Le Figaro, 08/10/2015
Le début du livre : ICI

La quatrième de couverture
 :
Armée d'un magnétophone et d'un stylo, Svetlana Alexievitch, avec une acuité, une attention et une fidélité uniques, s'acharne à garder vivante la mémoire de cette tragédie qu'a été l'URSS, à raconter la petite histoire d'une grande utopie. « Le communisme avait un projet insensé : transformer l'homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d'homme particulier, l'Homo sovieticus» C'est lui qu'elle a étudié depuis son premier livre, publié en 1985, cet homme rouge condamné à disparaître avec l'implosion de l'Union soviétique qui ne fut suivie d'aucun procès de Nuremberg malgré les millions de morts du régime.
Dans ce magnifique requiem, l'auteur de La Supplication réinvente une forme littéraire polyphonique singulière, qui fait résonner les voix de centaines de témoins brisés. Des humiliés et des offensés, des gens bien, d'autres moins bien, des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens impénitents malgré le Goulag, des enthousiastes de la perestroïka ahuris devant le capitalisme triomphant et, aujourd'hui, des citoyens résistant à l'instauration de nouvelles dictatures…
Sa méthode : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l'amour, la jalousie, l'enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d'une vie qui a disparu. C'est la seule façon d'insérer la catastrophe dans un cadre familier et d'essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L'histoire ne s'intéresse qu'aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n'est pas l'usage de les laisser entrer dans l'histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne. »
À la fin subsiste cette interrogation lancinante : pourquoi un tel malheur ? Le malheur russe ? Impossible de se départir de cette impression que ce pays a été "l'enfer d'une autre planète".

Svetlana Alexievitch est née en 1948 en Ukraine. Elle a fait des études de journalisme en Biélorussie, où ses parents étaient instituteurs. Sa première publication, La guerre n'a pas un visage de femme, en 1985, sur la Seconde Guerre mondiale, dénoncée comme "antipatriotique, naturaliste, dégradante" mais soutenue par Gorbatchev est un best-seller. Chaque nouveau livre est un événement et un scandale : Les Cercueils de zinc, en 1989, sur la guerre d'Afghanistan, qui la fait connaître en France et sera adapté pour le théâtre par Didier-Georges Gabily ; Ensorcelés par la mort, en 1993, sur les suicides qui ont suivi la chute de l'URSS ; et La Supplication, en 1997, sur Tchernobyl. Elle vit de nouveau à Minsk, après un long séjour à Berlin.


 

Svetlana Alexievitch
La Fin de l'homme rouge : ou le temps du désenchantement

Nous avons lu ce livre en mai 2016.
Nous avions lu La Supplication en octobre 2006.

Pour consultation :
- le discours de Svetlana Alexievitch lorsqu'elle a reçu le prix Nobel le 7 décembre 2015 
- une petite revue de presse (
articles élogieux, interviews approfondies, dans la presse française, belge, algérienne, canadienne, à la télévision, à la radio)
- des critiques sur le traitement des entretiens ("Les vrais-faux témoins de Svetlana Alexievitch" et "Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l'œuvre de Sveltlana Alexievitch")

Nous avons pu assister :
- au Théâtre de l'Odéon à une rencontre avec Svetlana Alexievitch
- au Théâtre de l'Atalante à une adaptation théâtrale de La Fin de l'homme rouge dans une mise en scène de Stéphanie Loïk.

Richard
Avec regret, je ne pourrai pas assister au groupe ce soir, mais je lirai avec un grand intérêt les commentaires du groupe sur La Fin de l'homme rouge. Je n'en ai lu que 23% (c'est ça les liseuses !) et je ne suis pas enthousiaste : lire une série de commentaires dont on connaît la teneur grâce à d'autres reportages ne stimule pas une grande envie de continuer...

Monique S
Ça alors !
Françoise D
J'avais lu La Supplication dans le groupe et avais beaucoup aimé. On retrouve un peu la même chose. C'est beaucoup plus gros et une lassitude s'est installée. Il y a des passages pour lesquels je me suis demandé ce qu'ils faisaient là. J'ai lu... 65% et je ne terminerai pas. J'éprouve une admiration pour le travail de l'auteure, pour son écriture utilisant le témoignage : c'est une création, c'est un objet littéraire. Il y a des moments insoutenables, par exemple l'histoire de la femme dont le fils s'est suicidé. Est-ce spécifique de ce pays ? C'est très émouvant.

Brigitte
A propos de ce que je n'avais pas aimé dans La Supplication, l'article que tu nous as envoyé Claire, m'a éclairée.

Monique S (interloquée)
Quel article ? Qui dit quoi ?

Brigitte
On lui reproche de modifier les témoignages, certains témoins lui ont reproché.

