PhotoThe Telegraph, 04/12/2015La quatrième de couverture : "Deux drames marquent ces quatre nouvelles : la guerre - Kenzaburô Ôé avait dix ans en 1945 -, et la naissance, en 1964, de son fils anormal qui lui a révélé le véritable chemin de la vie. Si les récits de Kenzaburô Ôé ne sont jamais totalement autobiographiques, tous en revanche prennent naissance dans son expérience personnelle. Dans Gibier d'élevage, l'auteur décrit l'impact sur les esprits, dans un village montagnard, de la présence d'un prisonnier noir américain. Dans Dites-nous comment survivre à notre folie, nous sont contés les efforts d'un père pour nouer avec son fils handicapé mental des relations aussi étroites et fines que possible. La dernière nouvelle est l'un des textes les plus déconcertants et les plus complexes de ce romancier qui fut couronné par le prix Nobel en 1994."

Extrait de son discours du prix Nobel : "je souhaite que mon œuvre de romancier guérisse ceux qui s'expriment à travers les mots et ceux qui les reçoivent, des maux individuels et des maux de leur temps, et qu'elle panse les blessures de leurs âmes. J'ai déjà dit que nous étions déchirés par l'ambiguïté d'être japonais, mais c'est avant tout pour adoucir et guérir ces souffrances et ces blessures que j'ai poursuivi mes efforts dans le champ de la littérature."

Le discours complet de Kenzaburô Ôé : ICI


 

Kenzaburô Ôé
Dites-nous comment survivre à notre folie

Ce livre comporte 4 nouvelles :
- Gibier d'élevage (1958)
- Dites-nous comment survivre à notre folie (1969)
- Agwîî le monstre des nuages (1964)
- Un jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes (1972)
Nous avons lu ce livre en avril 2016.

Autour du livre :
- Le discours du Prix Nobel de Kenzaburô Ôé en 1994, "Moi, d'un Japon ambigu" : ici
- Ce qu'Ôé dit du travail d'écriture du roman et de la poésie comme épine intérieure : (1 p.)
- Comment je suis devenu l'écrivain que je suis (2006) : (60 p.)
- Pour l'entendre, une émission de radio de 2015 (Hors-champs, de Laure Adler) : ici
- Un échange de lettres virulent en 1995 entre les deux prix Nobel, Claude Simon et Kenzaburô Ôé... : (4 p.)
- Pour percevoir l'homme, écrivain, avec des questions de toutes sortes posées par un Japonais et des réponses brèves : "112 questions" : ici (8 p.)
- Un choix d'interviews, articles, émissions de radio, film : ici (15 p.)
- La chanson des "happy days" du héros de la dernière nouvelle :

