débat riche sur la pertinence contemporaine de ces œuvres.

D'autres échos proustocolettiens
ajoutés après la séance

En 1910, Proust écrit à un ami, à propos de Colette :

"Eh bien ! Quand je lis La Vagabonde, je me demande si elle n'est pas malade de me féliciter. Elle est douée, celle-là".

Et quelques jours plus tard :

"Eh bien ! maintenant, lis l'admirable fin lyrique de La Vagabonde, et dis-moi si cette créature n'est pas capable, si elle le veut, de faire une œuvre impérissable. Ses louanges m'enorgueillissent, mais combien je suis humilié quand je la lis !"

Ils ont commencé à copiner sérieusement à partir de 1919 ; Proust a lu Mitsou ou comment l'esprit vient aux filles :

" Madame,
J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrin, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n’est pas de tout cela, c’est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c’est le chef-d’œuvre du livre (...). Peut-être s’il fallait absolument, pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire ce que je ne me permettrais pas d’appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu’il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. (...) du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la grêle répond exactement au titre : Comment l’esprit vient aux filles."

En 1920 : Colette, Anna de Noailles et Marcel Proust ont été décorées de la Légion d’honneur : Proust peu après son prix Goncourt (1919) pour À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Colette après le succès de Chéri (1920).

Proust lui écrit : "C’est moi qui suis fier d’être décoré en même temps que l’auteur du génial Chéri "...

En 1921 Colette réagit à Sodome et Gomorrhe :

"Personne au monde n'a écrit des pages comme celles-là sur l'Inverti, personne ! Je vous fais là une louange orgueilleuse, car si j'ai voulu autrefois écrire sur l'inverti une étude pour le Mercure, c'est celle-là que je portais en moi, avec l'incapacité et la paresse de l'en faire sortir. […] Qui oserait toucher, après vous, à l'éveil lépidoptérien, végétal, ornitholique, d'un jupien à l'approche d'un charlus ?"

Dans le quartier de la Nouvelle Athènes, au 51 rue Saint-Georges qui deviendra le théâtre Saint-Georges, se donnaient des conférences publiques dans le cadre de l'Université des Annales créé en 1907, avec sa revue Conferencia : Journal de l’université des Annales. Colette y est intervenue plusieurs fois, par exemple en 1922 autour de la littérature contemporaine et de ses propres œuvres (dont Chéri). En 1926, Paul Reboux, à tendance humoristique, au cours d'une conférence "Enquêtes modernes. Comment ils écrivent : de Marcel Proust à Jean Cocteau" s'adresse à Colette pour parler de ses confrères ; voici le dialogue sur Proust :

Colette : J’ai une espèce de passion pour tout ce qu’a écrit Marcel Proust, pour presque tout ce qu’il a écrit... Comme dans Balzac, je m’y baigne... C’est délicieux... (Longs applaudissements).

Paul Riboux : Mais la longueur de ses phrases ne vous gêne pas ?

Colette : Non. Et pourquoi me troublerait-elle ? C’est une onde particulière. Il faut être bon nageur, quelquefois... Mais c’est affaire aux lecteurs d’aller jusqu’à Proust et non pas à Proust d’aller aux lecteurs... Ils y viendront bien... (Nouveaux applaudissements)"
(Conferencia, Journal des Universités des Annales, n° 8, 1er avril 1926)

Pour d'autres détails :
- "Proust et Colette : Les affinités sélectives", Michel Schneider, Bulletin d'informations proustiennes, n° 47, 2017
- "Willy, Colette et Proust 'du côté de chez Swann'", Laurence Teyssandier, Bulletin d'informations proustiennes, n° 43, 2013
- "Écrire toujours, entre Balzac et Proust", Julia Kristeva, extrait de Le Génie féminin, III : Colette, 2002.