Claire
Jusqu'à lui faire un procès...
Brigitte
J'ai eu la même gêne que pour La Supplication. Mais j'ai été très intéressée. Précisément à cette époque, celle de 1982, je suis allée en Russie, j'avais fait plusieurs années de russe, j'étais dans Grossman, Bougalkov... j'étais intéressée donc par ce livre. Il y a des choses incroyables, sidérantes. On accuse une femme d'avoir des contacts en Pologne (c'est là où vit sa sœur), on l'arrête, on l'interne en camp ; son mari, dont la femme a été arrêtée
, est maltraité, pendu nu, finalement il y a eu non-lieu ! Pour se repositionner socialement, il demande à aller combattre en Afghanistan, mais on le lui refuse car il est le mari d'une ennemie du peuple. Malgré tout cela, nous le voyons à la fin de sa vie porter, avec ses amis, un toast au camarade Staline ! L'homo sovieticus est spécial. Ils y croient, comme les martyrs religieux, c'est sidérant. C'est la formation, l'éducation, qui conduisent à cet état de fait. Aujourd'hui sous Poutine, l'armée est pareillement horriblement cruelle ; il y a chez les Russes une réceptivité à un romantisme et à une cruauté. J'ai lu 100% et j'ouvre entre ½ et ¾.
Monique S (qui avait rédigé son avis pour le nouveau groupe parisien)
L'auteure constitue une œuvre avec la voix des autres, et parfois des juxtapositions de phrases sur un même sujet comme un chœur. Sa composition me fait penser à un oratorio et j'aime beaucoup les transitions entre des passages de solistes et les chœurs, comme dans une tragédie grecque.
En lisant son livre, j'ai découvert ou pris conscience d'événements historiques dont je n'avais pas toujours pris la dimension. Et, contrairement aux actualités telles qu'elles sont présentées dans les journaux télévisés, elle les humanise en laissant la parole à ceux qui les ont vécus.
Ses livres sont des grandes fresques de l'humanité. Ce sont des "monuments" au sens étymologique "se remémorer". Ce que j'apprécie dans ce livre, c'est la richesse des points de vue multiples et souvent contradictoires. On va plus loin que le fait divers, car en écoutant la voix et la voie de chacun, d'abord on compatit ; et puis on est amené à réfléchir, à s'interroger soi-même. Quelles sont les valeurs qui me font désirer et vivre ? Que suis-je capable de faire pour ces valeurs ? Qu'est-ce qui fait le sel de la vie ? Peut-on échapper à son époque ? Est-on seulement des marionnettes ou des êtres libres ? Elle parle de l'homme soviétique, mais on peut retrouver les mêmes choses dans beaucoup de d'époques historiques partout dans le monde, et en cela je suis frappée, contrairement à toi Brigitte, par l'universalité de l'homo sovieticus. Certains passages d'horreur nous font dresser les cheveux sur la tête : "l'homme est un loup pour l'homme", quel que soit le lieu, petit hochet des circonstances.
Mais il y d'autres moments, où on est aussi éberlué par la fraîcheur des souvenirs d'enfance heureux par exemple, par la générosité gratuite de certaines personnes, et par "l'amour" en général. Personnellement, je suis admirative et très émue par l'auteure, sa force de caractère (on peut être tuée pour ça dans ces pays-là, et elle a été interdite de séjour dans son propre pays pendant plusieurs années), son travail de Titan, sa volonté de donner la parole aux êtres humains, la qualité des confessions qu'elle obtient (je pense que sa personnalité y est pour quelque chose).
Dans le monde d'aujourd'hui, elle propose une vision du monde qui sort du "choc des photos" et surtout de la parole unique lénifiante qui nous asphyxie. Après cette lecture, je suis habitée par l'idée que chaque être humain est unique, précieux, et le fruit de son histoire aussi (l'histoire par exemple qu'elle retrace du jeune tchétchène qui a posé la bombe dans le métro). Elle crée un genre, que j'avais découvert dans La Supplication que j'avais adoré et proposé au groupe. Après avoir lu La Supplication, jamais plus je ne considérerai le nucléaire comme avant. Elle crée un texte à partir de milliers d'entretiens, pour rendre compte d'un événement, d'une époque historique. Son texte est constitué des paroles de milliers de personnes. La force de son œuvre émane de son projet, de son énergie, et de sa recomposition des matériaux.
Nous avons été plus plusieurs* à aller l'écouter à l'Odéon en novembre. (Elle avait été invitée, avant d'avoir reçu le prix Nobel). Elle se présente sans fards et sans sourire, pas du tout dans "la séduction" habituelle des plateaux. Elle répondait aux questions d'un critique ; ce fut un peu long et très sérieux, car l'interprète ne donnait sa réponse en français que lorsqu'elle avait fini sa réponse (qui durait bien 10 minutes). Elle n'a parlé que de sa façon de travailler, de récolter les témoignages, durant des années, dans l'ombre et l'anonymat le plus total. Elle a juste dit à un moment que dans le pays où elle vivait, qu'on ait un ou sept prix Nobel ne lui apportait aucune protection particulière. Mais elle n'attire jamais les projecteurs sur elle-même, ni sur les conditions de sa vie, ni sur ses problèmes avec les autorités. Elle avait juste parlé de son enfance dans un village où tous les hommes étaient partis à la guerre et dit qu'elle avait trouvé là l'inspiration de son premier livre, consacré aux femmes qui font tourner le pays pendant la guerre.
Rozenn
J'ouvre à 1000% (voir plus loin l'avis de Rozenn réécrit après la soirée)
Monique L
Je suis d'accord sur l'universalité qui transparaît dans le livre. J'ai compris l'histoire même réécrite, de manière beaucoup plus claire que les livres de géopolitique. Mon fils était à Moscou en 1991 et nous disait qu'en effet à la radio officielle pendant le putsch on passait Le Lac des cygnes. Certaines choses pour moi incompréhensibles m'ont semblé plus claires : comment regretter le stalinisme par exemple ; victime et bourreau, on peut être les deux à la fois. Elle décrit vraiment les conflits ethniques, et le conflit générationnel entre anciens et jeunes. Je ne sais plus quoi penser sur ces sujets ; ce livre ne prétend pas d'ailleurs apporter de réponse. Je n'ai pas compris le rôle du chapitre de la femme qui quitte mari et enfants pour se rapprocher d'un tueur emprisonné.
L'auteure est une femme d'exception.
Nathalie RB
Au début de ma lecture, j'ai été exaspérée : je ne comprenais comment il était possible de témoigner d'horreurs pareilles sans jamais reconnaître que cet engouement était lié à au besoin psychologique d'avoir un idéal. Je soupçonnais l'auteure d'avoir trié de façon partiale en écartant tous ceux qui avaient conscience de cette manipulation. Mais j'ai été rapidement absorbée par l'œuvre et quand je replongeais dans la lecture, je n'arrivais plus à lâcher. J'ai vraiment eu l'impression physique d'avoir fait un voyage dans le temps, d'avoir touché du doigt plusieurs époques. Il me semble qu'une affirmation éclaire de façon fondamentale ce à quoi ils ont cru : "l'idée n'est pas coupable" p. 206. C'est intéressant parce que comme pas mal de mes connaissances, j'ai été sensible au communisme et à la possibilité d'un autre système. Une autre affirmation que les nostalgiques revendiquent est très intéressante. Il s'agit du fait qu' "il faut mourir avec son époque" p. 199. Ça m'a touchée parce qu'on voit bien aussi certaines personnes autour de nous qui ne se reconnaissent plus dans la société telle qu'elle a évolué. Mais c'est aussi à mon avis, une façon de se défausser des responsabilités. Je n'ai pas aimé les chapitres façon "brèves de comptoir" qui m'ont paru artificiels et de peu d'intérêt. L'écriture m'a surprise (comme ces gens parlent bien !), car je ne savais pas que l'auteure avait travaillé les témoignages et donc avait accompli un travail de réécriture littéraire. J'étais également intriguée quand soudain, elle se mettait en scène (surtout pour le partage des larmes). Pourquoi seulement dans certains cas ? Et la réflexion sur les livres m'a beaucoup interpellée car j'adhère à l'idée que c'est l'art et la littérature qui nous différencient du barbare. Or, les livres ne les ont pas protégés de la barbarie. Un des thèmes du livre est la question "qu'est-ce que le bonheur ?" ; avec une réponse de bonheur collectif. Un des témoignages formule un constat amer confirmé par les événements historiques qui lui donnent raison "La hache est toujours là. Une hache, ça survit toujours à son maître" p. 326. Moi, je trouve que cette soif de collectivité, d'idéal, les rend incapables de vivre pour eux-mêmes, individuellement. En fait, ils ne sont pas des hommes libres et jamais ils ne le reconnaissent.
Ce ne fut pas une lecture plaisir, j'ai pleuré. Je ne donnerai ce livre à personne, mais je l'ouvre en grand. (voir précisions plus loin après la soirée)
Fanny
J'ai beaucoup aimé, le côté vision intérieure, avec ce grand patchwork, donnant une vision complexe mais plus facile à comprendre que les livres de géopolitique.
Pour ma part, je me suis trouvée immergée dans une réalité très éloignée de moi, c'est à dire de la société et de l'environnement qui sont les miens. En ce sens ces témoignages illustrent pour moi la distance qui nous sépare de cet "homme rouge" et la brisure qu'il y a pu alors avoir entre l'ex-URSS et l'Europe occidentale. Pour autant par rapport à l'aspect émotionnel et aux sentiments humains j'ai retrouvé à travers ces témoignages des valeurs universelles ce qui m'a profondément touchée.
A propos de cet adolescent qui se suicide, dans le témoignage de la mère et des camarades de ce jeune homme, on essaie de trouver un sens à son acte dans le contexte ou il se trouvait. Dans la seconde partie de ce témoignage j'ai été frappée par le fait que ses amis ne parlent pas directement de lui mais de la société dans laquelle il vivait tout en soulignant que c'est en fait de lui qu'ils parlent (p.196 "Vous avez compris ? Je vous ai parlé d'Igor... De notre génération perdue, avec une enfance communiste et une vie capitaliste"). Il y a aussi un rapport à l'exil et aux pays qui sont sortis de l'Union soviétique. Le fait que des témoignages sont reconstitués ne m'est pas apparu au début. Il y a un projet littéraire, mais elle, on ne l'entend pas beaucoup. Elle retransmet le témoignage d'un vieux monsieur, car elle pense que ça fait partie de l'Histoire : le fait de raconter fait passer le témoignage à l'Écriture. C'est parfois difficilement soutenable. Je suis contente de l'avoir lu. C'est très dur émotionnellement. (voir précisions plus loin après la soirée)
Emmanuel
J'ai conseillé à ma femme de le lire, elle a hâte de livre nos commentaires. J'ouvre à 1000%. L'aspect reportage est chiant pendant les 50 premières pages, puis la profondeur humaine, la responsabilité de l'écrivain pour faire connaître à d'autres ces témoignages, mettent en évidence cette violence d'une société. Le suicide de l'ado qui dès l'école joue toujours à la guerre, c'est l'image d'une société violente, dans toutes ses violences, une société idéologique et puissamment intellectuelle (voir le passage sur les Frères Karamazov p. 346). C'est trop compliqué d'être libre, d'être heureux. Quand j'ai compris cela je suis entré totalement dedans, ça m'a rappelé L'art français de la guerre d'Alexis Jenni...