Brigitte (avis transmis)
La première nouvelle est sidérante. De quels critères dispose l'homme pour identifier un autre être humain ? Un prisonnier noir américain est-il un être humain ? C'est à cette question fondamentale que son confrontés les paysans d'un village montagnard japonais.
La dernière nouvelle est, elle aussi, impressionnante. A l'instar du héros, le lecteur est aveuglé par des lunettes de plongée recouvertes de cellophane et ne comprend pas grand chose aux propos que le narrateur dicte à son “exécutrice testamentaire” ; puis peu à peu tout s'éclaire et l'on finit par revivre avec lui les jours qui ont précédé la capitulation du Japon, les 15 et 16 août 1945.
Cet ensemble de nouvelles tourne autour de la guerre, de la naissance et du handicap mental. L'écriture tente avec succès de rendre compte de ces expériences fondamentales et dramatiques pour l'Homme. L'auteur n'hésite pas à mettre le lecteur à contribution pour le faire progresser avec lui dans le mystérieux labyrinthe des sensations de ses héros.
Séverine (avis transmis)
Tout d'abord, ma première impression : positive car un auteur japonais (je suis fan de la culture japonaise) et un titre accrocheur. Puis un second sentiment, une certaine réticence en découvrant qu'il s'agit de nouvelles : je ne suis pas adepte du genre. Mais sentiment vite remis en cause car les quatre nouvelles forment en fait un tout cohérent sur la folie. Je dois dire que mon intérêt a été croissant. "Gibier d'élevage" ne m'a pas éblouie plus que cela. J'ai commencé à trouver cela vraiment intéressant avec la seconde nouvelle qui donne son titre à l'ouvrage. Il y a un côté surréaliste, absurde dans l'entrée en matière, qui donne envie d'aller plus avant. On sent se dessiner des thèmes qui vont être communs à toutes les nouvelles : la nature, le corps (et ses déformations : jambe de bois, bec de lièvre, obésité… et les nombreuses comparaisons de ces corps à des animaux), la filiation (le rapport père-fils) et des clins d'œil qui rebondissent entre les nouvelles comme l'évocation des éléphants, des "globes oculaires"… Je reste très fan de la troisième nouvelle, la plus intéressante à mes yeux, avec ce personnage qui a décidé de ne pas vivre dans la vie réelle pour ne pas souffrir. Mon intérêt est retombé avec la dernière nouvelle… au point que je ne l'ai pas finie, attirée que j'ai été par le livre de Iain Levison, entré à ce moment-là en ma possession et qui a eu ma préférence en termes de priorités de lecture... Mais je n'en dirais pas plus sur ce livre qui fera l'objet de notre prochaine rencontre. Je conclurai en disant que j'ouvre le livre du jour à moitié car même si j'ai apprécié le style, l'atmosphère générale qui se dégage, je ne peux pas dire que j'ai été dans un état de frénésie et d'intérêt plus poussés que cela...
Annick A (avis transmis)
En commençant ce livre j'en ignorais totalement le contenu, ne connaissais pas l'auteur et n'avais pas repéré qu'il s'agissait de nouvelles, si bien que je me suis plongée dans la lecture de "Gibier d'élevage" dans l'illusion qu'elle allait s'étendre sur 372 p. Je me suis totalement laissé transporter par l'ambiance de cette nouvelle, l'atmosphère d'un monde étranger, dur, renfermé sur lui même qui me rappelle le livre d'Akika Yoshimura Le convoi de l'eau que j'avais tant aimé. L'originalité de la situation, l'évolution de la relation du narrateur avec ce Noir américain perçu au départ comme un monstre effrayant plus proche de l'animal que de l'homme, l'impact sur la vie du village, laissaient présager un monde d'aventure dans lequel s'était engouffré mon imaginaire et qui fut stoppé net à la p. 98. J'en fus fort marri ! Quelle frustration !!
Les autres nouvelles m'ont laissée dans un sentiment d'étrangeté et de malaise. Dans la seconde c'est la relation du père à son fils qui m'a le plus intéressée, particulièrement le moment où il prend conscience que la dépendance n'est pas là où il la pensait. Le personnage de D. dans "Agwîî" m'a beaucoup touchée : j'ai trouvé cette histoire poignante et davantage encore lorsque j'ai découvert la biographie de l'auteur. J'ai failli m'arrêter au début de la dernière nouvelle tant je la trouvais foutraque, désordonnée, incompréhensible ; je me suis cependant obstinée, ce qui m'a permis de comprendre l'intrigue politique assez compliquée.
L'écriture est déroutante. De très longues phrases parfois un peu lourdes. J'aurais encore bien des choses à dire sur ce livre fascinant et regrette beaucoup de ne pas être là pour en débattre avec vous.
Ana-Cristina (internaute)
L'histoire de cet enfant et de ce prisonnier, si j'en ressens la violence incroyable, n'en reste pas moins belle. La délicatesse de l'expression n'ôte rien à la puissance du récit. Ma stupeur prend de l'ampleur grâce à la beauté du texte. Ainsi, lors du meurtre à coup de serpe, mon cri, qui accompagne alors celui poussé dans la cave, n'est pas accompagné de grimaces. Je lis cette première nouvelle comme un poème : je l'entends. Les multiples notations sensorielles qui sont comme la trame du texte m'encouragent à faire cette comparaison. L'appel lancé aux sens du lecteur est lancinant. Je lis, p. 97 : "L'herbe drue commençait à se charger de rosée et mouillait mes mollets nus; des brins desséchés venaient s'y coller et me chatouillaient [...]. Déjà la nuit tombait. Seule la voix des enfants restés au haut de la pente faisaient vibrer le fin tissu de l'air dont croissait la consistance et qui était devenu d'un noir opaque."
Le silence d' "huile" que l'auteur installe et qu'il bouleverse en artiste dans "Gibier d'élevage" n'est plus un élément fondateur de "Dites-nous comment survivre à notre folie", ni de "Agwîî le monstre des nuages". Sévère car déçue, je juge alors le style de ces deux derniers textes relâché, etc. Je suis désorientée. L'empreinte laissée par la première nouvelle dans mon esprit est une barrière à ma compréhension des nouvelles suivantes, fort différentes. Ces récits glissent sur moi comme l'eau sur les plumes d'un canard ; je ne trouve aucune porte d'entrée à ces textes. Parvenue à la dernière nouvelle du recueil intitulée "Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes", je décide de la lire à haute voix. D'ailleurs, il s'agit bien de cela : "Il", raconte son histoire à quelqu'un qui la transcrit. J'ai ma clé. Grâce à la lecture à haute voix, je peux alors suivre les méandres de la parole (du souvenir, du cheminement de la pensée, de l'investigation psychologique) et revoir mon jugement hâtif : le style n'est nullement "relâché, etc." !
J'aimerais, pour terminer, avoir une pensée pour le texte original. La lecture d'une traduction provoque souvent chez moi une question : jusqu'à quel point puis-je faire confiance au traducteur qui est "un acrobate dont les torsions douloureuses se voudraient naturelles pour faire le pont entre deux langues" (Nelly Guiched, traductrice) ? Je décide de parier sur le talent de contorsionniste de Marc Mécréant, traducteur de Dites-nous comment survivre à notre folie.
Denis
J'ai été très pris par la première nouvelle. Les Japonais sont souvent déroutants - je pense à La Ballade de Narayama. Le premier texte est le moins déroutant pour moi, avec l'univers de l'enfance. Puis avec le deuxième texte, on entre dans la folie, comme dans La Méprise de Nabokov que nous avons lu l'année dernière. La relation père-fils est à couper le souffle. Le troisième est évanescent, étrange. Le quatrième, j'ai laissé tomber. Il y a une qualité littéraire, avec notamment la description de la nature ; et le livre crée un changement d'optique radical. Oui, j'ouvre en grand.
Richard
J'ai été marqué par le Maître ou le tournoi de go de Kawabata. Dans le premier récit, je trouve une même ambiance, un même intérêt à la nature. Tout est centré sur l'enfant, qui devient adulte. J'ai réussi à lire la seconde nouvelle : je n'ai pas adhéré, je ne suis pas entré dedans. Et je n'ai pas eu le temps - comme souvent - de lire la fin. Je vais le faire. Le titre "Dites-moi comment survivre à la folie" vient d'un poème anglais de W.H. Auden, un auteur que je ne connaissais pas, très concerné lui aussi par les changements du monde. Je vous traduis les vers où se trouve cette phrase* "O teach me to outgrow my madness".

Françoise D
Je ne sais pas ce que tu en penses, mais la traduction modifie un peu le sens. Pour moi, il y a une notion de dépassement ("Apprends-moi comment dépasser ma folie"), tandis que comment "survivre à la folie", c'est plutôt... déprimant.

