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Quatrième de couverture
de  
La place, Folio :

« Enfant, quand je m'efforçais de m'exprimer dans un langage châtié, j'avais l'impression de me jeter dans le vide.
Une de mes frayeurs imaginaires, avoir un père instituteur qui m'aurait obligée à bien parler sans arrêt en détachant les mots. On parlait avec toute la bouche.
Puisque la maîtresse me "reprenait", plus tard j'ai voulu reprendre mon père, lui annoncer que "se parterrer" ou "quart moins d'onze heures" n'existaient pas. Il est entré dans une violente colère. Une autre fois : "Comment voulez-vous que je ne me fasse pas reprendre, si vous parlez mal tout le temps !" Je pleurais. Il était malheureux. Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motif de rancœur et de chicanes douloureuses, bien plus que l'argent. »

Quatrième de couverture
de Une femme, Folio :

Annie Ernaux s'efforce ici de retrouver les différents visages et la vie de sa mère, morte le 7 avril 1986, au terme d'une maladie qui avait détruit sa mémoire et son intégrité intellectuelle et physique. Elle, si active, si ouverte au monde. Quête de l'existence d'une femme, ouvrière, puis commerçante anxieuse de « tenir son rang » et d'apprendre. Mise au jour, aussi, de l'évolution et de l'ambivalence des sentiments d'une fille pour sa mère : amour, haine, tendresse, culpabilité, et, pour finir, attachement viscéral à la vieille femme diminuée.
« Je n'entendrai plus sa voix... J'ai perdu le dernier lien avec le monde dont je suis issue. »

Annie Ernaux (née en 1940)
La place (1983), Une femme (1988)
Nous avons lu ces deux livres pour le 25 janvier 2019.
Nous avions lu Passion simple en 1992 et Les années en 2008.
Voir en bas de page quelques repères à propos de l'œuvre d'Annie Ernaux et ce qu'elle dit de son écriture.

Ceux qui en 1992 ne faisaient pas partie du groupe ont pu :
-
prendre connaissance de nos avis sur Passion simple (mis en ligne à l'occasion de notre lecture 2019, ce site n'existant pas alors)
- découvrir comment-pourquoi ils avaient été transmis à Annie Ernaux
-
trouver "violent" cet envoi, vu un nombre majoritaire d'avis négatifs, voire très négatifs
- s'étonner qu'Annie Ernaux nous ait néanmoins répondu et de plus aussi cordialement
- lire ses propos bien en phase avec La place.
Monique S, revoyant son avis, écrit : "je regrette que mon avis (sur ce livre-là) ne soit pas très favorable, parce que j'adore l'œuvre de cette femme, qui évolue tout au long de sa vie."
Et si 27 ans plus tard, nous lui envoyions nos avis ?
Nous décidons d'abord d'en prendre connaissance...


Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie - beaucoup- moyennement - un peu - pas du tout
grand ouvert -
¾ ouvert - à moitié - ouvert  ¼ - fermé !

La place ?
Une femme ?

