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Claire
détaille ses lectures de Colette
J'ai
lu Colette dans un autre groupe de lecture, en 2015, 2018, 2023 :
- J'ai lu d'abord en 2015 La
Naissance du jour, pour une séance à quelques pas
du dernier domicile de Colette donnant sur le Palais-Royal, au Bistrot
Vivienne 2e, ambiance feu de cheminée. Si le lieu avait son
charme, je me souviens que mon enthousiasme était fort réduit
pour le livre : déception complète, carrément.
J'avais déjà tenté Le Pur et l'Impur et avais
eu la même impression d'ennui et de déception. Je ne comprenais
pas le titre par rapport à ce que je lisais ni par rapport à
la photo
de couverture aguichante et l'avais vite abandonné.
- Puis
en 2018, j'ai lu Colette
et les siennes de Dominique Bona, et ce fut un enthousiasme :
pour la femme Colette et pour le livre, entremêlant les vies de
quatre super nanas ayant vécu ensemble un temps : la grande journaliste
Annie de Pène, les actrices Musidora
et Marguerite
Moreno (voir "Le
gynécée de Passy, autour de Colette", Le Monde,
18 août 2015).
- En
2023, Colette était au programme au choix ; j'ai commencé
par Un
été avec Colette d'Antoine Compagnon : un délice
tout du long. Il s'agit à l'origine d'une série de 40 émissions
sur France Inter, Un
été avec Colette. Ces 40 courts chapitres ne sont
que plaisir : très bien composés, avec pour chacun des extraits
de Colette parfaitement choisis et mis en valeur, une connaissance très
complète des uvres, un esprit constant, une plume délicate.
On balaie la vie de Colette ainsi que son uvre, c'est d'une grande
habilité. J'adore Le
Lagarde et Michard qui évite de lire les uvres mais qui
en présente le meilleur...
Ensuite, j'ai voulu reprendre Le
Pur et l'Impur : même sentiment d'ennui et de blabla ; mais
cette fois, comme j'avais fait auparavant la connaissance de Marguerite
Moreno et son intimité avec Colette, j'ai apprécié
de la rencontrer ; est évoqué le "péril d'homosexualité"
qu'elles constituent, bon. Alors que le livre flirte avec l'essai, il
y a une forte dimension autobiographique (je n'ai jamais paru nue sur
aucune scène, rectifie-t-elle ; on croise Missy, présentée
sous le surnom de "la Chevalière", "une femme-homme").
J'ai apprécié ici et là des mots d'esprit :
"Ce n'est pas que je me cache, expliquait brièvement la
vicomtesse de X, c'est que je n'aime pas me montrer" ; et
quand l'automobile remplace le cheval : "Nulle élégance
de garage n'a remplacé le chic d'écurie"... Le
chapitre avec le portrait de René Vivien et de son folklore vaut
la lecture. Mais tout ça m'a paru désordonné et assez
casse-pied. Il faut attendre la page 106, pour lire les pages sur les
Ladies de
Llangollen : c'est absolument formidable ! Sur l'amour de ces
deux héroïnes audacieuses : fascinant ! J'ai continué
sur cette lancée enthousiaste avec un chapitre sur les homosexuels
connus grâce à un secrétaire-nègre de Monsieur
Willy. Dans ces deux épisodes, se manifestent magnifiquement sa
liberté et son style. Le dernier chapitre redevient bizarre et
terne. Donc, bien que j'aime bien les genres indistincts, ce livre m'a
paru manquer de genre et être trop désordonné pour
être recommandé, hormis les pages remarquables sur les Ladies
de Llangollen.