Richard
Oui, "dépasser" est bien la meilleure traduction de "outgrow" disponible, mais il manque la notion de croissance/devenir mature.
Donc finalement j'ouvre en entier pour la première nouvelle et ½ pour la deuxième.
Claire
Manu me rappelait qu'on avait lu dans le groupe (en 1996, il y a donc 20 ans) L'Âge d'or du roman de Guy Scarpetta (qu'est-ce qui nous avait pris ?! et le livre nous avait plu) qui a un chapitre consacré à Kenzaburô Ôé. Je suis très contente d'avoir découvert cet auteur. J'ai pris ce livre comme un ensemble : je le trouve bien construit avec ces quatre textes dont la longueur de certains renvoie plutôt au roman ; l'ordre des textes est très bien choisi. Tout en étant très différentes par leur ton, les nouvelles renvoient les unes aux autres, par les situations (réclusion par exemple), les caractéristiques des personnages, des gros par exemple (ou grosses d'ailleurs : "elle était grasse à souhait, ou davantage"...).
La première nouvelle m'a énormément plu, la situation, la sensualité (entre les êtres, vis-à-vis de la nature). Dans le livre, j'ai aimé les situations ou personnages hors norme (noir, obèse, enfant avec protubérance, gardien de propriétaire de fantôme, fou malade, êtres étranges : Bec de lièvre, Gratte-Papier), aux histoires de familles pas possibles avec des haines folles et des attachements incroyables (frères, fils/père). J'ai apprécié la cocasserie, l'humour, un aspect truculent. La narration retient, en recourant à des je (sauf le texte n°2) divers, multiples (trois je dans le dernier !) et ce sont des je auxquels je trouve il est difficile de s'identifier : ça tient à distance. Ça m'a amusée de voir que Philippe Forest, dans son essai sur le roman et le réel, lie ensemble Philip Roth que nous avons lu la fois dernière et Kenzaburô Ôé pour les jeux sur l'autobiographie.
J'ai aimé le contraire de clichés, par exemple des "larmes dénuées de signification", un bâillement "distendait ma cavité buccale", je mordillais "mes lèvres parcheminées qui faisaient un léger bruit d'élytres". J'ai bien aimé aussi le jeu limite parodie avec les comparaisons animales incessantes : "il soufflait comme un phoque en croisière", "proéminer ma lèvre supérieure à la façon des tapirs" et le top, avec la double comparaison : "L'ophtalmologiste, contractant convulsivement sa face de mante religieuse boucanée comme une peau de hareng saur" !
Il y a un arrière-plan historique, mais on peut l'ignorer et ce n'est pas ce qui m'a retenue. Quant à la dernière nouvelle, elle m'a vraiment posé problème : un gros gâteau à la crème, un pensum, j'ai trouvé ça raté...
L'auteur - ce que j'ai lu sur lui - m'a passionnée ; mais on met plus en avant son engagement, sa relation avec son fils handicapé, que son écriture - dommage. J'ai aimé le mélange de réalisme avec ce qui n'est pas du fantastique, mais un léger décalage, avec des invraisemblances qui passent bien. Je comité du prix Nobel a je trouve bien formulé ça en 1994 en consacrant cet écrivain "qui, avec une grande force poétique, crée un monde imaginaire où la vie et le mythe se condensent pour former un tableau déroutant de la fragile situation humaine actuelle".
Emmanuel
C'est une découverte. Et j'ai eu beaucoup de plaisir. Je ne sais pas si la traduction y est pour quelque chose, mais j'attendais de l'exotisme que je n'ai pas trouvé. Il y a du réalisme, quelque chose de camusien qui m'a étonné. La folie ? Je vois une quête en permanence de communication, c'est d'une grande beauté, d'une humanité profonde. En lisant le parcours de l'auteur, j'ai mieux compris. La balance entre réel et fantastique est très créative. On suit l'auteur très occidentalisé, avec un parfum érotique. Avec le problème de l'"Autre", de sa nomination, de son identification. Dans le premier texte, on est dans le naturalisme, avec les animaux, les jeux d'ombres ; mais aussi dans le mythe. J'y ressens beaucoup de dynamisme, et l'enfant s'émancipe vers l'âge adulte. Les deuxième et troisième nouvelles sont haletantes. Celui qui soutient l'autre n'est pas celui qu'on attend. Quant à la dernière nouvelle, où l'empereur se retrouve de nature humaine, j'ai adoré. J'aime la fantaisie, la créativité. C'et une magnifique découverte, même si ce n'est pas trop japonais. J'ouvre donc en grand.
Nathalie RB
J’ai peu lu la littérature japonaise. C’est une découverte. La première nouvelle m’a donné la nausée. La deuxième m’a révulsée. La troisième m’a réconciliée avec l’œuvre. Je me suis dit que je ne pourrais la lire qu'à partir du moment où j'acceptais de me décentrer. Personnellement, je considère qu'il ne s'agit pas d'un simple recueil de nouvelles, mais bien d'une œuvre complète et structurée. Quelque chose d’étroit (la première nouvelle) amène à quelque chose de très large (la dernière). Un fil rouge traverse l'ensemble. Je le formulerais sous la forme d'une question : comment, vraiment, communiquer avec les autres ? Tous sont concernés par ce thème : le personnage noir de la première nouvelle, l'enfant handicapé, l'homme malade, le père reclus, la mère éloignée... "Dites-nous comment survivre à notre folie" développe une magnifique relation, entre le père et l’enfant : je me suis complètement identifiée à cet homme et ce qui me paraissait formidable c'est que, pour une fois, c'est la mère qui était écartée. Quand il évoque régulièrement "The Man", cela m'a fait penser à une œuvre d'Elizabeth Von Arnim Elizabeth et son jardin anglais, elle y évoque en permanence son mari sous le terme de "The Man of Wrath". L'écriture, même s'il s'agit d'une traduction, présente des passages merveilleux. Je suis toujours subjuguée par cette capacité à mettre en mots des émotions que je partage. On y trouve une transcription exceptionnelle des sensations. Ainsi, p. 301-302 le narrateur évoque le peu de souvenirs d'enfance qu'il a réussi à faire remonter en lui : il s'agit de la vision d'un jeune garçon qui plonge dans les trous du torrent avec un harpon sans pointe de fer ; ce passage est d'une beauté à couper le souffle. Parmi de nombreux exemples qui cherchent à mettre en mots le monde chaotique qui entoure le narrateur, on trouve des tentatives de définitions. Sur la vie des hommes : "la vie des hommes consistait à surgir des ténèbres, à rester pendant quelque temps groupés autour de la flamme d'une bougie, puis à retourner chacun à ses propres ténèbres et y disparaître" p. 164 ; sur le temps : « je ne connaissais pas encore cette impression torturante du "temps" qui, dans votre dos, vous vrille du regard et, en avant, vous tend une embuscade » p. 170. Les thèmes de cette œuvre sont constants et forment son unité : la peur, la mort, l'amour, Éros-Thanatos réunis. La dernière nouvelle demande une énorme concentration. Bref, malgré la difficulté, je l'ouvre aux ¾ !
Monique L
Moi aussi, je lis peu d'auteurs asiatiques. J'ai été agréablement surprise, car ici ce sont des thèmes universels. J'aime l'écriture poétique, avec une certaines retenue. La première nouvelle, je l'ai beaucoup appréciée. Avec la deuxième, j'ai eu un malaise, me sentant voyeuse ; le père me mettait mal à l'aise. La troisième est très poétique, avec un mélange du fantastique et du réel. La quatrième, je n'ai pas tout compris. Ces textes sont puissants, bien écrits. Je mettrais un bémol pour la traduction. Il y a aussi une importance de la musique. L'univers est sombre, oppressant. Il y a un tressage de nombreux thèmes, et une façon de dévoiler les choses au fur et à mesure.
Rozenn
J'ai moi aussi trouvé que cela formait un tout. Je n'ai pas aimé la troisième nouvelle. L'ensemble est d'une violence extrême. Les relations humaines sont cauchemardesques. Pas de droit à l'ignorance. La quatrième je ne l'aurais pas lu si ce n'était pas pour le groupe, puis tout à coup j'ai été happée, je ne pouvais plus sortir du texte. C'est un puzzle horrible. C'est trop ! Ça suffit ! C'est un monde monstrueux… rien qui adoucit… Les rapports humains sont de l'ordre du vampirisme. Mais je suis totalement séduite. Je relirai par quelques bouts. Je ne l'offrirai qu'à des gens assez forts.
Françoise D
Je ne suis pas du tout d'accord : ce n'est pas un roman, mais bien des nouvelles. Et je n'aime pas les nouvelles !
La première est totalement différente, ce ne sont pas les mêmes thèmes, c'est ma préférée : elle plus simple, plus réaliste. J'ai retrouvé aussi quelque chose du Convoi de l'eau que nous avions lu. Les trois autres nouvelles ont des échos par rapport à la folie, les rapports père/fils, du fils à la mère. La quatrième, j'ai laissé tomber ! Pour les trois premières, j'ouvre ¾ : j'aime l'univers, c'est bien écrit.