Denis (avis transmis)
Ne pouvant pas venir ce soir, je donne brièvement mon avis, certainement pas original. J'ai lu La Place que j'ai trouvé infiniment triste et souvent ennuyeux. Pourtant, une scène comme la mort du père me restera en mémoire, et il est possible que je la relise de temps à autre. Le style plat est très efficace dans les scènes dramatiques, mais à longueur de livre, c'est pénible. Heureusement c'est court ! Ernaux s'en explique p. 24, et je prends donc ce livre comme une expérience d'écriture. Je l'ouvre à moitié.
Une femme, je l'ai lu il y a cinq ou six ans et ne l'ai pas repris. J'ai le souvenir d'un portrait de femme attachant, sensible, chaleureux (modérément !). Particulièrement émouvant quand il s'agit de l'Alzheimer. Comme j'ai connu cela avec ma propre mère, je n'ai pas eu le courage d'y revenir. Je l'ouvre en grand en restant sur mes souvenirs. Bonne soirée !
Lisa(avis transmis)
Je n'avais rien lu d'Annie Ernaux. J'ai commencé par Une femme. Je ne savais rien de ce livre. Mais le projet a vite été clair, vu qu'elle le présente au début. En nous exposant son projet, elle prend le risque qu'on le trouve raté : si on ne savait pas ce qu'elle avait voulu faire, tout aurait été possible et chacun aurait vu ce qu'il voulait. Là on sait. Heureusement c'est assez réussi. L'aspect social m'a le plus intéressée. C'est un très beau portrait de femme, qui m'a émue.
J'ai enchaîné directement avec La place. Le projet est le même. J'ai eu le même ressenti. J'ai été émue. Est-ce la pauvreté qui m'émeut ? Je ne sais pas, mais je le trouve émouvant cet homme, le livre m'a donné les larmes aux yeux plus d'une fois, notamment lorsqu'elle évoque la fierté de son père (« un jour, avec un regard fier : "je ne t'ai jamais fait honte"» p. 93) : je trouve cette phrase vivante, je vois la scène sous mes yeux.
Les deux livres m'ont plu, oui mais que va-t-il m'en rester ? Pas grand chose j'ai l'impression.
J'ai aimé ces deux livres, je les ouvre aux ¾.
Jacqueline(avis transmis)
Autrefois, j'étais toujours un peu surprise de rencontrer autour de moi autant de femmes qui aimaient Annie Ernaux parce qu'elles y retrouvaient avec bonheur des situations qu'elles vivaient, ou avaient vécu, et lui en étaient très reconnaissantes. Ce n'était pas tout à fait mon cas, mais j'admirais cette capacité d'écrire sur son temps et pour lui.
Nous avions lu dans le groupe Les années en semaine lecture, j'aimais bien, j'ai été touchée par Mémoire de fille lu à voix haute à Reid Hall et j'aurais aimé le faire lire à mes petites filles...
C'est une très bonne idée d'avoir programmé ces deux textes ensemble puisqu'on y voit à l'œuvre deux modes de narration un peu différents pour évoquer un sujet un peu semblable.
J'ai beaucoup aimé le titre de La place, qui évoque à la fois le souci du père de sa place sociale, la place de la fille et celle de l'écrivain qui navigue entre deux langages et garde de la distance au récit... J'ai beaucoup aimé lire la vie de cet homme. J'ouvre en grand.
J'ai aimé aussi Une femme, le livre et la manière dont cette vie est évoquée, la force de cette femme, son évolution m'ont aussi touchée. J'ouvre aux ¾.
Brigitte (avis transmis)
On ferme ce livre avec le même sentiment que si l'on revenait d'un enterrement. C'est le bilan de la vie en apparence banale d'un homme "insignifiant"' sous tous les rapports, le récit d'une existence qui ne devrait laisser aucun souvenir.
Je trouve passionnant de réfléchir au sens de cette vie. En fait, cet homme est un chaînon indispensable entre le grand-père illettré au mode de vie moyenâgeux et l'auteure, brillante femme de "lettres moderne" qu'est devenue Annie Ernaux.
Sa vie est une perpétuelle recherche pour être adaptée en permanence à l'évolution du monde de l'après-guerre, pour ne pas se laisser dépasser socialement : exercer une profession au-dessus du statut d'ouvrier agricole, parler une langue française exempte de patois, habiter une maison où le Formica a remplacé les colombages… Cela me fait penser aux efforts consentis par les Italiens, les Polonais… devenus français, pour s'adapter à leur nouveau pays.