Les cotes d'amour des 8 lecteurices du groupe breton
réuni le 12 mars 2026
Tous ont lu Chéri et La Fin de Chéri (Annie, Brigitte, Chantal, Edith, Marie-Thé, Philippe, Suzanne) sauf Marie-Odile qui a calé avec Chéri. Brigitte, Marie-Thé, Philippe ont un avis différent sur les deux livres et ont donc deux cotes d'amour.
Édith
Brigitte Chantal Marie-Thé
entre
et
Annie
Marie-Thé Suzanne
Marie-Odile
entreet BrigittePhilippe
Philippe

Marie-Odile
J'ai lu le début de manière distraite, sans grand intérêt, de façon morcelée, un peu par obligation. Aucune envie de m'installer dans cet univers a priori frivole.
Et même le côté satirique - qui implique que le lecteur se range du côté de l'auteure pour fonctionner - ne m'a pas emportée.
Par la suite, j'ai noté tous les soins de l'auteure attachés à la description des vêtements, des corps, et même de la nature, aux portraits féroces soulignant de façon impitoyable la "vieillesse" mal assumée des femmes de cinquante ans.
J'ai été sensible au style très travaillé pour coller au ressenti des personnages, au sens de la formule : "Il eut le temps de se prendre en pitié et en mépris". J'ai "apprécié" les dialogues "vaches" entre Mme Peloux et Léapar exemple, qui soulignent le décalage entre ce qui est dit et ressenti et la cruauté de la scène de ménage.
Ce texte relève pour moi du théâtre, pas seulement en raison des dialogues restituant parfois le langage parlé (par exemple "pas" pour "n'est-ce pas"). L'intrigue elle-même évoque une pièce en plusieurs actes, avec un petit nombre de personnages principaux et secondaires, quelques lieux bien définis et quelques étapes bien marquées (mariage, voyage, retour, retrouvailles). Et peut-être que sur scène, il m'aurait plu.
Mais l'œuvre a pour moi quelque chose de... dérangeant ? Bien qu'il ne soit pas nécessaire d'aimer les personnages pour aimer un roman, je n'ai éprouvé ici aucune sympathie pour aucun d'entre eux : ni cette femme prédatrice qui énumère ses conquêtes à l'heure du bilan, ni son jeune amant, qui a tout d'un enfant, présenté comme "un nourrisson méchant", qui appelle Léa d'un "Nounoune" insupportable, ni les personnages de mères épouvantables. Je n'aime pas non plus le milieu ni l'époque dans lesquels tout ce monde évolue. En fait, je crois que je n'ai pas aimé le côté trop réaliste, prosaïque, presque vulgaire de ce roman. Et je l'ai refermé avec une impression de tristesse, de gâchis, sans l'envie de lire La Fin de Chéri, me disant que ça suffit comme ça.
J'ouvre un quart.
Brigitte entreet ET
J'ai deux avis opposés sur les deux li
vres. Mais lire La Fin de Chéri sans connaître Chéri n'a pas de sens à mon avis.
J'ai ouvert Chéri : je l'ai lu, posé, fermé, ouvert, fermé. Je n'avais pas envie d'abandonner et pourtant c'est ce qui arriva. J'ouvre entre fermé et ¼. Style agréable, mais lecture ennuyeuse malgré de belles descriptions. Faut-il y voir de l'humour ? Si oui, je n'y suis pas sensible. Peut-être que les dialogues m'échappent ; je les trouve trop souvent futiles. Le jeune amant surnommé "méchant nourrisson" se dit fatigué… de quoi ? Du rien, du vide, du superficiel… Il m'ennuie, il m'exaspère. Il est capricieux, gâté, colérique. Pas mieux pour sa maîtresse Léa, femme d'un âge mûr qui se trouve face aux affres inéluctables du temps qui passe : elle vieillit (apparition des rides, des bourrelets) ; Léa est à la fois mère et maîtresse : relation ambiguë. Sujet sans doute intemporel, mais les états d'âme d'un gigolo ne me passionnent en rien.