Claire
A Monique qui, il faut le préciser, a gagné des prix de haïku au Japon !**

Monique S
J'ai lu énormément de littérature japonaise et Ôé, je n'y entre pas. J'ai l'impression que ce n'est pas japonais.

Claire
Mais c'est incroyable, Monique et Emmanuel ! Bonjour les stéréotypes !...

Monique S
J'aime quand la culture japonaise était coupée du monde occidental. Ôé ne fait référence qu'à la culture occidentale et ça m'intéresse moins. J'ai assisté à une table ronde récemment à la Maison du Japon avec Philippe Forest qui a été évoqué, Éric Faye et une écrivaine japonaise, Ryôko Sekiguchi, qui disait qu'elle attendait qu'on ne parle plus d'écrivain japonais, mais d'écrivain tout court.
J'ai beaucoup aimé la première nouvelle, le rapport de l'homme à la nature, des hommes entre eux. Ôé semble avoir pris l'occupation américaine - même les programmes scolaires étaient sous la tutelle américaine - comme une appétence, des possibilités. Quand l'empereur cesse d'être divin après la guerre, c'est un effondrement total. Dans la deuxième nouvelle, le père de l'homme a été une sorte de collabo ; et à un an près il aurait été un héros.

Rozenn
C'est Bayard qu'on va lire.
Monique entreet
Je n'ai pas accroché. La relation du père au fils est monstrueuse. Le passage au fantastique ne me parle pas. La problématique ne m'intéresse pas. J'ouvre entre ¼ et ½.

Jacqueline
J'ai lu plusieurs de ses romans et j'ai beaucoup aimé Ôé. Je ne voulais pas le proposer au groupe pour le… protéger. Mais je suis ravie ce soir. Car même moi qui l'aime, j'ai du mal. Je rentre difficilement dans ses livres… J'aime ce monde, différent du nôtre, et en même temps, avec une place bien à part. Il n'est pas très "japonais", avec sa culture très occidentale. Par exemple dans Adieu mon livre !, le personnage se définit comme non japonais et souhaite que le Japon disparaisse.
Ce livre, je l'ai bien lu trois fois... appréciant de plus en plus au fur et à mesure. Dans la deuxième nouvelle, la description des relations père/fils est exceptionnelle. La quatrième me rappelle l'atmosphère de Faulkner. Le rôle des femmes n'est pas négligeable. C'est une belle œuvre, à partir des matériaux de sa vie.
Fanny
C'est Jacqueline qui m'avait conseillé de lire ces nouvelles. C'est le premier livre d'Ôé que je lis et c'est une découverte. J'avais écouté une émission de Laure Adler en août dernier. Je distinguerai la première et les trois autres, la première ayant été écrite avant la naissance de son fils handicapé. J'ai lu le livre il y a quelques mois, et j'ai voulu m'y replonger, mais simplement en feuilletant. Je l'ai relu en entier, impossible de le lâcher ! J'ai eu beaucoup de plaisir à la relecture, découvrant de nouveaux aspects. C'est un univers violent et dérangeant. On est dans la folie et dans l'étrangeté : mais au fond, est-ce si loin de notre réalité ? On s'y reconnaît. Il brouille les frontières entre la normalité et l'anormalité. La deuxième et la dernière nouvelle sont très liées : avec ce rapport au corps, la genèse de la folie sur plusieurs générations. La troisième est plus poétique, métaphorique.

Claire
J'ai pensé à Agwîî en visitant l'exposition sur le Douanier Rousseau, parce que le peintre est en vrai comme le personnage de la nouvelle. Voici ce que dit Apollinaire du rapport du Douanier Rousseau aux fantômes :
"Ceux qui ont connu Rousseau se souviennent du goût qu'il marquait pour les fantômes. Il en avait rencontré partout et l'un d'eux l'avait tourmenté pendant plus d'une année, au temps où il était à l'octroi.
Le brave Rousseau était-il en faction, son revenant familier se tenait à dix pas de lui, le narguant, lui faisant des pieds de nez, lâchant des vents puants qui donnaient la nausée au factionnaire. À plusieurs reprises, Rousseau essaya de l'abattre à coups de fusil ; mais un fantôme ne peut plus mourir. Et s'il essayait de le saisir, le revenant s'abîmait dans le sol et reparaissait à une autre place…
"

Nathalie RB
J'ai l'impression qu'à la page 208 on a le projet littéraire : "Conformément aux conseils de l'infirmière, je m'étais bien juré de ne pas laisser disparaître le poids de bon sens dont j'étais lesté et de ne pas jouer ces personnages de farces bouffonnes, mystérieuses, mais loufoques, comme l'arroseur arrosé ou le gardien d'une maison de fous qui devient fou lui-même ; et je n'avais cessé de me cramponner solidement aux suggestions de ma raison claire."