(14 paires d'yeux désappointés montrent qu'ils ne connaissent pas ce livre...)

... avec la désincarnation de cette société trop intellectuelle : les amoureux sont dans un train, ils lisent et ne prennent pas de temps de s'embrasser. On voit bien le problème à vivre, à s'incarner. Une place est donnée à l'expression de la violence qui est normale dans les cours d'école (d'ailleurs moi qui arrive depuis peu de 10 ans en Amérique du nord, je suis surpris de cette même violence dans les cours d'école ici, qui semble normale). L'idéologie pardonne, justifie plutôt, toute cette violence, la grandeur d'une idée justifie toute cette violence. Il y a aussi un déchirement générationnel, avec par exemple la fierté de Gagarine ("Mon père s'était mis à croire dans le communisme après le vol de Gagarine dans l'espace. Nous étions les premiers ! Nous pouvions tout !"). Une femme raconte une fête en Azerbaïdjan Navrouz Baïram de partage entre tous et du jour au lendemain ils s'entretuent. Où est le progrès de la liberté ? Comment vivre cette transition vers la liberté ?
Annick LJ
J'ouvre à 100 000%. La découverte de cette auteure est pour moi une vraie révélation car je n'ai jamais rien lu de semblable : une œuvre qui orchestre une polyphonie de voix très différentes (hommes, femmes, jeunes et vieux), comme au théâtre, tout en donnant l'impression d'une grande cohérence d'ensemble.

Claire
Elle dit qu'elle a emprunté sa méthode à son maître (Alès Adamovitchl)...

Annick LJ (qui a transmis son avis rédigé)
Le matériau dont elle se sert (des centaines d'entretiens aux quatre coins de l'ex-URSS, rassemblés sur plusieurs années) donne une idée de son ambition : se faire le "porte-parole" d'une génération de russes floués par l'avènement d'une pseudo-démocratie et d'une société "libérale". Mais contrairement à un journaliste ou à un sociologue elle s'autorise à reprendre ce matériau pris sur le vif pour le fragmenter, le réécrire, l'assembler en plusieurs grandes parties selon son propre fil directeur (thèmes récurrents, repères historiques liés aux moments clés de la chute du système soviétique) et nous en donner ainsi sa vision assumée, comme un miroir subjectif. Cela lui a été souvent reproché mais elle s'en est justifiée à plusieurs reprises. Des titres très littéraires permettent au lecteur de se repérer dans cet ensemble impressionnant : "Où il est question de la beauté des dictatures et du mystère des papillons pris dans le ciment", "Où il est question de l'aumône des souvenirs et du désir éperdu de trouver un sens", "où il est question d'un temps où tous ceux qui tuent croient servir Dieu"…
J'ai toujours été passionnée par la représentation de l'expérience humaine dans la littérature, et j'ai été d'emblée captivée par tous ces témoignages, si forts, sur une réalité qui m'était radicalement étrangère, celle de l'Union soviétique, de son Histoire violente, marquée par les guerres, par la terreur d'un régime totalitaire qui a fait des millions de morts. J'avais lu à l'époque des romans (Soljenitsyne, entre autres, sur l'expérience du goulag), des essais sur le stalinisme… mais rien qui me permette d'appréhender, comme de l'intérieur, la façon dont le communisme russe avait pu formater aussi profondément les individus, dès le plus jeune âge, et leur inculquer des valeurs et des idéaux indélébiles (le fait de faire passer l'intérêt général avant les siens propres, la force des liens collectifs et de la solidarité, l'amour de la patrie pour laquelle on est prêt à mourir, le culte du dictateur s'apparentant à une religion au point que même les victimes de la terreur continuent à aimer leur bourreau…). Des idéaux qui donnaient tout de même également un sens à leur existence, une dimension qui m'a été particulièrement sensible : "les objets ont désormais autant de valeur que les idées et les mots". J'ai aussi mieux compris, après l'espoir formidable qu'avait suscité la perestroïka chez la plupart des russes, ce qu'a été ensuite le drame des désillusions face au triomphe du libéralisme sauvage, du chacun pour soi… du moins chez les plus âgés - les jeunes s'étant globalement mieux habitués à ce nouveau système libéral qui leur semblait ouvrir des perspectives. La diversité des points de vue exprimés rend ainsi compte de toute la complexité de la réalité et des ambiguïtés liées aux trajectoires individuelles ou au positionnement social de chacun(e). Il faut reconnaître qu'aucun livre d'Histoire n'offre cette expérience au lecteur !
J'ai d'ailleurs beaucoup admiré le talent de Svetlana Alexievitch pour mener ces entretiens et établir un degré de confiance tel que les "interviewés"" livrent des sentiments et des réflexions aussi personnels, parfois jamais encore exprimés.
Une fois ce livre terminé ce livre j'ai eu envie de poursuivre ma découverte de cette œuvre et j'ai lu La Guerre n'a pas un visage de femme consacré à l'expérience qu'ont pu vivre les femmes russes (un million de combattantes) pendant la Seconde guerre mondiale. Un parti pris très original aussi, puisqu'on n'avait fait entendre jusqu'alors que le seul point de vue des hommes (sur cette guerre et sur les autres). Un livre qui a d'ailleurs valu à son auteure bien des ennuis avec la censure puisqu'elle s'écartait de la version officielle empreinte d'héroïsme et de patriotisme. Svetlana Alexievitch l'a publié plus de 20 ans avant La Fin de l'homme rouge mais on y retrouve le même parti-pris (à partir d'une large collecte d'entretiens). La lecture en est tout aussi bouleversante et il m'a fallu faire des pauses pour reprendre mon souffle ! J'ai pourtant trouvé que la composition d'ensemble n'était pas aussi aboutie, avec une juxtaposition de trop brefs témoignages, et que l'écriture, ou plutôt la réécriture, ne donnait pas la même impression d'unité, de cohérence. De plus les fréquents commentaires de l'auteure, ses introductions aux "chapitres" amènent des ruptures dans le flux de la lecture. Dans La Fin de l'homme rouge, au contraire, SA réussit à s'effacer beaucoup plus efficacement derrière les protagonistes dont elle fait entendre les voix. Autant d'indices qui démontrent, pour ceux qui en doutent, qu'elle construit bien, en partant de ce matériau singulier une œuvre à proprement parler littéraire grâce à un travail d'écriture de plus en plus abouti.