La Fin de Chéri m'a plu. Les mots sonnent justes, le sujet est bien sérieux. J'ouvre ¾. Chéri, dépressif et mélancolique, m'interpelle. Je retrouve un homme traumatisé des tranchées, survivant de la Première Guerre mondiale. Il retrouve Paris et son milieu de nantis. La puissance de son mal de vivre monte crescendo jusqu'à son suicide. La lecture m'a captivée, notamment dans les cinquante dernières pages. De l'enfer, il est revenu vivant, mais enfermé dans son mal-être. La carapace se referme petit à petit. Personne ne peut le soulager, le comprendre, l'aider. Il dit qu'il ne supporte plus tout ce qui est féminin et vieux. Il utilise les termes "répugnance", "dégoût", pour ce nouveau monde. Ce nouveau monde qui change ne lui convient pas : "Ma mère, ma femme, les gens qu’elles voient, tout ce monde change, et vit pour changer… Ma mère peut devenir banquier et Edmée conseiller municipal. Mais moi…" Notez le genre masculin. Il ne se reconnaît plus, il refuse de dire qu'il s'ennuie, il attend je ne sais quoi comme dans une "morbide attitude militaire". Il souffre de ne pas avoir de place et de ne pouvoir faire confiance à quelqu'un : "tout le monde est des salauds" répète-t-il plusieurs fois. Il n'entend pas les conseils et s'obstine à ne pas travailler malgré les encouragements de son ami, les interrogations de sa mère. Il faut dire qu'il n'a jamais travaillé. Son nouveau regard sur les femmes le rend malade : "folles pour le pèze… Elles sont commerçantes que c’en est à vous dégoûter du commerce. Elles sont travailleuses à vous faire prendre le travail en abomination…" Il a perdu sa facilité à jouer aux jeux de l'amour et son ancienne maîtresse est horrible avec lui lors de leur rencontre. Elle n'a aucun tact avec lui : "elle le regardait comme un meuble, avec attention et sans courtoisie".
J'aime sa façon de raconter comment il imagine son ancienne maîtresse cacher les marques de vieillesse sur son corps.
Ouf ! Un peu de sourires dans une atmosphère sombre quand je me suis amusée des phrases ironiques de Colette. Il y a aussi le choix des noms de femme qu'il côtoie comme Copine. Par exemple, en parlant de sa mère, Chéri dit : "sa robe la moulait comme une bâche épouse un tonnelet". L'hôpital de sa femme est un "bazar à blessés". Sa servante est "vêtue avec un peu de noir sur le poitrail, comme les chats des poubelles".

En conclusion, je n'ai pas réussi à trouver plaisir à lire le premier livre, mais ai apprécié le second. Je pense que je lirai d'autres romans de Colette… j'ai le choix !
Philippe entreet
Le roman de Colette, Chéri, publié en 1920, est pour moi aujourd'hui un vaudeville très poussiéreux. Je l'ai lu dans un très vieil exemplaire du Livre de Poche n° 307, à l'odeur caractéristique de l'oxydation de la lignine qui jaunit les pages, et n'a rien arrangé à ma perception de la vétusté du roman. On comprend très vite par la densité des dialogues que Colette, en collaboration avec Léopold Marchand, en ait fait une pièce de théâtre en 4 actes jouée par le jeune Jean Marais.
Pour actualiser le propos, on parlerait aujourd'hui de travailleuses du sexe à la retraite devenues cougars avec Fred, le fils de l'une d'elles, qui devient à son tour prédateur sexuel. La concordance d'écart d'âge pour Léa et Fred, avec notre Première Dame et notre Président, ne sont que pure coïncidence. La sulfureuse Colette avait pour amant son beau-fils, Bertrand de Jouvenel (1903-1987), de trente ans plus jeune qu'elle.
J'ai apprécié quelques rares saillies amusantes dans l'écriture de Colette : "Elle se tenait bouddhique dans sa bergère, (...)suçant sa fine champagne avec une application de nourrisson alcoolique" ; Colette emploie un mot de vieil argot parisien, "boueux", qui désigne le service urbain de ramassage des ordures, que je n'avais pas entendu depuis longtemps, et qui m'a réjoui quand même un peu.
Je garde pour Voix au chapitre ce livre à peine entrouvert.
PS : je veux rendre hommage à Monsieur Carre, instituteur à Saint-Michel-des-Batignolles dans le 17e arrondissement de Paris, que j'ai connu au milieu des années soixante. Il était né à Saint-Sauveur-en-Puisaye, vénérait sa compatriote et contemporaine Colette, était intarissable sur son œuvre avec un fort accent bourguignon en roulant les R. Inoubliable.