Claire
A propos de "Lui" ou "Il", qui est dans le titre "Un jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes", l'auteur a une étrange réponse à une question
- Qu’est-ce qui vous vient immédiatement à l’esprit si on vous demande "le genre de personne que vous n’aimez pas" ?
- "Lui", c’est-à-dire l’altérité totale, qui n’existe pas.

 

8 avis du nouveau groupe parisien
(Françoise, Annick, François, Inès, Émilie, Nathalie, Valérie, Éléonore)
Françoise H
J'ai lu les nouvelles il y a quelques semaines. Je me rappelle essentiellement de la première ("Gibier d'élevage") que j'avais trouvée lumineuse. J'ai aimé les trois décalages : le décalage entre le regard de l'enfant centré sur les agissements des adultes qui est très réussi et traduit bien la vulnérabilité de l'enfant, le deuxième décalage entre ce village du bout du monde du Japon figé dans le temps et l'irruption de la modernité la plus violente avec la Seconde Guerre mondiale ; le village est dépeint comme un monde clos, homogène, ritualisé où chaque membre de la société a sa place ; le dernier contraste, c'est que dans cette période où la propagande (aussi bien américaine que japonaise) assimile l'ennemi à un monstre, le GI prisonnier des Japonais n'apparaît pas comme une victime, mais est présenté dans toute sa puissance et sa vitalité. Enfin le lecteur est pris à contrepied avec le dénouement final.
J'ai trouvé le style très difficile d'accès. Pour les autres nouvelles, j'étais intéressée par l'empilement des temporalités et la culpabilité et la honte qui traversent tous les personnages (cela me paraît très "japonais").
Annick N
Dans la première nouvelle, on est dans un contexte de guerre Japon/États-Unis. Le village n'est pas nommé. Les enfants sont laissés libres parce qu'il n'y a plus d'école. Le style d'écriture rend difficile l'accès au récit. L'arrivée du soldat noir, d'abord traité comme un esclave puis l'évolution de sa relation avec les enfants, bouleversent la vie du village. Au moment où l'enfant est menacé par le soldat noir qui a peur de mourir, l'enfant se sent humilié : cet épisode traduit bien la relation entre enfant et adulte, l'éducation faite aux enfants ; l'enfant passe alors dans le monde des adultes. Les personnages n'ont pas de noms mais des surnoms, ils sont décrits par leur fonction. La nouvelle présente plusieurs situations de rupture : avant/après la guerre, enfant/parent, campagne/ville. Je me suis demandé pourquoi faire mourir Gratte-Papier ? Parce qu'il était le messager de la mauvaise nouvelle qui est à l'origine de la perte de l'enfance ?
Deuxième nouvelle : le narrateur parle d'un état de pitoyable solitude intérieure qui est décrit. Pourquoi autant parler de leur obésité respective ? L'épisode de l'examen des yeux est un épisode-clé qui modifie les relations entre personnages. Ce qui m'a marquée, c'est la relation entre le père et l'enfant. On parle de la folie des deux personnages : quand il s'éloigne de la folie, il change de physique.
Troisième histoire : au départ c'est l'histoire d'un job étudiant ; on change de registre lorsque l'ex-femme du musicien raconte le décès du nourrisson. Les femmes ne sont pas très chaleureuses. Le job de l'étudiant, finalement, c'est de s'ajuster à la folie ; il faut prendre en compte le fait qu'au Japon on croit beaucoup à ces présences éthérées.
Je n'ai pas lu la dernière nouvelle.
François
Je me suis demandé à quoi tient la force de ces histoires ? Il faudrait mieux connaitre le Japon pour bien comprendre cerner les enjeux.
A quoi est dû le côté envoûtant de la première histoire ? Il y a une présence de la nature très importante, mais elle aurait été inventée par l'auteur. Je suis fasciné par la relation entre l'enfant et le soldat ; le fait que le récit soit fait par un enfant donne une particularité à ce récit, qui sort de la torpeur grâce au soldat. Il y a une très grande sensualité du personnage traité comme une bête ; ce récit décrit la faible distance entre l'homme et l'animal. J'ai beaucoup aimé l'évolution des sentiments. La présence des objets est également très importante. On est presque dans l'hallucination. Il 'n'y a pas de clichés. Il montre la part d'innocence et de cruauté que nous avons tous. L'enfance du narrateur joue un grand rôle et apporte de la lumière. Il y a une grande tendresse dans la relation entre les frères.
La deuxième histoire est une histoire poignante puissamment racontée. La référence autobiographique est évidente. Ce qui m'a intéressé, c'est le cheminement entre l'étouffement de la relation et la recherche de la liberté. La relation entre les deux personnages, père et fils, est même définie comme un "corps composé". Le récit traduit la volonté de s'arracher au huis clos : je fais volontairement référence à Sartre qui est une référence citée par Kenzaburô Ôé. Son fils lui sert d'alibi pour échapper à sa propre folie ; tenir la main de son fils le libère de son angoisse. Il a la capacité à faire partager une masse d'émotion qui menace de l'engloutir.
Dans la troisième nouvelle, il s'agit d'une relation problématique captivante, l'histoire d'un musicien fou célèbre ; on peut y voir une allusion au fils handicapé musicien célèbre de l'auteur. Cette nouvelle pose la question suivante : "à quel point est-il possible de partager la folie de l'autre ?" On ne comprend pas bien s'il s'agit d'un suicide au moment où le narrateur était prêt à croire à l'apparition. Il y a une importance de l'infirmité. Le narrateur fait s'élargir ce qui lui permet d'ouvrir les yeux. C'est un récit très fort.
Inès
C'est le premier auteur japonais que je lis. Pour moi, le Japon était un pays très renfermé. J'ai eu l'impression de découvrir le Japon. Il faut être attentif à la lecture. J'ai fini par survoler la dernière nouvelle. Il y a un style cru que j'ai apprécié, notamment dans la description de l'Afro-américain. J'ai bien aimé la première nouvelle, avec la découverte de l'autre. L'homme noir est décrit de manière très crue. Je trouve que c'est une question très contemporaine qui demeure aujourd'hui et que nous pourrions avoir une réaction similaire. J'ai moins aimé au fil de la lecture.
Les deux autres nouvelles décrivent une relation père-enfant que je n'avais pas lue auparavant : il est en effet rare d'avoir une mère très absente et un père présent. Cela m'a touchée. La relation avec l'enfant handicapé m'a amenée m'interroger sur cette question. Je n'ai pas accroché avec la troisième nouvelle ; par contre, j'étais sûre que cela finissait sur un suicide ; j'ai même trouvé la fin un peu pathétique ; en contraste avec la mère qui a mis de la distance avec l'évènement, le père n'arrive pas à la dépasser.