Geneviève
J'ai lu 130 pages. Il me semblait bien avoir vu La Supplication au théâtre. J'ai été intéressée par les avis du groupe. Je ne comprends pas la polémique sur vrai ou faux appliqué aux témoignages… Il y a un rythme haletant, chaque récit va très vite, comme une respiration, due à la structure des phrases. C'est très intéressant. J'ai lu le dernier livre d'Annie Ernaux, Mémoire de fille, c'est le même problème de faire comprendre ce qu'on a été et l'impossibilité de le faire partager à d'autres. Je suis passionnée par le coté kaléidoscope. J'ai été élevée non pas dans le communisme, mais dans l'idéologie de l'éducation populaire, les CEMEA, les colonies de vacances, j'ai vécu en communauté et j'ai renoncé à communiquer sur ces sujets quand on pense que c'était la partouze permanente. Est-ce russe? Est-ce universel ? Ce débat est passionnant. Il y a des choses que nous ne pouvons pas comprendre. Cela me rappelle La 25ème heure : on ne l'a pas lu ici ? Le type justifie ce dont il va mourir. Écouter les gens, caramboler des histoires, coincer deux femmes amies qui ont des opinions tout à fait différentes… j'ouvre aux ¾.

Rozenn
Pourquoi tu n'ouvres pas en grand ?
Geneviève
Parce que je n'ai pas tout lu…

Claire
J'avais aimé La Supplication, mais en relisant mon avis sur le site j'ai vu que j'avais été gênée par le statut des textes : qui parle ? qui écrit ?…
Avant de lire ce livre, c'est difficile de ne pas savoir plein de choses sur le contenu du livre et sur cette auteure…, ce qui n'empêche pas de découvrir les voix, les vies, les parcours personnels et "l'ancrage" de l'homme rouge en soi. Si on s'interroge sur le projet, on l'a dans l'introduction et l'historique est bien fait et commode pour les ignares comme moi.

Fanny
Moi aussi j'ai bien apprécié.

Claire
J'ai eu tout de suite plusieurs efforts à faire : repérage des voix dans le premier chapitre (j'étais perdue), le rôle des italiques, l'implication de la narratrice, la correspondance entre des titres à la Jules Verne et le contenu (pas toujours claire) et la datation des paroles. Vers la page 100, je me suis dit mais ça va durer comme ça 540 pages ?! J'ai compris... j'ai senti... est-ce que ça vaut la peine que ce soit si gros ? J'ai donc lu ici et là de longs passages, mais j'ai sauté. Je me suis interrogée sur la conception, la composition, puisque finalement en ce qui concerne l'écriture elle-même qu'est-ce qu'elle fait ? Elle choisit les paroles et elle compose : je n'ai pas tout compris, pourquoi ça avant ça et je ne me retrouve pas dans les dates des paroles (la 2e partie évoque des événements comme dans la 1ère partie). Je suis très contente que tu dises Rozenn, toi qui l'as lu deux fois, que tu n'as pas encore trouvé la composition. Eh ben c'est fouillis ! Et le rapport sur l'Afghanistan, chiant !
Ce qui m'a frappée, hormis les souffrances terribles et l'horreur du régime (des régimes) c'est l'idéal collectif intégré du communisme, beau finalement, taxé à un moment de "socialisme émotionnel", ou tenant lieu de religion, "j'aime bien le mot "camarade", et je l'aimerai toujours". C'est aussi le rôle des écrivains ("chez nous, un écrivain, c'est plus qu'un écrivain C'est un maître. Un maître à penser." Vous noterez qu'un écrivain que j'ai proposé et qui a fait un flop est cité Chesterton...

Emmanuel
... avec une devise remarquable !
Claire
Et les samizdats c'est incroyable, quelqu'un qui s'était procuré un nouveau livre pouvait débarquer même à deux ou trois heures du matin, il était toujours le bienvenu. Et le coup de théâtre, avec la parole libérée, ça paraît merveilleux, les gens qui lisent dans le métro, l'abonnement du couple à 20 revues, la découverte des gens (les mêmes, avec des visages vivants et beaux : "D'où étaient sortis ces gens ? Ils n'étaient pas là avant !"). J'ai aimé la question de la définition de la liberté qui revient, avec des valeurs différentes, et l'importance du saucisson...
Il y a des scènes incroyables, par exemple quand par manque d'argent, on enterre les morts dans n'importe quoi, du papier journal... Et la folie des riches qui se font enfermer en prison pour avoir des sensations, il y a des histoires vraiment extraordinaires. J'aimerais bien après le tour de table revenir sur deux points : la littérature (l'auteure répond elle-même à l'objection qu'on lui fait, à savoir ce n'est pas de la littérature) et l'éthique (car ça craint quand même...)
Pour finir, je ressens un respect vis-à-vis du projet et le courage de son auteure, je trouve que oui c'est un livre remarquable, mais je ne m'y suis pas attachée et j'ouvrirai entre ½ et ¾.

Manuel
Merci d'avoir proposé le livre, merci à Rozenn. Le contexte historique m’a beaucoup intéressé. Surtout l’année 1989, la perestroïka, la disparition Gorbatchev, j’étais adolescent au moment des événements. Ça m’avait marqué. J’ai terminé ma lecture à la p. 221 car l'auteure intervient à la p. 218 sous forme d’insert dans le témoignage de Vassili Pétrovitch : "Je lui dis que je pourrais jamais comprendre cela. Il explose". Ce, après que Vassili a dit : «Je suis rentré avec deux blessures. Et trois décorations. On m’a convoqué au comité régional du parti. "Malheureusement, nous ne pouvons pas vous rendre votre femme. Elle est morte. Mais nous vous rendons votre honneur…" On m’a remis ma carte du Parti. Et j’étais heureux ! J’étais heureux…» Moi aussi j’explose, je ne comprends pas. Une fois qu'il est mort, l'auteure dit : "Aujourd'hui, j'ai décidé de publier ce récit dans son intégralité. Tout cela appartient désormais à une époque, et non plus à un homme en particulier". C’était une bonne raison de ne pas poursuivre ma lecture.
Le contexte historique est très présent avec des récits sur la première guerre mondiale, la seconde guerre mondiale. Il y a tellement de détails, qu’on oublie beaucoup de choses. Ce qui reste c’est une impression générale : ces gens sont morbides, ils sont tout le temps surveillés, ils restent dans leur cuisine pour parler.

Plusieurs
Ah oui, les cuisines !