Colette a publié la suite de son roman Chéri, six ans après, en 1926, il y a donc exactement 100 ans. Dans l'énorme production littéraire de Colette, je ne suis pas sûr qu'il mérite de passer à la postérité. L'action se situe cinq ans après la fin de la Première Guerre mondiale. Fred a trente ans, il a été sur le front et est revenu traumatisé par la perte de camarades. Il se désintéresse de la gestion de ses affaires, dont il laisse la responsabilité à son épouse. Il n'a aucun point d'intérêt, oisif, il s'enfonce dans une mélancolie profonde, qui le conduira à un passage à l'acte suicidaire. Le neurologue allemand Hermann Oppenheim (1858-1919) sera le premier en 1889, à décrire la névrose traumatique chez des accidentés lors de la construction du chemin de fer, devenue une évidence après les deux guerres mondiales. Dans 20% des cas, le stress post-traumatique devient chronique, avec des risques suicidaires.
Colette fait dans son roman des descriptions physiques très méchantes et ironiques des femmes de son âge au moment de l'écriture du roman :
"Chéri voyait danser brièvement le bas de son visage pareil à celui de Louis XVI"
"joues creusées d'un seul ravin profond près de la bouche"
"et cette graisse, ce poids dont gémissent les fauteuils"
"sa rougeur constante d'arthritique"
"la vieille écroulée".
Son écriture n'est qu'un langage parlé. À plusieurs reprises, à la troisième lecture d'une même page, je n'en trouvais toujours pas la signification.
Colette a une vision bien à elle de la guerre : "Cette guerre a vieilli plus de femmes que ça n'a tué d'hommes", je ne crois pas à une vision prémonitoire de la guerre moderne, qui tue plus de civils que de militaires. Et des propos racistes de son époque : "subissait avec un sans-gêne nègre les regards des passants".
Pour Voix au chapitre, je garde ce livre complètement fermé.
PS : Afin de me réconcilier avec l'écriture de Colette, ma tendre épouse m'a conseillé de lire des morceaux choisis par thèmes, qui effectivement m'ont paru un peu plus supportables :
- Moi, c'est mon corps qui pense, éd. Payot
- Pour un herbier, Folio
- Et Dialogues de bêtes, Folio.
Annie entreet
J'ai traîné un peu au début pour lire ce livre, je n'accrochais pas vraiment à la lecture des descriptions des salons mondains. Je trouvais presque cela superficiel. Les relations entre les amies, voisines, les jalousies, les dialogues que j'ai trouvés pauvres, familiers, presque vulgaires parfois, tout cela ne m'a pas vraiment plu. J'ai aimé l'histoire entre Chéri et Léa seulement à partir du ma
riage de Chéri mais j'ai compris à la fin des livres qu'il avait fallu en passer par là pour apprécier le reste du roman.

Pour Léa : Le départ de Chéri pour une autre femme, l'attente, l'auto-persuasion que ce n'est rien, que leur histoire n'était qu'un amusement, le voyage en faisant croire qu'elle part accompagnée à la fois pour ne pas perdre la face et pour rendre Chéri jaloux et pour le tester.
Et puis ce temps qui passe et qui est peut-être plus douloureux pour une femme qui se sent moins séduisante, surtout quand son amant éclate de jeunesse ! J'ai compris son désarroi, sa souffrance, sa solitude. Et j'avais envie de lui dire qu'elle faisait fausse route quand elle a retrouvé Chéri après son voyage. Pour moi, la suite était prévisible.
Pour Chéri : son mariage arrangé avec Edmée, sa résolution à entrer dans le moule, sa désertion du domicile conjugal pendant trois mois, son attachement à Nounoune (mère de substitution ?), ses errances dans Paris à la recherche de Léa, son bonheur quand il la retrouve mais aussi la fracture après leur nuit de retrouvailles. J'ai compris sa folie, son amour, son aveuglement. Et son côté enfant gâté, incapable de quoi que ce soit hormis se pavaner et dépenser l'argent qu'il n'a pas gagné !
Dans la Fin de Chéri, j'ai aimé la réalité et la douleur du temps qui passe et je l'ai trouvée bien décrite. La guerre est occultée au profit de la descente de Chéri, de sa folie, de son laisser-aller. Ce qui reste de leur histoire d'amour sert toujours de fil rouge et est peut-être la vraie raison de son suicide. J'ai trouvé que Colette n'y allait de main morte pour décrire les visages et les corps (surtout féminins) vieillissants. Était-ce sa propre peur de vieillir un jour, physiquement, socialement ? Avait-elle peur de s'affaiblir intellectuellement et de ne plus pouvoir écrire ?
Je me suis également interrogée sur le pourquoi de mettre davantage l'accent sur Chéri par les titres qu'elle a donnés à ses deux romans car le personnage de Léa est tout aussi important.
La lecture a été fluide et le vocabulaire simple. Pas mon meilleur roman de cette autrice !
J'ouvre entre ½ et ¾.
Marie-Théet
Chéri : J'ouvre à moitié cette histoire et je ne sais pas trop pourquoi. J'ai détesté ce monde où évoluent tous les personnages, détesté Chéri, véritable Narcisse, "il est bien l'être du culte à soi-même" (cf. Présentation), n'attachant d'importance qu'aux apparences, je le trouve repoussant dans ce monde où "l'oisiveté est érigée en valeur"... Son dégoût pour les femmes vieillies, pour leur corps changé par le passage du temps, me donne vraiment envie de le fuir, et sans regret. Personnage vide et sans attrait.
J'ai préféré les personnages féminins, souvent insupportables aussi. J'ai pensé à Proust, aux Verdurin, etc. Personnages superficiels et... calculateurs.
En fait, ce qui me fait ouvrir à moitié ce livre théâtral, c'est vraiment la beauté de l'écriture, pour évoquer les portraits, les lieux, la nature, les intrigues, tout est si bien décrit. Ce n'est cependant pas le livre de Colette que je préfère, loin de Sido, de Le blé en herbe (relation ressemblante mais plus belle), etc.
Quelques passages éloquents : "son visage de maraîchère", son corps : "elle pouvait le montrer encore"..., "L'amitié hargneuse de rivales à l'affût de la première ride et du cheveu blanc".
À propos de Desmond : "Ce jeune homme (...) qui connaissait à fond son dur et difficile métier de parasite"... ; de Chéri : "jeune homme riche au petit cœur".
Après tant de joutes verbales chez Charlotte Peloux, ou entre Léa et Chéri, j'ai respiré quand ce dernier a quitté la maison de Léa, "comme un évadé".
Passion destructrice, méfaits de l'âge, mais à suivre pour La Fin de Chéri...