Pour la quatrième nouvelle : je l'ai survolée donc je n'ai pas d'avis.
Émilie
C'est le premier texte de Kenzaburô Ôe que je lis. J'aurais du mal à parler du recueil dans son ensemble car je trouve que les nouvelles sont très différentes ; la première est particulièrement différente des suivantes. Mon intérêt a décru au fil des nouvelles, et j'ai survolé la dernière. J'ai beaucoup aimé la première, la construction dramatique, le fait que l'on voit les choses au travers des yeux d'un enfant. Je trouve que la manière dont sont décrites les choses par l'enfant me semble réaliste. J'ai aimé la description de la nature, je pensais que c'était un vrai paysage. En revanche, j'ai été un peu gênée par la description du soldat noir que je trouve finalement raciste. Je comprends que l'on est dans une époque différente, que ce sont des personnages qui n'ont jamais vu un homme noir, mais au bout d'un moment, insister sur l'odeur, sur l'anatomie du Noir, sans parler de l'épisode de la chèvre..., je trouve que c'est trop.
Pour les autres nouvelles, elles ont comme similitude de décrire la folie, qui n'est pas toujours celle du personnage que l'on croit. La description de la relation père-enfant est intéressante, mais j'ai moins accroché.
Dans l'ensemble, le style ne m'a pas gênée, mais dans la dernière, il rend la nouvelle particulièrement difficile d'accès. Je pense que le point commun à toutes ces nouvelles, c'est le tragique, tout semble perdu. Même quand il y a de la lumière, tout est finalement voué à l'échec.
Nathalie B
Il y a une unité dans ce livre composé de ces quatre nouvelles : la folie. Dans "Gibier d'élevage", le narrateur est un enfant qui sera confronté à la folie meurtrière. Elle prend son origine dans la peur et la haine de l'autre, noir, au point que pour tuer cet autre, le père est prêt à sacrifier son propre fils. L'enfant en sera blessé, tant physiquement que moralement. Il quittera ainsi l'enfance. Dans "Dites-nous comment survivre à notre folie", il s'agit d'une relation fusionnelle dans laquelle s'est réfugié un père "obèse" envers son fils handicapé et obèse, poussée à un tel excès que l'un ne serait plus que l'excroissance de l'autre. "Agwîî le monstre des nuages" explore l'échappée d'un compositeur de musique n'existant plus "dans la sphère du présent" et vivant avec un personnage que lui seul peut voir. "Le jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes" expose la folie d'un homme qui se complait dans un cancer du foie (qui est peut-être une cirrhose) qu'il assimile à lui-même et qu'il veut mortel. Je trouve le style incroyable, chaque fois différent en fonction de la folie qu'il sonde. Ainsi dans la première histoire sur contexte de guerre, sur une seule page (p. 45) on peut lire "goût de métal", "éclat argent", "pointes de fer", "hargneuses touffes de fougère", "bleu agressif". L'auteur parvient à imprimer dans notre mémoire des images très fortes. Je ne pourrai pas oublier le corps de l'homme noir, la forêt luxuriante, sombre et lumineuse vue par les yeux de l'enfant, le père et l'enfant sur leur vélo, la scène horrible de la table de l'ophtalmologiste, la flottaison du "poupon emmailloté, grand comme un kangourou", le père obèse avec ses lunettes de plongée sous-marine et le fils avec les mêmes lunettes sur son lit d'hôpital… J'aime les idées de cet auteur engagé. Je partage nombre de ses combats. Et pourtant, je suis restée à l'extérieur. C'est pour moi un grand auteur, mais je ne parviens pas à entrer dans son univers. J'ai le sentiment qu'il me manque les clés de la culture japonaise pour y accéder. Ce que je n'ai pas ressenti avec Murakami, dans 1Q84.
Valérie
Je n'avais rien lu de lui et ça ne m'a pas donné envie de continuer. J'ai lu 3 nouvelles sur 4. J'ai apprécié le style. J'ai eu du mal avec la violence, avec les clichés : sur le Noir, sur les relations hiérarchisées au Japon, sans parler de l'épisode glauque de la chèvre. Je me suis demandé si des enfants européens de la même époque auraient eu la même relation.
Pour la deuxième nouvelle, j'ai été gênée par la question de l'obésité. Pourquoi ? On voit les images dans la manière dont il décrit les choses, mais c'est long et ça tourne en rond. J'ai trouvé la scène chez l'ophtalmo très violente et assez malsaine.
Pour la troisième nouvelle, au départ j'ai trouvé ça assez ennuyeux, puis attachant lorsqu'on apprend que c'est son enfant qu'il voit. Il n'y a pas souvent de relation père-fils évoquées ; le rôle des femmes m'a gênée : elles sont toutes grosses, méchantes, bêtes. Les femmes ne sont même pas reconnues en tant que mères. Je me suis demandée pourquoi autant parler du Pepsi-Cola ? Il y a peut-être des messages que je ne comprends pas. La violence n'est pas constructive. Je ressors avec un grand malaise.
Éléonore
J'ai commencé le livre avec un a priori. En effet, j'avais offert un des livres de cet auteurà une connaissance qui m'en avait donné un écho très catastrophique en me parlant d'un style très impersonnel qui ne donne pas envie de s'intéresser à son histoire.
On a bien fait de mettre la première nouvelle en premier : c'est un monde enfantin, un paysage bucolique facile d'accès. L'arrivée du soldat noir, même s'il est décrit comme une bête, cela ne m'a pas dérangée car c'est un enfant qui le décrit et il ne le traite pas comme une bête. A défaut de communication, il essaie de créer un lien. Cette description de la relation avec un être complètement différent me fait penser à un récit initiatique. La chute de la nouvelle est marquée par la désillusion : le Noir l'a trahi et les adultes l'on trahi ; il y a une perte de confiance. La guerre en arrière-plan, cela m'a plu. C'était intéressant de voir comment un enfant japonais de la campagne peut vivre ça. Cela permet de voir la relation d'un enfant à la guerre.
Pour la deuxième nouvelle, j'ai moins accroché ; l'ensemble baigne dans un flou. Il n'y a pas de raisonnement qui tienne ; le côté difforme des personnages, dépeindre des personnes qui ne sont pas la norme créent le malaise. Il y a une relation fusionnelle : le personnage se sert de son enfant comme d'une arme pour renverser l'ordre établi. Mais il l'insulte devant lui. Je n'ai pas lu les autres nouvelles.
Je suis agréablement surprise. Pour moi, le Japon c'était une culture très renfermée où tout est implicite. Peut-être que l'écrit permet de révéler certaines choses.