Manuel
Et le saucisson. Finalement c’est le contexte historique qui m’a le plus intéressé, ce qui y est dit sur la Seconde Guerre mondiale. Ce pays "aime" la guerre, le livre montre cela, et je rejoins Brigitte pour dire qu'il y a des aspects spécifiques de la Russie. Je ne comprends pas cette aspiration à mourir pour ces idées, ces gens qui encore aujourd'hui célèbrent Staline. Quelle énigme ce personnage qui a tant souffert et qui continue d'aimer le Parti ! Après c'est trop dur ! Je ne donnerai ce livre à personne ! C'est trop dur.
Je trouve le livre mal fichu, fait de bouts de phrases, sujet-verbe-complément-points de suspensions. La lecture m'a paru laborieuse et parfois ennuyeuse. Il aurait fallu enlever au moins 50% du texte : il fait presque 600 pages ! Cette suite de témoignages ne rend pas justice à ceux qui ont témoigné. Je ferme le livre.

Claire
Carrément !
Manuel
Oui !

Lisa
Comme Claire au début, je ne comprenais pas bien. Puis j'ai adoré, je l'ai lu en 1 jour ½.

Plusieurs
Hein ? Wouah !

Lisa
J'étais en voyage en Lituanie...

Brigitte
... en plus ! Tu étais dans l'ambiance.

Lisa
Oui, justement, j'ai interrogé plein de jeunes, et c'est exactement comme dans le livre...

Emmanuel
... la coupure générationnelle.
Lisa
Oui. Les jeunes Lithuaniens sont heureux de ce qu'ils vivent, mais leurs parents regrettent le communisme. J'ai ressenti l'atrocité - personne n'a parlé de ça - du capitalisme. Pour moi, ce qui est horrible, c'est maintenant.
J'ai aimé beaucoup de de choses dans le livre, pas mal de petites phrases, comme "il s’est avéré que la liberté était la réhabilitation de cet esprit petit-bourgeois que l’on avait l’habitude d’entendre dénigrer en Russie" : c'est vrai.
Je trouve l'œuvre très réussie, même si c'est traficoté, il y a un énorme travail littéraire. C'est vraiment très réussi. Je m'interroge sur le Prix Nobel. Car ce n'est pas un travail d'imagination. J'ouvre en grand et quant à moi je le recommande, déjà à plein de gens !
Jacqueline
J'ouvre en grand. D'abord à cause de mon intérêt pour tout ce qu'écrit Alexievitch dont je crois avoir tout lu il y a longtemps (sauf La Supplication que j'ai découvert dans le groupe lecture). J'ai lu deux fois La fin de l'homme rouge, d'abord quand il est sorti, puis avant d'aller voir son adaptation au théâtre**.

Claire
Tu l'as vue deux fois !

Jacqueline
Oui, il y avait des chants russes, très beaux, sans doute populaires dont j'aurais aimé comprendre les paroles et à un moment l'Internationale : un des spectateurs s'est mis à chanter aussi en russe à côté de moi.… ce n'était pas prévu… c'est aussi l'illustration de ce "chaos" décrit dans le livre, lié à la disparition de l'état soviétique. Cela m'évoquait les mots de Christa Wolf (dont nous avions lu des nouvelles dans le groupe) qui dans son dernier livre Ville des anges raconte une résidence d'écrivain à Los Angeles où elle arrive avec son passeport de RDA : "un passeport valide d'un pays qui n'existe plus"... là, c'est le chaos de la Russie après la disparition de l'URSS...
J'ai lu ce que Claire a envoyé, qui nous renvoie au côté littéraire. A ce point de vue je ne peux pas porter de jugement sur le livre parce que je ne parle pas russe. Pour des travaux en français du même ordre c'est différent. J'évoquerai ainsi La misère du monde de Bourdieu...

Claire
Oh oui tout à fait !

Jacqueline
Il y a des enregistrements retravaillés et présentés par plusieurs sociologues, alors que dans La Fin de l'homme rouge on n'a pas ces éclairages.
Et enfin j'ai pensé à Hatzfeld sur le Rwanda (nous avions lu un livre de lui, pas sur le Rwanda, Où en est la nuit) : il crée une langue et il décrit ses personnages, ce que ne fait pas Svetlana Alexievitch ; il crée une langue inspirée de l'extraordinaire langue africaine. Avec L'Homme rouge, je ne peux pas me prononcer sur une valeur littéraire, seulement sur la forte charge émotionnelle des sujets choisis.
On ne peut jamais retransmettre "exactement" un témoignage oral, c'est comme nos avis sur ce site...
J'ouvre en grand. (voir précisions plus loin après la soirée)

Denis
Je n'ai pas lu le livre, mais je suis venu pour ne pas perdre le contact. J'ai commencé, mais au bout de 10 pages, je me suis arrêté et je n'ai pas pu continuer. J'aime bien quand je lis un livre ne pas commencer par le début, je lis des bouts, la fin, puis je commence. C'est ce que j'ai fait et d'ailleurs les histoires que vous avez mentionnées j'en avais pris connaissance.

Plusieurs
Est-ce qu'on t'a donné envie de le lire ?

Denis
Cette harmonie dans les avis était ennuyeuse, heureusement qu'il y a eu des avis dissonants. Je suis intéressé par le contexte historique ; je lis la biographie de Nicolas II par Marc Ferro, c'est très intéressant. Il y a une émission à France Culture chaque jour, Les pieds sur terre, qui donne la parole à toute sorte de gens, c'est autre chose ! Mais je dois dire que ma femme est en train de lire La Supplication et apprécie beaucoup... (voir précisions plus loin après la soirée)

Claire
Dans le livre, un moment de l'entretien avec Alexandre Laskovitch, elle dit Je n'ai pas pensé tout de suite à allumer mon magnétophone afin de saisir le moment que je guette toujours dans toutes les conversations, publiques ou privées, celui ou la vie, la vie toute simple, se transforme en littérature. Mais il arrive que je manque de vigilance, or "un morceau de littérature", comme j'appelle ça, peut surgir n'importe où. »
Elle reprend cette préoccupation dans son
discours du Prix nobel : "Quand je marche dans la rue et que je surprends des mots, des phrases, des exclamations, je me dis toujours : combien de romans qui disparaissent sans laisser de traces ! Qui disparaissent dans le temps. Dans les ténèbres. Il y a toute une partie de la vie humaine, celle des conversations, que nous n'arrivons pas à conquérir pour la littérature."

C'est beau, mais qu'est-ce qu'elle veut dire ?

Elle répond aussi à l'objection qu'on lui fait, d'où peut-être ton questionnement, Lisa, à propos du prix Nobel alors que tu as beaucoup aimé le livre : "J'ai entendu plus d'une fois, et je l'entends aujourd'hui, que ce n'est pas de la littérature, que c'est un document. Mais qu'est-ce que la littérature aujourd'hui ? Qui peut répondre à cette question ? Nous vivons beaucoup plus vite qu'avant. Le contenu fait exploser la forme. Il la brise et la modifie. Tout déborde et sort de son lit : la musique, la peinture, et dans le document, la parole échappe aux limites du document. Il n'y a pas de frontières entre les faits et la fiction, les deux se chevauchent. Même un témoin n'est pas impartial. Quand il raconte, l'homme crée, il lutte avec le temps comme le sculpteur avec le marbre. Il est un acteur et un créateur."

Annick L
C'est tout à fait ça.

Claire
J'aurais aimé qu'elle théorise plus, elle répond poétiquement. Je la rapprocherai d'Édouard Louis...