Notre époque oblige la société à évoluer tellement rapidement qu'il est difficile pour le Français moyen de ne pas se laisser distancer. C'est parfois tellement dur, tellement contraignant, qu'il n'est pas possible de vivre pour soi, de profiter du temps qui passe, de se construire une vie qui vous plaise. Vivre est tellement difficile que cela ne laisse pas le temps de vivre !
L'écriture "blanche" adoptée par l'auteure est particulièrement adaptée à son intention de traiter ce sujet si difficile, et si important. Merci à elle. J'ouvre aux ¾.
Monique L
Je ressors de la lecture de La place avec un sentiment mitigé. Le récit est court et se lit facilement. D'un point de vue sociologique, la description de la vie en province à cette époque et dans un milieu populaire est intéressante et bien rendue. Le père est touchant et sympathique avec son parcours, ses faiblesses, ses maladresses et son refus d'adopter les codes petit-bourgeois comme le font sa femme et sa fille. Je peux comprendre qu'enfant et adolescente, l'auteure ait ressenti de la honte vis-à-vis de sa famille trop humble, pas assez cultivée et de leur milieu. C'est assez commun. Mais j'ai été choquée par le regard très méprisant de l'auteure (normalement devenue adulte) sur le monde d'où elle vient et sur sa famille qu'elle ne juge pas digne d'elle et surtout par son incompréhension de son père qui a voulu le meilleur pour elle et en a accepté les conséquences. Son manque d'empathie pour son père m'a été insupportable. Elle n'aime pas le milieu dont elle est issue. Je ne ressens dans cet écrit aucune bienveillance pour les classes populaires. C'est d'une froideur saisissante et dérangeante. Elle regarde tout de haut comme le ferait un simple spectateur. Le ton est condescendant et pas du tout neutre comme l'annonce l'auteure pour soi-disant prendre de la distance et rester objective. J'ai du mal à croire que son père ne lui ait rien légué de positif et qui lui ait servi dans la vie. C'est d'un égocentrisme incroyable ! J'ai été mal à l'aise en lisant ce livre. J'y trouve du mépris que n'excuse pas, à mes yeux, la "névrose de classe" de l'auteure. Ce n'est pas du tout un documentaire sans jugement comme s'en revendique l'auteure. Bref, un drôle d'hommage qui, sous des airs de vouloir saluer sa mémoire, n'exprime que du mépris et de l'incompréhension. J'ouvre ce livre ½. (Plusieurs bouillent sans rien dire...)
Une femme, c'est le portrait d'une mère fait par sa fille et de leurs relations. Contrairement à ce que j'ai ressenti en lisant La place, là je suis séduite. Dans ce texte, la froideur a disparu. L'auteure ne cache pas l'ambivalence de ses sentiments pour sa mère, mais on sent sa propre fragilité émotionnelle. La volonté d'évoluer et le caractère de sa mère sont la source de la réussite de l'auteure. Elle avait de l'ambition pour elles deux. Cette mère a tout fait pour permettre à sa fille de changer de milieu et je pense que sa fille lui en est reconnaissante. L'auteure ne cache pas les maladresses et difficultés de sa mère dans ce désir d'accompagner sa fille dans son ascension. Je n'y vois pas de mépris. La fin, lorsque la mère est atteinte d'Alzheimer, est très touchante. On ressent un amour profond, viscéral : "J'avais besoin de la nourrir, de la toucher, de l'entendre". J'ouvre ce livre aux ¾ (voir suite de la soirée).
Annick L
J'aime vraiment beaucoup cette auteure, et en particulier ces deux romans que j'ai découverts à l'époque de leur parution je que j'ai ensuite souvent offerts. J'adore aussi Les Années, un livre remarquable. Qu'est-ce que j'aime tant chez elle ? Sans doute sa capacité à dépasser la dimension autobiographique, tout en partant à chaque fois de son expérience de la vie et de ses drames : ici la mort de son père, puis de sa mère.