Après ça, j'ai lu Le
Blé en herbe
que j'avais lu à Voix au chapitre (35 ans auparavant en
1988...) et dont je gardais un bon souvenir. Certes, il y a une audace
sensuelle et la cougar est fort séduisante, mais la jeune fille
donne lieu à ce genre de passage dont je ne sais trop quoi penser
sous la plume de Colette : "la soumission qu'elle osait avouer,
cette manière femelle de révérer les lares anciens
et modestes" ou "la mission de durer, dévolue
à toutes les espèces femelles, et l'instinct auguste de
s'installer dans le malheur en l'exploitant comme une mine de matériaux
précieux" à qui le jeune homme dit à un
autre moment "Vinca chérie, tu vois les bêtises que
tu dis ! Des bêtises de jeune fille ignorante, Dieu merci !"
Ben voyons !
Par
ailleurs, je suis allée dans la foulée écouter une
lecture dans la salle des
manuscrits (totalement magique) de la BNF rue Vivienne, tout près
de chez Colette, dans le cadre de lectures "À
voix haute", par Julie
Sicard, sociétaire de la Comédie française :
elle lisait un extrait de Sido (1929) et de la nouvelle "Ma
mère et le fruit défendu" tirée de La Maison
de Claudine (1922).
C'était l'occasion de voir si j'étais, pour ces textes
autobiographiques-là, du côté des insensibles
ou des conquises.
La comédienne était formidable et donnait parfaitement voix
et vie à Colette. Mais les textes eux-mêmes m'ont barbée
fortement, entraînée à certains moments vers la somnolence...
Seule une description m'a vraiment plu : Sido laisse sa fille partir à
trois heures et demie du matin - ce qu'il faut quand même avaler
question vraisemblance - dans la nature environnante, et la description
se termine par deux sources qui m'ont tout à coup réveillée/envoûtée
:
À
trois heures et demie, tout dormait dans un bleu originel, humide et
confus, et quand je descendais le chemin de sable, le brouillard retenu
par son poids baignait dabord mes jambes, puis mon petit torse
bien fait, atteignait mes lèvres, mes oreilles et mes narines
plus sensibles que tout le reste de mon corps
Jallais seule,
ce pays mal pensant était sans dangers. Cest sur ce chemin,
cest à cette heure que je prenais conscience de mon prix,
dun état de grâce indicible et de ma connivence avec
le premier souffle accouru, le premier oiseau, le soleil encore ovale,
déformé par son éclosion
Ma mère me laissait partir, après mavoir nommée
« Beauté, Joyau-tout-en-or » ; elle regardait courir
et décroître sur la pente son uvre, «
chef-duvre » disait-elle. Jétais peut-être
jolie ; ma mère et mes portraits de ce temps-là ne sont
pas toujours daccord
Je létais, à cause
de mon âge et du lever du jour, à cause des yeux bleus
assombris par la verdure, des cheveux blonds qui ne seraient lissés
quà mon retour, et de ma supériorité denfant
éveillée sur les autres enfants endormis.
Je revenais à la cloche de la première messe. Mais pas
avant davoir mangé mon saoul, pas avant davoir, dans
les bois, décrit un grand circuit de chien qui chasse seul, et
goûté leau de deux sources
perdues, que je révérais. Lune se haussait hors
de la terre par une convulsion cristalline, une sorte de sanglot, et
traçait elle-même son lit sableux. Elle se décourageait
aussitôt née et replongeait sous la terre. Lautre
source, presque invisible, froissait lherbe comme un serpent,
sétalait secrète au centre dun pré
où des narcisses, fleuris en ronde, attestaient seuls sa présence.
La première avait goût de feuille
de chêne, la seconde de fer et de tige de jacinthe
Rien
quà parler delles je souhaite que leur saveur memplisse
la bouche au moment de tout finir, et que jemporte, avec moi,
cette gorgée imaginaire
Pour
moi, les meilleures furent les lectures... indirectes, c'est-à-dire
Colette
et les siennes de Dominique Bona et pour parcourir amplement
Colette : Un
été avec Colette d'Antoine Compagnon ;
j'ajouterai pour le compléter et l'illustrer LAbécédaire
de Colette de Guy Dudrey,
bijou esthétique d'une centaine de pages, introuvable, vendu 3,95€
lorsqu'il sortit en 2000.
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