HURLEMENTS DE ROZENN...

Claire
Bon d'accord, lui parle d'une petite vie et elle d'un grand pays. Mais ils ont en commun d'utiliser lui son vécu elle des paroles recueillies et il dit que ce qui fait la littérature c'est la composition, pour elle aussi, et ça elle n'en parle pas. Et puis il y a cette question d'éthique, concernant ce qu'elle fait des entretiens. Je cite l'article "Du bon et du mauvais usage du témoignage dans l'œuvre de Sveltlana Alexievitch", je trouve que c'est une question très pertinente à poser : « Si les livres d’Alexievitch n’avaient pas ces mentions de noms de témoins et si elle les avait présentés comme de la fiction (en somme, la littérature de fiction est le plus souvent inspirée des histoires réelles), quelle aurait été la réception de cette œuvre ? Aurions-nous eu le même engouement que provoque chez le lecteur le sentiment de vérité ? Serions-nous bouleversés par ces histoires dont beaucoup nous seraient parues, du coup, incroyables ? Le récit prend ici son caractère d’authenticité et de vérité qui exerce un travail émotionnel sur celui qui le reçoit. C’est la fonction de la télé-réalité et de l’exposition généralisée du "vrai malheur" de "vrais gens" qui a gagné les médias depuis quelques années et qui substitue à la critique politique des problèmes sociaux un espace intime dominé par les affects et le psychisme. »

Monique S
Oui, c'est la question de la réception.

Claire
Est-ce un détail ?
Et toujours sur les questions éthiques... : « Une précieuse possibilité de pénétrer dans le "laboratoire" de l’écrivain nous a été fournie par Tatiana Loguinova, la cameraman de Minsk qui a accompagné Svetlana Alexievitch dans son périple "tchernobylien". Tatiana a filmé 41 heures d’entretiens de l’écrivain avec la majorité des témoins qui figurent dans La supplication, entretiens — encore en notre possession — dont nous avons pu visionner les plus importants, dont celui qui commence et celui qui clôt le livre. On se rend alors compte à quel point les entretiens filmés furent modifiés dans le livre, avec l’utilisation des mêmes procédés que ceux décrits précédemment. Cela est tout particulièrement vrai pour le cas de Valentina Panassevitch, épouse d’un liquidateur défunt. Au cours de l’entretien, Svetlana Alexievitch incite cette femme, qui était follement amoureuse de son mari, à raconter les rapports qu’elle a eus avec lui dans les derniers mois, voire les derniers jours de sa vie, alors qu’il était littéralement transformé en un déchet radioactif monstrueux et pourrissant. Sous prétexte que "l’on est entre femmes", Alexievitch incite Valentina à lui livrer ses confessions intimes en lui annonçant qu’elle a coupé le micro... ce qu’elle ne fait pas. Au fil de leur dialogue, Alexiévitch commente le récit de Madame Panasevitch par des phrases qui, dans le livre, sont finalement placées dans la bouche de cette dernière. »
Ça coince quand même...

Fanny (après la soirée)
Je viens de relire l'article, avec fraîchement en mémoire les débats de vendredi soir. Je le trouve très riche et nuancé dans les perspectives qu'il aborde. La question notamment d'une littérature qui soit de la "non fiction" me paraît particulièrement intéressante d'une part par rapport à la nature de l’œuvre d'Alexievitch mais aussi en regard de discussions que nous avons pu avoir à propos du caractère romancé de certains témoignages de type auto biographique.

Jacqueline (après la soirée)
Je trouve que la question éthique à propos des retranscriptions de l'oral est un point extrêmement important que tu as soulevé. Je pense qu'il est lié à la notion d'état de droit : n'ayant pas les enregistrements nous ne pouvons juger du travail d'Alexievitch, et quant aux reproches faits par la personne qui ne s'est pas reconnue était-ce réellement de son fait ou le résultat de pressions ? Svetlana trahissait-elle ses locuteurs ou les protégeait-elle pour pouvoir conserver sa relation avec eux et une possibilité de diffuser leur expression ?

Nathalie RB (encore plus affirmative)
Après avoir pris connaissance lors de la soirée de travail de réécriture, je suis encore plus hostile à l'idée de donner ce livre à quelqu'un et même si je l'ai terminé hier soir, j'ai dû m'interdire de penser que c'était quelque chose de retravaillé, autrement je n'aurais pas pu en lire une page de plus. Je me suis sentie manipulée et je déteste cela.

Jacqueline (également après notre soirée)
Ce que j'avais prévu de dire aussi est que c'est difficile dans un groupe de discussion autour de livres (groupe littéraire?) de parler de ce livre qui dresse un état des lieux et entraîne forcément une réflexion politique. Et je me sens plus apte à échanger autour de livres plutôt qu'autour de politique où j'ai du mal à me situer par rapport à la "doxa" (merci à Barthes de m'avoir fourni cette notion !)…
Pour revenir au livre, son titre la fin de l'homme rouge ne reprend pas le terme d'homo sovieticus passé justement dans la doxa et fortement connoté après Zinoviev. Il me semble que l'homme rouge est une création de Svetlana Alexievitch comme homo sovieticus était une création d'un écrivain yougoslave et que déjà, en soi, cette création est une invite à la réflexion...

Denis (toujours après la soirée)
Je n'ai pas voulu porter une appréciation sur un livre que j'ai seulement feuilleté. Mais je peux donner mon sentiment sur l'approche du livre (comme on parle de l'approche du chenal entre les récifs). Quand je pense à La fin de l'homme rouge, depuis ce dernier vendredi soir, je suis travaillé par mes déclarations péremptoires, à savoir que ce livre ne m'apprenait rien... C'est totalement faux, la vérité étant plutôt que je ne supporte pas tout ce que ce livre m'apprend. C'est trop angoissant. Les portraits des staliniens nostalgiques comme ceux des victimes ou des assassins me sont insupportables. J'ai suffisamment feuilleté ce livre pour me rendre compte que je n'avais pas envie de le lire. Peut-être plus tard.