Elle les replace dans un contexte et elle a un talent fou pour faire revivre, à travers eux et des détails du quotidien, un milieu social à une époque donnée, par exemple en citant ces maximes ordinaires aujourd'hui oubliées. Et cette évocation fait ressurgir en moi plein de souvenirs, me touche profondément, même si Annie Ernaux évite tout effet superflu, tout pathos, à distance de ce qu'elle raconte. Je ne suis pas du tout d'accord avec Monique qui trouve que dans La Place le regard porté sur son père – cet homme simple qui n'a pas beaucoup évolué socialement (d'ouvrier agricole à ouvrier en usine, puis petit commerçant !) – est méprisant, il n'y a aucun mépris là-dedans. Ce qu'elle montre bien c'est comment sa propre ascension grâce à ses études, puis à son mariage "bourgeois" a créé peu à peu un écart impossible à combler avec cet homme, mal à l'aise avec sa propre fille. Avec sa mère leur relation fusionnelle a permis de préserver le lien. C'est un déchirement douloureux souvent évoqué par des écrivains et des sociologues. Ce livre est comme une réparation pour rendre hommage à ce père incompris qui l'a pourtant aimée et portée au plus haut.
(Dispute entre Annick et Monique, mais qui n'en viennent pas aux mains…)
Le portrait qu'elle en dresse est au contraire plein de tendresse et de respect, même si elle tient l'émotion à distance. Pour moi c'est un grand écrivain car, avec une extrême économie de moyens, elle réussit à être d'une efficacité formidable. La Place me fait beaucoup penser à un roman de Jean Rouaud, Des hommes illustres : même hommage à son père, tôt disparu, même évocation d'un milieu simple, dans une province française des années 50. Le style est certes très différent (récit plein de scènes pittoresques, rythme soutenu) mais le projet littéraire est le même : prêter une seconde vie à des êtres chers en les resituant dans leur contexte.
Fanny
C'est pour moi une relecture. Et même une re-re-lecture pour Une femme. C'est le même plaisir et la même émotion : des choses très intimes avec une portée universelle. L'écriture n'est pas froide, pour moi elle est réaliste. Avec un aspect sociologique et au plus près des émotions. Pour le père, je n'ai pas senti de mépris. Et quelle émotion quand à sa mort on trouve dans son portefeuille cet article de journal où elle est reçue deuxième au concours d'institutrices, ce qu'elle ne deviendra même pas d'ailleurs ! J'ai lu Les Armoires vides aussi. J'ai écouté de nombreux extraits de Les années. Et j'ai entendu à Reid Hall Mémoire de fille lu par Dominique Blanc en sa présence (visages envieux de ceux qui n'y étaient pas...) J'ai du mal à dissocier les livres. Mémoire de fille, d'une certaine manière c'est beaucoup plus construit. C'est intéressant d'avoir lu La place pour comprendre Mémoire de fille. Je ne suis pas de sa génération, je ne viens pas de Normandie, mais je peux me retrouver du fait de la portée de ses livres. J'ouvre en grand ses deux livres et le reste.
Catherine
J'ai lu Une femme en premier puis l'autre. La scène du cercueil par exemple est dépouillée, réaliste, il ne manque que les clous du cercueil. Elle est détachée, mais elle ne l'est pas. Le livre entraîne des résonances personnelles. Elle évoque la vie à la campagne, la guerre, les commerces, des expressions : et je crois entendre ma grand-mère. Très intéressante est toute la problématique sociale, avec l'ascension sociale qui impose de se débarrasser d'habitudes. Il y a un rendu avec émotion et de talent. La relation avec la mère et le père, plus réservée avec le père, c'est touchant. L'un et l'autre livre se complètent et c'est intéressant de les lire l'un après l'autre. J'ouvre en grand.
Séverine
J'ai lu La place puis Une femme. Je suis d'une certaine manière dans la même situation qu'Annie Ernaux. Il s'agit de surclassement, pas de déclassement. J'ai pensé à Ressources humaines de Laurent Cantet : le fils va faire un stage là où le père est ouvrier (et en plus le bonus du DVD comporte un commentaire de tout le film par Annie Ernaux et une rencontre entre elle et Cantet sur le thème de "la honte" !) J'ai préféré La place, où elle parle d'elle-même. Quant à Une femme, j'ai pleuré tout le temps. Ce n'est pas une lecture-plaisir, mais c'est une lecture essentielle. Je l'ai lu dans un volume emprunté à la bibliothèque qui s'intitule Écrire la vie : c'est vraiment ça. J'ai préféré La place. Je ne sais pas expliquer comment elle arrive avec ce style… J'ouvre en grand.