J'ouvre ce livre-ci aux 3/4. Moins répétitif que Chéri, et puis on sort un peu de cette relation Léa-Chéri, qui ne menait nulle part, pour voir au-delà. Personnages peu sympathiques toujours, mais je trouve l'écriture encore plus belle ici, descriptions des personnages, de la nature changeante, échanges parfois rudes...
Chéri, personnage erratique, de retour de guerre, incapable de s'adapter au monde d'avant... Et il m'est toujours antipathique. De ce personnage vide, pas grand-chose à tirer. Si dans le livre précédent l'apparition des signes de la vieillesse et ses conséquences étaient la plupart du temps évoquées avec finesse (scène de rupture), je remarque qu'ici il n'en est rien. Retrouvant Léa après cinq années d'absence, il regarde le "placide désastre installé devant lui." Chéri "souffrait (...) de tout ce qui était féminin et vieux." Chéri, "un amant dévasté par un amour unique", je ne l'aime pas, ce qui m'amène à ne pas être vraiment affectée par sa fin tragique...
J'ai aimé les personnages féminins encore ici : "vieillir, accepter de changer, n'apporte même pas le désespoir, ni même la résignation.", "Embrasser pleinement l'existence et faire de celle-ci une création sans cesse renouvelée" (Introduction). Quel contraste avec Chéri !
Les personnages secondaires ont retenu mon attention, ainsi la baronne de La Berche : "Bloc noir épaissi par la nuit, la baronne veillait à son côté." De nouveau Desmond : "La trentaine et la guerre avaient fixé à son sol nourricier cette oscillante graminée." Loin de Chéri... Ou encore La copine près de qui Chéri se réfugiera.
Adieu Chéri, "j't' aimais pas bien..." Une chanson de Jacques Brel dit à peu près cela.
Edith
GRAND OUVERT : quelle belle surprise que ces deux textes !
Redécouverts totalement car peut-être simplement parcourus il y a bien longtemps… et totalement oubliés !
J'ai lu les deux romans dans un seul volume aussi, la lecture terminée, j'ai réalisé - par les documents concernant les liens de la vie de Colette avec sa production - combien ses romans en étaient imbibés.
En fait 5 années séparaient ces deux romans, la période de guerre y compris… et moi j'y ressentais une unité de temps.
La fin de Chéri décrit son suicide : "Il se hâta donc (ses doigts s'engourdissaient), poussa quelques plaintes étouffées de geindre à l'ouvrage, parce que son avant-bras droit, écrasé sous son corps, le gênait, et il ne connut plus rien de la vie au-delà d'un effort de l'index sur une petite saillie d'acier fileté." Comme s'il ne décidait rien, pas même son suicide. Tout Chéri est là. J'apprécie vraiment ce raccourci de vie.
J'ai réalisé combien la subtilité de l'analyse des deux personnages Léa et Chéri en faisait une unité de composition (même si j'ai préféré la profondeur plus importante de La Fin de Chéri) conduisant Chéri de façon subtile (dialogues et descriptions), subtilement et inexorablement, vers sa mort physique. Et comment des dialogues aussi nombreux (je n'apprécie pas souvent des romans très dialogués) pouvaient autant fouiller les caractères des personnages : ceux-ci, mis en scène dans cette France dirons-nous "disparue", du moins dans leurs caricatures. J'ai en mémoire des magazines de ces années l'Assiette au Beurre et autres journaux qu'étant bouquiniste je collectais.
Ainsi, à Charlotte et ses amies Léa, Chéri, Desmond, Edmée, Copine… rien n'est est épargné, face au regard critique de Colette et surtout sa plume : quel régal ! Géniales vraiment ses descriptions. J'ai souligné au crayon, tout en lisant à maints endroits l'incisif de ses phrases sur les corps vieillissants, sur les vêtements, les attitudes, etc. Une vraie malice, un constat pitoyable, un désir d'éloigner par le ridicule la réalité des ans : se sentait -elle concernée ? La biographie de Colette inciterait à y penser.