Rozenn
J'avais lu ce livre quand il est sorti et j'en avais parlé tout en me demandant si c'était un livre pour le groupe puisque ce n'est pas une fiction. J'avais été passionnée. J'y retrouvais beaucoup de ce que je sentais plus ou moins quand je suis allée en Russie, tous ces derniers étés. Pas des réponses à mes questions mais des pistes de réflexion. Tout est rapporté de façon subtile, ouverte. Au lecteur de tenter de saisir ce qu'il peut au travers de ce kaléidoscope. Je l'ai relu pour cette soirée du groupe et je suis encore plus emballée. Je l'ai donné et recommandé largement autour de moi dès sa sortie.
Grâce à nos échanges, j'ai compris ce que peut être "l'écriture" ! C'est Svetlana Alexievitch qui, à partir de son vécu et d'un énorme et courageux travail de recueil de témoignages, s'adresse à nous lecteurs et fait sentir ce qu'a pu être cette époque, et la suite, ce qu'il en reste. Et je comprends mieux en lisant ce qu'elle a "écrit" comment (et surtout pas "pourquoi") une femme (âgée, de mon âge à peu près) chez laquelle nous avons été logés à Moscou peut se dire encore communiste ; comment les gens questionnés ne peuvent pas nous répondre simplement sur leurs options, leurs convictions ; comment une jeune étudiante remarquable (une de nos Greeters ) peut se dire pro-Poutine ; l'importance du théâtre, des livres, des cuisines. L'auteur a construit une "œuvre" (je crois que c'est la première fois que nous utilisons ce terme pour un livre). Jacqueline m'a permis de penser que peut-être le fait que je ne comprenne pas cette construction, même après une deuxième lecture, tient au fait que Svetlana Alexievitch nous installe dans le "chaos". Encore une fois, l'effet produit par la lecture serait le projet de l'auteur. N'est-ce pas là le signe d'une "écriture" ?
Ana-Cristina (avis transmis par une internaute pour l'instant inconnue)
Page 242, pourquoi je n'arrive plus à lire ce... livre ? Comment nommer cet ouvrage ? C'est plus qu'une compilation de témoignages. Ce n'est pas un essai. Encore moins un roman... et pourtant...
Pourquoi ce blocage ? L'introduction m'a plu. Svetlana Alexievitch a un vrai talent d'écrivain. Son style est d'une grande délicatesse et a la légèreté d'une plume. Puis viennent les récits des témoins de la grande Histoire, le corps de l'ouvrage. Beaucoup sont émouvants, tous éclairent sur l'époque concernée.
Mais voilà : entre "éprouver de l'empathie" et "être ému", il y a un monde. J'éprouve de l'empathie pour une personne mais je suis émue par un personnage c'est-à-dire par une idée. Ici, je suis émue. Et pourtant il s'agit bien d'êtres en chair et en os. Svetlana Alexievitch n'écrit pas un livre, elle se le fait dicter par les personnages eux-mêmes. Du Pirandello ! Et alors ? Alors il y a une tierce personne qui interfère, qui dirige... c'est l'auteure. C'est là où le bât blesse car il ne s'agit pas d'une fiction. P. 22 je lis "Moi, je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne. Je suis étonnée par l'être humain." Phrase magnifique pour un romancier. L'auteure me présente le résultat d'un travail de journaliste et je le lis tel un roman. Je suis seule responsable de ma lecture ? Pas complètement. Ma lecture est orientée par l'auteure.
De plus, si je me secoue et me souviens que je ne lis pas un roman, je me retrouve face à cette observation : je me leurre quand, naïve, je crois entendre des témoignages spontanés participant d'une grande conversation. Ils ne sont, sans doute, que "la crème" de la multitude de témoignages recueillis. Ils sont donc sélectionnés. Puis ils sont agencés. Enfin, ces paroles sont orientées par des questions. Ces questions n'apparaissent pas. Pour ne pas alourdir sans doute, pour rendre la parole plus fluide. Plus spontanée ? Pourtant elles révèlent beaucoup sur la personne qui les pose, sur ses intentions. "Tout cela appartient désormais à une époque, et non plus à un homme en particulier." (p. 221) Cela se discute ! Et me donne le vertige !
La liberté d'expression, Svetlana Alexievitch en use dans ce livre. Pouvons-nous dire qu'elle en abuse ? La liberté. En lisant les révélations faites par toutes ces personnes si différentes, nous remarquons que chacun la souhaite. Je la désire. Nous tous la voulons. Mais quel est son prix ?

AVIS DU NOUVEAU GROUPE PARISIEN réuni le 13 mai 2016
Valérie
Je me suis rendue plusieurs fois en Russie depuis 1989, je parle le russe. Je retrouve dans ce livre ce que j'ai moi-même pu connaître lors de mes différents voyages ; il retranscrit très bien le vécu de mes voyages et des rencontres que j'ai faites. La deuxième partie du livre est dure, vous prend aux tripes. J'ai abordé ce livre avec beaucoup d'appréhension, mais sa lecture m'a énormément touchée : c'est un livre bouleversant, poignant. Je relève ces relations filiales détruites, les liens brisés entre parents et enfants qui ne se comprennent pas. "Maman… avait passé 12 ans dans un camp, on avait vécu ensemble 3 ans, et on avait été séparées pendant 9 ans. Elle était envoyée en relégation, et elle était autorisée à m'emmener… Quel bonheur ! Que d'émotions, que de joies ! … Mais très vite… très vite, il s'est avéré que nous ne comprenions pas du tout, maman et moi." (p. 302). Autre témoignage : "Nous roulions tous les deux dans la steppe, moi, la fille d'une victime et lui, le fils d'un…bourreau ? Un petit bourreau… et de quoi parlions-nous ? Du fait que nous ne savons rien de nos parents, ils se sont tus jusqu'à leur mort." (p. 310-311). Cela révèle le système. Mais aussi l'histoire de la Russie, le rapport des Russes à la Russie, leur souhait d'y rester, le sentiment de fatalité…
Françoise H
Lors de mes études d'histoire, à propos du totalitarisme, nos enseignants mettaient beaucoup l'accent sur la terreur et sur la propagande pour expliquer l'adhésion des populations aux régimes fasciste nazi ou communiste. J'ai fini par croire qu'un Soviétique est une pauvre victime soumise à la propagande depuis son plus jeune âge. Ce livre a été une révélation : le communisme a été un horizon, telle une religion, à laquelle nombre de Soviétiques adhéraient, qui structurait leurs valeurs et leurs projets de vie. La lecture des témoignages de l'ancienne génération montre qu'ils voulaient construire leur pays, leur société, faisant œuvre collective, en abdiquant volontairement leur individualité. Ce n'est pas par la simple propagande qu'on peut être animé d'un tel idéal. De nombreux témoignages attestent d'une conviction communiste. Cela a ébranlé ma vision du communisme soviétique.
Les témoignages sont forts et pour nous les rendre aussi proches, il y a une réécriture obligatoire. Son prix Nobel de littérature était mérité car Svetlana Alexievitch s'est attelée à restituer avec talent des émotions incroyables. Dans la vie courante, il est rare que les personnes fassent preuve d'une telle conviction par rapport à leurs valeurs et que, pour une idée, ils soient prêts à se sacrifier corps et âme. Ce livre est bouleversant.
François
Je suis d'accord ; j'ai été fasciné par la richesse des témoignages et la reconstruction de ces témoignages. Les récits se font sur plusieurs années et certains font vraiment penser à des pièces de théâtre où chacun renie son reniement. La manière dont l'auteure a capté cette parole est remarquable. Il faut noter les didascalies : "Elle est songeuse", "Il rit", "Elle se tait"… La façon dont l'auteure raconte cette histoire est un travail de création. Elle se décrit elle-même comme une oreille. Certains témoignages font penser aux camps de Primo Levi et font ressortir des sommets de souffrances, de tortures… Le langage de la souffrance qui fait ressentir profondément celle-ci, décrite sans pathos, est saisissant. J'ai remarqué qu'une même personne peut raconter son témoignage avec ses contradictions, et donne à voir une vie qui évolue. Ce livre rend compte pour certains d'une foi, qui structurait des individus et qui a disparu. Pour un des personnages, "la consommation a détruit l'âme russe" et le capitalisme est une hérésie : "Nous, on est des mystiques, des gens spéciaux" ; la carte du parti était sa bible. Cette foi pour une mission messianique lui permet de tout justifier. Il y a l'impression qu'une culture a été détruite. Cette transcription des souvenirs dépasse le journalisme, c'est plutôt un montage qui fait penser d'ailleurs aux films russes.