Claire
C'est à cause ou grâce à toi que nous lisons Annie Ernaux.

Séverine
Ah oui, plusieurs d'entre nous (11 de Voix au chapitre) avons rencontré à Trinity College à Dublin lors de notre "voyage littéraire" un éminent universitaire titulaire de la chaire de français à qui j'ai demandé quels auteurs français contemporains étaient au programme du cursus de français. Le premier nom cité : Annie Ernaux ! Ce qui nous a donné envie de la (re)programmer...

Claire
Outre ce détour par l'Irlande, c'était une très bonne idée que vous avez eue Fanny et Annick de nous proposer les deux livres ensemble.
Je crois que c'est dans le groupe que j'ai lu mon premier Ernaux. J'ai lu une dizaine de livres, mais aucun consacré à la famille car ça me barbe a priori : Passion simple, Journal du dehors, Se perdre, L'occupation, L'usage de la photo, Les Années (un chef-d'œuvre !), Mémoire de fille, Regarde les lumières mon amour (que j'avais lu quand on avait choisi de lire au choix dans la collection "Raconter la vie").
Quand j'ai commencé La Place, j'ai eu un sentiment que doivent souvent connaître les gens qui ont beaucoup lu, et beaucoup lu un auteur, et qui pour moi est exceptionnel, j'ai eu un sentiment de retrouvailles ; je me suis retrouvée dans une écriture où j'aime baigner : ce je unique, ces expressions en italique qui soulignent la langue, le rapport à l'écriture car on est aussi dans le livre en train de se faire, la force de certaines scènes, l'émotion ressentie sans aucun appel à l'émotion (poignante, qui sert le cœur), l'analyse fusionnée avec le rendu, le renvoi à soi-même lecteur (dans le vécu, comme dans la langue : je pense à cette expression "aller aux commissions"). J'ouvre en grand La place et aux ¾ Une femme, peut-être moins dépouillée.
Etienne
Je ne connaissais pas Annie Ernaux et je vous remercie de l'avoir découverte. Car j'ai un très grand enthousiasme. J'ai lu Une femme puis La place. Je me suis d'abord demandé quel était le projet. Je me suis arrêté à cette expression : "passer sous la littérature" ; était-ce de la modestie ? Puis j'ai compris : elle passe sous l'image. Elle trouve les parents sous l'image, elle leur redonne vie à partir d'instantanés. Il n'y a pas de mépris. Mais c'est sans concession. Ça m'a touché. J'ai eu un projet pour mes grands-parents encore vivants et je les ai enregistrés plusieurs heures, à la pêche aux anecdotes, et j'ai constaté qu'ils n'étaient pas vraiment les personnes que je croyais. Ainsi elle passe sous la photo. Le deuxième projet que j'ai découvert c'est de résoudre la tension due au surclassement. Elle est programmée pour ça. On comprend d'où ça vient. La place est plus sociologique. Le style est précis, chirurgical. Avec une tentative de revenir à l'essentiel et de ne pas faire d'effet de style. C'est La place que j'ai le plus aimé. Et qu'elle parle aussi de ses grands-parents, ce grand-père qui hait les livres. Quel pouvoir pour décrire l'ambiance ! Et cet enfant en convalescence qui meurt étouffé... ("Un enfant du village, en convalescence d'une scarlatine, est mort étouffé sous les vomissements des morceaux de volaille dont on l'avait gavé.") Et Proust ! (qui "relevait avec ravissement les incorrections et les mots anciens de Françoise. Seule l'esthétique lui importe parce que Françoise est sa bonne et non sa mère.") Et c'est le désir de ses parents ce surclassement. J'ouvre entièrement pour les deux.
Danièle
Je ne connaissais pas encore Annie Ernaux, quand, l'année dernière, un copain de ma fille, sociologue, m'en a offert trois (La honte, Regarde les lumières, La place). En lisant le premier, j'ai d'abord cru que c'était un ouvrage à tendance sociologique, et que cela expliquait le style atone, factuel, et pour tout dire ennuyeux. Puis, pour chacun d'eux, au fil de la lecture, j'ai constaté qu'une certaine émotion me gagnait, sans que rien n'ait changé dans le style. Comment procurer une telle émotion avec une telle économie de moyens ? C'est la question que je me pose en fait dans tous les livres que j'ai lus d'elle, en particulier dans La place, et dans une moindre mesure avec Une femme.