Colette fut tout : esthéticienne, comédienne, écrivaine, journaliste, femme du monde "parisien", la provinciale qui se souvient (Sido sa mère et sa "patrie"), amante, mariée, femme à femme (Polaire), etc. ; et tellement photographiée et parfois filmée par le cinéma débutant, présente dans les "actualités" de l'époque : elle m'est contemporaine et, j'ose dire, "féministe" par ses choix libres de vivre et d'écrire. Ainsi, ces deux romans - dont Léa et Chéri sont les héros - sont de cette veine-là… : j'ose exister, pourrait dire Léa malgré le "piège" de son désir pour Chéri. Dans une relation maternelle, éducative et un peu désespérée pour Léa lucide et forte. Colette est tellement "rosse" à certains égards, en décrivant d'un style ramassé et alerte, la décrépitude des corps, que ma lecture en a été joyeuse tout le temps et sans arrière-pensée de jugement des personnages. Ils sont au-delà de considérations morales et j'aime leurs aventures.
Je vais lire La Seconde dont on m'a dit grand bien !!!
Chantal
J'ai commencé cette lecture en me disant que cette histoire ne m'intéressait pas... : l'histoire d'un petit gigolo et de sa maîtresse demi-mondaine, bof.
Puis j'ai cherché l'histoire de ces "demi-mondaines" très connues dans le Paris du 19e siècle jusqu'à la Première Guerre mondiale : f. Femmes souvent venues de la province, issues d'un milieu pauvre, devenant mi-prostituées de luxe mi-maîtresses d'un riche bourgeois ou noble. Une sorte d'ascension sociale pour elles ! Elles cherchent à imiter les femmes du monde, parfois mal, font tout pour ne pas déchoir, et perdre leur statut : Liane de Pougy, Mata Hari, la belle Otero etc.
Ma lecture commence. Histoire banale certes, mais comme embellie par l'écriture de Colette, qui fait VIVRE tout ce monde, ces personnages dans leur quotidien d'oisiveté, de luxe. Les dialogues constants, les attitudes, parfois vulgaires, ridicules, maladroites... : il faut à tout prix sauvegarder les apparences, ne pas perdre la face… Mais sous ce vernis, Colette, avec tout autant de talent, laisse voir au lecteur les sentiments des personnages : l'amour de Chéri pour Léa, mi filial (elle l'a élevé avec sa mère), mi-amour-amour... l'amour de Léa pour Chéri, quasi incestueux. L'angoisse de la vieillesse chez Léa... ouaouh ! J'ai ri... ri jaune, de ses descriptions... quel brio ! De même, son art de nous montrer l'évolution, entre le premier livre et le second, de Chéri : léger, inconsistant, enfant gâté, profondément agaçant, qui m'évoque le Raymon de Sand dans Indiana... enfant trop beau élevé dans un harem par toutes ces femmes qui lui passaient tous ses caprices... qui peu à peu sombre, perd le sens et le goût de la vie. La guerre lui a montré le pire, la mort, le retour, le vide absolu : "qu'est-ce que je fous là ?"... Ce monde dont l'unique but est l'argent le dégoûte... Lente descente aux enfers, à la mort, seule issue... : des passages émouvants pour moi. Perte de l'amour (Léa), manque désespéré d'amour...
Colette nous rend tout extrêmement vivant, présent. On "est" dans cette histoire, avec les personnages, on les voit vivre, dans les intérieurs des maisons, les rues de Paris, on voit leurs émotions, leurs travers... J'ai ri souvent des expressions qu'elle emploie tout au long du livre. Ri des passages sur le vieillissement du corps féminin, autodérision et angoisse en même temps... bravo ! Quelle imagination !
Dans ce livre, les femmes sont puissantes, fortes, elles dominent. Elles savent d'où elles viennent, où elles veulent aller, elles doivent agir, "avancer" !
J'ai ouvert ce livre à moitié, là en le décortiquant, plutôt 3/4... il me donne envie de lire Le blé en herbe. Lecture jamais ennuyeuse.
Quelle part d'autobiographie dans Chéri et La Fin de Chéri ? 1920 le premier, 1926 le deuxième, 1921 -1925 son histoire avec Bertrand de Jouvenel : ??