Françoise H
Tout ce que l'on a dit traduit les thèmes chers à Kenzaburô Ôé. Vous m'avez aidée à comprendre la complexité de l'œuvre, qui est très difficile d'accès.

Nathalie B
Les pères et mères des 2ème et 4ème nouvelles sont les mêmes, porteurs de la même histoire. Les personnages de femmes sont pour le moins peu sympathiques. Et sont dans une absence/présence pesante. Mais elles apportent souvent des analyses très éclairantes sur les personnages masculins qui ne cessent de vouloir se débarrasser d'elles.

Françoise H
On est dans le saisissement de l'autre, mais il y a un choc.

Éléonore
L'expérience de l'altérité est plus ancienne en Europe. C'est plus de la curiosité ; on s'interroge sur les autres, ça n'est pas méchant.

Françoise H
Jusqu'en 1952, le Japon était occupé par les Américains, ce qui explique l'influence américaine, et notamment le Pepsi-Cola ; les GI ont été plutôt bien accueillis par la population en dépit d'Hiroshima/Nagasaki et des bombardements de Tokyo qui ont fait des centaines de milliers de morts. Seuls les soldats japonais l'ont très mal vécu, sans parler des prostituées "de force".

Annick N
Il faut rappeler que cet accueil des Japonais est sans doute de façade.

Nathalie B
Il est difficile de trouver des critiques littéraires sur son œuvre. J'aimerais avoir des clés.
Les images que transmettent ces nouvelles m'ont fait penser aux films d'animation de Miyazaki (Le voyage de Chihiro, Mon voisin Totoro, Le château ambulant…).

Annick N (une fois la séance passée)
la lecture de la première nouvelle de Kenzaburo Ôé m’a rappelé l’effet que m’avait fait la lecture de Trois femmes puissantes de Marie NDiaye : c’est bien écrit, mais c’est quasiment insupportable à lire tellement la narration fait violence au lecteur. La dernière page lue, on a envie de se débarrasser du livre, ne pas le garder dans sa bibliothèque. Le texte reste vif dans la mémoire. Pour Kenzaburo Ôé, la lecture des deux nouvelles qui suivent la première tempère le choc de cette première nouvelle.


7 avis du groupe "Voix au chapitre-Pontivy" (Laurence, Laurie, Solène, Édith, Nancy, Nicole et Lil, réunis le 10 février 2016), recueillis nouvelle par nouvelle :

Gibier d'élevage
½
¾
¾+
grand ouvert !
moyennement
beaucoup
encore plus
passionnément
2
3
1
1
Certaines ont apprécié :
-Le style, assez classique dans cette première nouvelle
- Le thème : l'accueil de la différence. Une sorte de fable, un parcours initiatique duquel l'enfant sort grandi.
- Les descriptions de nature, très visuelles, et de personnages : tous les sens sont sollicités, l'odorat en particulier, les personnages très présents et vivants. Tout est à la fois subtil et très cru, sensibilité raffinée et cruauté se côtoient.

- Le contexte du village isolé et de la ville proche.
- Le monde de l'enfance, monde de découvertes, de surprises, et sa spécificité dans ce lieu précis.
- La rencontre avec le soldat noir qui progressivement va passer du statut d'animal à celui d'être humain.
- La description des émotions, des sentiments du jeune garçon au fur et à mesure que la communication s'établit entre lui et le prisonnier et lorsqu'elle se rompt.
- L'atmosphère de peur très bien entretenue.

- La pirouette finale - absurdité de la guerre et de la mort.

Certaines ont été gênées :
- principalement par le style qui exige que l'on s'y immerge.

Dites-nous comment survivre à notre folie
ouvert ¼
entre ¼ et ½
½
¾
un peu
un peu plus
moyennement
beaucoup
1
2
1
2
Certaines ont aimé :
- Le thème (un texte analytique pour une lectrice).
- La justesse de la description relation père/fils, de la description du handicap de l'enfant et des difficultés parentales face au handicap de cet enfant.
- L'expression de la tendresse du père pour ce fils (scène du vélo, communication par les mains nouées…).
- La façon dont l'auteur oppose contraintes et liberté possibles dans ce contexte précis.
- La description de l'événement qui ouvre les yeux du père (scène du repas de l'enfant avec les policiers) et provoque la rupture fusionnelle avec des conséquences heureuses et dramatiques.
- La relation éventuelle entre l'obésité de ces personnages et le nom de la bombe " fat man " qui a frappé Nagasaki.
Certaines n'ont pas aimé :
- Le côté glauque, trop exagéré, peu crédible
- Intérêt érodé par le peu de surprise du récit : tout semblait clair dès le début
- Le style et la construction : un frein à l'appréciation de la nouvelle.