Je parlerai surtout de La place. Elle dit p. 24 : « le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art, ni de chercher à faire quelque chose de "passionnant", ou d’"émouvant". » En fait, l'émotion naît justement de ce qu'elle va à l'essentiel, capté derrière chaque geste, chaque expression, chaque description. Elle rend compte ainsi du très fort sentiment d'appartenance de ses parents à leur milieu, mêlé d'un sentiment d'infériorité au fur et à mesure de l'entrée de leur fille dans un monde enrichissant intellectuellement et socialement, mais qui la métamorphose et qui n'ouvre aucun espace de communication avec le monde qu'elle laisse derrière elle – son mari, par exemple, ne verrait pas l'intérêt, d'après elle, d'aller rendre visite à ses parents.
"La place", c'est la place qu'on occupe socialement. Ici, c'est le côté perte qui est raconté. C'est la perte des liens avec les parents, avec l'environnement populaire de son enfance, avec en plus un sentiment de trahison. Parce que l'enfance, c'était aussi le bonheur, mais "à la fois le bonheur et l'aliénation". Le père, lui, se sent "déplacé" quand il n'est pas à la hauteur d'une situation (p. 59), pas à la hauteur de sa fille, aussi.
Il me semble aussi que ces tranches de vie nous concernent tous, dans la mesure où, à l'âge de l'adolescence, on a parfois honte de ses parents, on cherche à s'éloigner ou en tout cas à s'en démarquer – sauf à être en parfaite harmonie avec ses parents !... Ce peut être dans l'ascension sociale, comme ici, ou autre chose. C'est une vision qui évolue. Mais c'est au moment où ils disparaissent, souvent, que nous sommes prêts à rassembler nos souvenirs par flashes, pour une appréhension plus objective de nos rapports. En cela, le livre a une portée universelle qui me touche beaucoup.
Geneviève
Je n'avais pas lu Une femme que j'ai découvert avec bonheur. En revanche, La place est important pour moi depuis longtemps. J'ai lu aussi La Femme gelée, Les armoires vides, Les Années et Mémoire de fille. Mais je fais partie des gens qui ont été agacés par Passion simple.
J'ai relu La place qui pour moi reste lié à la période où j'étais documentaliste en lycée professionnel en Seine-Saint-Denis. J'étais très frappée par les conflits de loyauté dans lesquels se débattaient certains, entre réussite scolaire et fidélité à son groupe, sa famille et sa langue. J'ai souvent conseillé La place et certains ont eu l'air d'y être sensibles. Je réalise maintenant l'écart entre la vie d'une jeune fille normande et celle de ces jeunes ! J'ai plus été frappée cette fois par le portrait de son père, que je perçois comme à la fois plein de tendresse mais aussi empreint de rejet et de honte. Dans Une femme comme dans La place, j'admire la manière dont Annie Ernaux tisse un discours fait d'émotions et de sensations. C'est de cette manière qu'elle reste fidèle à ses parents et qu'elle leur construit une sorte de "tombeau" au sens littéraire du terme.
De par le sujet du conflit de loyauté social, j'ai pensé à Retour à Reims et même à l'excellent livre de Stéphane Beaud 80 % au bac... et après ? qui traite du sentiment de trahison ressenti par les nouveaux bacheliers d'origine populaire.
J'ouvre en grand les deux romans.
Françoise
Annie Ernaux, pour moi c'est une grande écrivaine. Les Années, c'est formidable. Il n'y a que Passion simple que je n'ai pas aimé. C'est extrêmement émouvant, l'œuvre d'Annie Ernaux. Qui disait tout à l'heure que son œuvre, c'est un tout ? Et pour ce tout, j'ouvre en grand.
Avec son écriture, je ne sais pas décortiquer comment elle s'y prend pour rendre à la fois la distance, l'émotion, l'universel : car il y a forcément une résonance pour chacun. Le rapport à la mort des parents bien sûr. Son écriture me bluffe. Les deux, La place et Une femme m'ont touchée. La place m'a plus intéressée par le côté sociologique, et cette époque d'après-guerre, avec les premières résidences secondaires, le commerce. Les parents ont aussi voulu sortir de leur milieu : le père est passé de la paysannerie à la classe ouvrière (comme mon grand-père) puis ils ont été commerçants, avec un retour en arrière. D'autant que le père a longtemps été obligé d'être les deux, ouvrier et petit commerçant. "
(Nouvelle dispute concernant le fait que devenir commerçant est une promotion ou une descente sociale…)
J'ouvre en grand.