Claire
J'ai cherché, Chantal, des éléments de réponse à ta question, d'autant que j'aime les potins littéraires. Hélas...
Il existe un lien thématique entre Chéri et La Fin de Chéri et la liaison de Colette avec le jeune Bertrand de Jouvenel, mais Chéri n’est pas autobiographique au sens strict.
En effet, le premier roman est conçu avant cette liaison, et Colette y explore déjà la dynamique femme mûre/jeune homme. La relation réelle avec Bertrand, commencée en 1921, peut renforcer et assombrir les thèmes de La Fin de Chéri (1926), sans pour autant fournir un modèle direct pour Chéri qui ne correspond pas à Bertrand. Et aucun événement ne reflète la liaison réelle. De plus Colette a toujours refusé l’idée d’un roman à clef. Enfin, les thèmes qu’elle explore sont récurrents dans son œuvre (par exemple La Vagabonde en 1910, Le Blé en herbe 1923).


AUTOUR DES LIVRES LUS

On peut trouver facilement ces livres en ligne, car ils sont dans le domaine public : ›Chéri et ›La Fin de Chéri.

Nous aurons pu :
- visiter l'exposition "Les mondes de Colette" à la BNF du 23 septembre au 18 janvier 2026
- visionner le film Chéri de Pierre Billon (1950), avec Jean Desailly et Marcelle Chantal
- également le film Chéri de Stephen Frears (2009), avec Michelle Pfeiffer, Kathy Bates et Rupert Friend (en vod sur Arte)
   
- voir un documentaire sur Arte : Colette l'insoumise, de Cécile Denjean, 2017, 54 min
- assister au spectacle Colette au music-hall au Théâtre de poche, par Geneviève de Kermabon, à partir de textes de Colette extraits d'une dizaine de livres dont L'Envers du Music-hall, la Vagabonde, Chéri...
- et dans le passé, Voix au chapitre avait reçu de la part de l'équipe de distribution du film COLETTE de Wash Westmoreland 20 places (dont nous avions bien profité) pour
l'avant-première le 10 janvier 2019 au Gaumont Marignan en présence de l'équipe du film.

Chéri a été réédité récemment en poche. On le trouve actuellement dans ces éditions :

Flammarion GF (2025) : Chéri, et en volume séparé : La Fin de Chéri J'ai Lu (2025) : Chéri Librio (2022) : Chéri
Gallimard : Folio classique (2025) : Chéri et La Fin de Chéri suivi de Chéri (comédie en quatre actes de Colette et Léopold Marchand). Et La Pléiade, tome 2 (1986), contient Chéri Archipoche (2025) : Le Blé en herbe suivi de Chéri et La Fin de Chéri Livre de Poche (2004) : Chéri. Et La pochothèque (2004) : Romans (1685 p.) dont Chéri et La Fin de chéri


Un manuscrit de Colette : la suite sur Gallica


Colette n'a pas la pêche ? Par Henri Manuel (1874-1947), vers 1920


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :
                                        
à la folie
grand ouvert
beaucoup
¾ ouvert
moyennement
à moitié
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ouvert ¼
pas du tout
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