Agwîî le monstre des nuages

fermé !

ouvert ¼
½
¾
pas du tout
un peu
moyennement
beaucoup
1
1
3
1
Certaines ont apprécié :
- Le lien entre les nouvelles 2 et 3, la troisième étant le refoulé de la deuxième : dans la 2ème, l'enfant est accepté, dans la 3ème, l'enfant a été supprimé.
Que peut-il se passer dans ce cas ? La folie du père, accompagné par le fantôme de ce gros bébé ?
- La façon qu'a l'auteur de raconter la difficulté à vivre.
- Les questions posées : accepter les drames de la vie conduit-il à la libération ? La mise en danger et la mort sont-elles expiation ?
- L'acceptation progressive de la folie de l'autre.
Certaines ont détesté :
- La complexité du style et de la construction.
- Le thème.


Un jour où Il daignera Lui-même essuyer mes larmes

fermé !

ouvert ¼
½
¾
pas du tout
un peu
moyennement
beaucoup
2
1
1
1
Un texte rendu particulièrement difficile par le style, les longues phrases à soufflets, le passage du "je" au "il". Le message est certes intéressant, mais il faut beaucoup d'efforts pour aller le chercher. C'est pourquoi certaines ont abandonné rapidement, qualifiant le style d'hermétique sans nécessité. D'autres ont persévéré malgré le côté déstabilisant de l'écriture, au point, pour Édith, de le lire deux fois…
Un texte extrêmement dense qui ouvre sur un grand nombre de réflexions, d'où son intérêt :
- la gestion de la souffrance morale et physique
- les Japonais : leur culture, leur vécu dramatique pendant la guerre, leur Empereur, l'honneur
- le retrait du monde : lunettes de plongée, écouteurs dans les oreilles, retrait spatial, la mort : le suicide
- les difficiles relations humaines, intra familiales (la haine y est particulièrement bien exprimée)
- la vérité : celle du personnage principal (influencé par les histoires que "dans ma vallée isolée on se transmettait oralement"), celle de l'auteur, celle de la mère, celle de l'exécutrice testamentaire ??? Cette dernière fait-elle office de lecteur qui demande des précisions, des compléments d'information ?
- la proximité de la mort fait-elle sauter tous les verrous ? Rend-t-elle libre ?
- la figure du père, L'AUTRE, obèse (encore fat man), mourant, totalement dépendant… le fils, dans une situation quasi identique, qui pose la question : "Ne devrait-on pas laisser aux parents la liberté de choisir entre une vie de faible densité mais longue, et une vie pleine à craquer mais brève ? "

Ce texte, conclut le groupe breton, mériterait vraiment que l'on s'y attarde et c'est fort dommage que la complexité du style et de la construction aient fait barrage !

* Extrait du poème de W.H. Auden "Night falls in China" :

As now I hear it, rising round me from Shanghai,
And mingling with the distant mutter of guerrilla fighting,
The voice of Man : "O teach me to outgrow my madness.

Ruffle the perfect manners of the frozen heart,
And once again compel it to be awkward and alive,
To all it suffered once a weeping witness.

Clear from the head the masses of impressive rubbish;
Rally the lost and trembling forces of the will,
Gather them up and let them loose upon the earth,

Till they construct at last a human justice,
The contribution of our star, within the shadow
Of which uplifting, loving, and constraining power
All other reasons may rejoice and operate".

Comme maintenant je l'entends, se levant autour de moi depuis Shanghai,
Et se mêlant avec le murmure lointain de la guérilla,
La voix de l'homme : " Ô apprends-moi à dépasser ma folie.

Remue les manières parfaites du cœur gelé,
Et une fois encore oblige-le à être maladroit et conscient,
Pour tout ce qu'il a subi alors témoin en pleurs.

Efface de la tête la masse impressionnante de bêtise
Rallie les forces perdues et tremblantes de la volonté,
Rassemble-les et lâche-les sur la terre,

Jusqu'à ce qu'elles construisent enfin une justice humaine,
La contribution de notre étoile, dans l'ombre
De laquelle, édifiante, aimante, avec son pouvoir,
Toutes les autres raisons puissent se réjouir et agir ".

**Au Japon, Monique Leroux Serres a reçu le second prix du Mainichi Haïku Contest 2011, puis le second prix du Mainichi Haïku Contest 2013

Dialogue quasiment hors sujet et hors groupe :
Dialogue assez hors sujet après la séance...

Claire
Toi qui es calée en histoire, comment comprends-tu p. 192, quand le personnage d'Agwîî va rencontrer l'ex-femme du propriétaire de fantôme, l'allusion au courage du "fameux boucher qui menaça Louis XIV" : qui est ce boucher ?

Brigitte
Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1649, Anne d'Autriche et ses deux enfants (Louis XIV et Philippe d'Orléans, alors duc d'Anjou) quittent secrètement Paris pour Saint-Germain-en-Laye. Ils fuient la Fronde parlementaire. Ensuite eurent lieu diverses péripéties de la Fronde qui conduisirent Mazarin à quitter la France eu début de février 1651. Anne d'Autriche envisage alors de le suivre avec ses enfants ; mais le peuple de Paris (se rappelant du 6 janvier 1649) envahit le Palais-Royal le 8 février et défile devant le lit de Louis XIV endormi (ou plutôt faisant semblant de dormir).
C'est vraisemblablement là que se situe l'épisode du boucher menaçant le jeune roi. En effet, les bouchers constituaient alors l'une des plus importantes "confréries" de la ville.
Cet épisode est rapporté entre autres par Mme de Motteville dans ses mémoires pour l'année 1651. Je n'ai pas vu de mention d'un boucher, mais d'un certain M. Du Laurier (qui était peut-être boucher ?).

Claire
Et d'où Kenzaburô Ôé a-t-il bien pu tenir l'info que tu réussis à reconstituer avec un point d'interro sur le boucher ?

Brigitte
Kenzaburô Ôé a vraisemblablement lu Vingt ans après, suite des Trois mousquetaires, où Alexandre Dumas raconte cette histoire à sa façon, c'est-à-dire romancée. Le personnage de Dulaurier (alias Planchet, valet de d'Artagnan) se présente à Anne d'Autriche comme marchand drapier rue des Bourdonnais. Ôé a peut-être oublié un peu l'épisode et a transformé en boucher le marchand drapier.
Je ne crois pas pouvoir aller plus loin dans cette recherche...

 


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