Claire
La lecture d'Annie Ernaux m'a donné envie de lire Retour à Reims de Didier Eribon que je vais voir adapté au théâtre par Ostermeier.

Monique L
Je l'ai vu et ne te dis pas comment ça finit...

Claire
J'ai trouvé le livre très intéressant sur le parcours de cet autre "transfuge de classe", même si l'auteur que je perçois dans le livre ne suscite pas mon entière sympathie. Mais ce n'est pas une "écriture" comme Annie Ernaux, ce n'est pas ciselé, ce n'est pas un texte où je me dis comme pour Annie Ernaux" il n'y a pas un mot de trop". Il rend hommage à Annie Ernaux à plusieurs reprises (voir les passages). Il m'a donné envie de lire des livres d'auteurs qui ont compté pour lui et pour certains pour Annie Ernaux (et que je ne lirais sans doute pas sans le groupe) :
de Pierre Bourdieu Esquisse pour une auto-analyse, de Simone de Beauvoir Mémoires d'une jeune fille rangée.

Plusieurs
Je suis pour !

Claire
De plus, nous n'avons jamais rien lu de la Grande Simone.

(Le livre est programmé.)

Claire
C'est quand même très gros...
Il y a aussi, que cite Eribon
: Élise ou la vraie vie de Claire Etcherelli.

Annick
Oh non, c'est un roman social réaliste des années 70, très ennuyeux.

Claire
Et un auteur américain qui a une dizaine de livres traduits en français, John Edgar Wideman, Suis-je le gardien de mon frère ?

(Personne ne connaît ce nom.)

Claire
Dans le livre d'Eribon, j'ai été très intéressée par ses explications sur la substitution au soutien automatique au PCF ("le parti") par celui au FN qui touche sa propre famille. Et je me suis dit : alors qu'Annie Ernaux n'hésite pas à écrire de façon très engagée dans la presse, elle ne s'attarde pas sur le rapport à la politique de ses parents.

Etienne
On parle de Croix-de-feu à un moment.

Françoise
Dans leur café, les parents évitent la politique justement.

(Voir des précisions ultérieures à la soirée.)

Claire
J'ai lu cette semaine Le vrai lieu, des entretiens avec Michelle Porte, qu'on a pu voir à l'écran. Et je vous recommande le petit bijou Retour à Yvetot, aux éditions du Mauconduit, des éditions "à la première personne", dont la ligne éditoriale est définie entre autres par trois citations savoureuses :
- "Consigner des paroles essentielles avant qu’elles ne s’évanouissent" (Jean Malaurie, fondateur de la collection "Terre humaine")
- "
L’intime est encore et toujours du social, parce qu’un moi pur, où les autres, les lois, l’histoire, ne seraient pas présents est inconcevable" (Annie Ernaux)
- "Pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de la regarder assez longtemps." (Gustave Flaubert)

Annick lit un passage de La place : "Un dimanche après la messe, j'avais douze ans, avec mon père j'ai monté le grand escalier de la mairie. On a cherché la porte de la bibliothèque municipale... voir la suite

Séverine
Tout compte fait, on peut conclure que le Trinity college a parfaitement raison... et nous pouvons envoyer nos avis à Annie Ernaux.

 

Ce qui fut fait. Annie Ernaux répond le 5 février 2019 :
Merci, merci de m'avoir fait lire une nouvelle fois les impressions de lecture de votre cercle, si vous saviez combien c'est intéressant/violent/jouissif pour moi de découvrir ce que pensent réellement des lecteurs ! Car, naturellement, les lettres que je reçois ne parviennent jamais de lecteurs qui n'ont pas aimé le livre, ou pas spécialement. Il est remarquable que La place divise toujours, sur l'écriture, sur le sens de ma démarche. Relire les interventions à propos de Passion simple en 1992 m'interroge : les réactions seraient-elles les mêmes aujourd'hui ?
J'ai sursauté en lisant que Élise ou la vraie vie était un "roman social réaliste des années 70, très ennuyeux". Peut-être que le contexte – la guerre d’Algérie – n'a pas été perçu...
En tout cas, bravo pour "Voix au chapitre", et avec toute ma sympathie à tous.

 

QUELQUES REPÈRES À PROPOS DE L'ŒUVRE D'ANNIE ERNAUX

Ses livres
- 1974 : Les armoires vides, Folio 1984
- 1977
: Ce qu'ils disent ou rien, Folio 1989
- 1981 : La femme gelée, Folio 1987
- 1983 : La place, Folio 1986
- 1988 : Une femme, Folio 1990
- 1992 : Passion simple, Folio 1994
- 1993 : Journal du dehors, Folio 1995
- 1997 : La Honte, Folio 1999
- 1997 : "Je ne suis pas sortie de ma nuit", Folio 1999
- 2000 : La Vie extérieure, Folio 2001
- 2000 : L'Événement, Folio 2001
- 2001 : Se perdre, Folio 2002
- 2002 :
L'Occupation, Folio 2003
- 2003 : L'Écriture comme un couteau : entretien avec Frédéric-Yves Jeannet, Stock, Folio 2011
- 2005 :
L'Usage de la photo, avec Marc Marie, Folio 2006
- 2008 : Les Années, prix Marguerite Duras 2008, prix François Mauriac 2008, Folio 2010, Prix Strega de la littérature européenne 2016
- 2011 : Écrire la vie, coll. "Quarto" (plus de 1000 p.) : Les armoires vides - La honte - L'événement - La femme gelée - La place - Journal du dehors - Une femme - "Je ne suis pas sortie de ma nuit" - Passion simple - Se perdre - L'occupation - Les années
- 2011 : L'Autre Fille, éd. Nil coll. "Les Affranchis"
- 2011 : L'Atelier noir, éd. des Busclats
- 2013 : Retour à Yvetot, éd. du Mauconduit, texte de sa conférence prononcée dans sa ville d'enfance d'Yvetot en 2012, accompagné d'un entretien et de photographies personnelles avec, en guise de légendes, des extraits de ses livres
- 2014 : Regarde les lumières mon amour, Seuil coll. "Raconter la vie", Folio 2016
- 2014 : Le vrai lieu : entretiens avec Michelle Porte, Folio 2018
- 2016 : Mémoire de fille, Folio 2018

Des livres adaptés au théâtre
- La Femme gelée - Se Perdre - Passion simple - L'Événement - La Vie extérieure - Les Années - L'Autre Fille - L'Occupation - Mémoire de fille
Certains autres spectacles utilisent des extraits de différents livres.

Quelques interviews
De nombreux entretiens sont disponibles. En voici juste trois,
échelonnés dans le temps :
- Un entretien de fond de 2010 sur toute son œuvre au Centre Pompidou sur le thème "Écrire, écrire, pourquoi ?", avec Raphaëlle Rérolle, rédactrice en chef adjointe du Monde des Livres : à lire ou à écouter.
- Dans ce dialogue précédent approfondi, Annie Ernaux a une distance qu'elle n'avait pas encore quand elle parle avec Bernard Pivot 26 ans avant, au sujet de son roman qui vient de sortir, La place, à Apostrophes, 6 avril 1984, 10 min.
- Entre les deux, dans un film où la parole du cinéaste qui la questionne est "invisible", laissant toute la place à Annie Ernaux, elle parle de son écriture dans sa maison de Cergy, extraite du film Histoires d'écrivains, réalisé par Timothy Miller, La Cinquième, BPI-Bibliothèque publique d'information, 2000, 13 min.

Un rapprochement
- La vie des autres : Sophie Calle et Annie Ernaux, artistes hors-la-loi, Ania Wroblewski,
Presses de l’Université de Montréal, 2016 ; un rapprochement à l'intention des groupies de Sophie Calle, nombreux dans notre groupe.

 

 

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