Valérie
J'ai noté cette phrase : "Ma génération a grandi avec des pères qui revenaient soit des camps soit des guerres". Mais la plupart des gens n'étaient pas antisoviétiques, tout ce qu'ils voulaient c'était une vie meilleure. Il y avait une telle différence entre l'idéal communiste et la manière dont il était mis en œuvre, avec tout son cortège de vies détruites, de déportations… La nomenklatura a dévoyé l'idéal communiste, a profité de sa position de pouvoir pour s'enrichir.

Des citations sont reprises en vrac par chacun, parfois de mémoire : "C'était peut-être une prison mais j'y étais bien au chaud", "J'ai été une petite stalinienne pendant très longtemps, nous étions tous comme cela", "C'était un monde tellement naïf", "Le marché aux puces devenu notre université", "Des morts, j'en ai eu autant que des vivants", "Pour nous, les livres remplaçaient la vie, c'était notre univers" (p. 188), "Au lieu de la dictature du prolétariat vous avez la loi de la jungle", "Des victimes, des bourreaux, et à la fin les bourreaux deviennent aussi des victimes" (p. 330) "Quelqu'un qui a connu l'amour, on peut toujours s'adresser à lui", "C'est nous qui avions tout construit et nous avons tout laissé à ces bandits" (p. 487), "Les bavardages se terminent toujours dans le sang. La guerre, c'était un loup qui peut très bien aussi entrer chez vous…" (p. 460)
Inès
J'ai adoré. J'avais hâte de me plonger dans la Russie contemporaine que je connaissais surtout par Dostoïevski, Tolstoï… J'avais hâte de savoir comment les gens vivaient pendant le communisme. J'étais condescendante : j'ai fait partie de ces élèves à qui on a appris qu'ils étaient les victimes de la propagande. J'ai découvert des gens pleins d'idéaux. Pour moi, peu importe que l'auteure ait ou non changé en profondeur les témoignages, ou qu'elle les situe à une date qui ne soit pas exacte, comme cela a pu lui être reproché ; ces récits sont plein de vie mystique, plein d'amour, très profonds. Il n'est pas sûr que si elle avait interrogé leurs enfants, ceux-ci aient parlé d'amour avec la même vigueur. Cette soif d'idéaux et de livres m'a vraiment attendrie, mais en même temps je suis atterrée par le racisme, à l'égard des Tadjiks, des Juifs…

Valérie
Si les hommes ont souffert, c'est pire pour les femmes qui en plus doivent subir les comportements de leurs époux, qui boivent, les frappent…

Inès
Après m'être sentie comme attablée avec ceux que l'auteure fait si bien parler, j'ai vraiment envie de lire ses autres écrits.
Nathalie
J'avais acheté ce livre avant de faire partie du groupe de lecture. Je suis moi-même de "culture communiste" et je retrouve dans ce livre ce que de vieux communistes français m'ont raconté, y compris sur le culte de Staline. Ces récits croisent également ce que disait Artur London dans L'aveu, Gide dans Retour d'URSS, les livres d'Evguenia Guinzbourg sur les camps (Le ciel de la Kolyma et Vertige), ainsi que ce que j'avais retenu de mon voyage à Saint-Pétersbourg en 1993. C'est vrai qu'on a l'impression d'être dans la cuisine avec eux, ce texte nous les rend proches. Je ne pense pas que cette violence, cette souffrance soient l'apanage des Russes. On peut faire un rapprochement avec le génocide des Tutsis, la guerre d'Espagne… Voire en France lors de la période 40-45 où des Français pouvaient dénoncer leurs voisins juifs pour récupérer leur appartement… Il y a bien eu une réelle adhésion à l'idéal communiste sinon cela n'aurait pu durer aussi longtemps ; on le voit dans les témoignages de ceux qui racontent avoir construit avec leur sueur et leurs sacrifices l'URSS dont ils étaient si fiers. Ce qui est terrible, et ce que montre si bien ce livre, c'est qu'au nom de l'émancipation humaine, on a écrasé des hommes. "Le chemin vers la liberté est difficile, douloureux, tragique". Quelqu'un comme Romain Rolland, à qui pourtant la liberté de penser avait été si précieuse, a accepté de fermer les yeux pendant de nombreuses années sur les crimes commis. Au nom de cet idéal.
Une curiosité cependant : cet amour du saucisson ! "Le saucisson, chez nous, c'est la référence absolue."
Émilie
Je rejoins l'avis général. J'ai trouvé le livre bouleversant. J'ai pleuré souvent. La vie réelle, qui nous touche autant, est plus forte que la fiction. J'ai beaucoup aimé le ton, ai éprouvé de l'empathie pour chacun. Même pour la wonder women qui indique que le capitalisme est fait pour des gens comme elle, mais qui s'inquiète pour ses parents qui appartiennent à un autre monde. Il n'y a pas de jugement, de prise de position. Svetlana Alexievitch nous permet de nous imprégner de leur vie quotidienne. Les "petites gens" étaient valorisées et se sentaient des êtres humains au temps du communisme, disent certains d'entre eux ; ils n'étaient pas considérés comme des "ratés" parce qu'ils n'avaient pas d'argent. La manière dont on nous enseigne l'histoire laisse penser que c'était voué à l'échec. Mais cela leur est tombé dessus du jour au lendemain. On peut se demander si le socialisme est compatible avec la nature humaine. Mais comme le dit l'un d'entre eux "un homme peut vivre sans argent, mais pas sans idéal". La 4e de couverture évoque le fatalisme, mais ils sont tout sauf résignés.

AVIS DES BRETONS qui se sont réunis le 31 mai 2016
Fany
J'aime les biographies et donc j'ai été gâtée car il y a nombre de mini-biographies. C'est ainsi un kaléidoscope qui donne une image de la Russie et de l'émotion. J'ai lu par ci, par là comme si je rencontrais les gens. J'ai apprécié la qualité de la retranscription. C'est une œuvre littéraire par la composition, une véritable œuvre d'art. Elle nous met en face du mal et je lui suis reconnaissante de nous éviter de nous mettre la tête dans le sable. Je suis une grande lectrice des Russes classiques, avec cette capacité d'amour qu'on retrouve ici. Je connaissais ses autres livres et j'ai beaucoup aimé celui-ci, sa belle écriture.
Marie-Claire
C'est horrible certes : que de souffrances, de trahisons ! Mais aussi que d'humanisme de la part de l'auteure, avec une grande écoute des personnes, un respect. Chapeau, la façon dont c'est retransmis ! C'est un documentaire réussi : il y a des passages très beaux sur la nature, des moments très émouvants, des histoires d'amour par exemple.
Claude
J'ouvre en très grand, j'ai été bouleversée. On pourrait parler de chacun des cas, par exemple celui avec les différentes générations réunies. Je me suis exclamée à chaque page. C'est un livre immense : immense par l'épaisseur certes, mais aussi par l'immensité du pays, de l'Histoire (avec ces événements précipités en particulier), par les témoignages (très variés), par le force de l'écriture ; ils m'ont transmis intérêt et empathie ; leurs auteurs ont dus être confiés avec respect pour se confier ainsi. Cependant j'ai un petit bémol car ils ont tous le même ton, et on retrouve la même qualité d'écriture - n'y a-t-il pas là une petite tricherie ? En tout cas, ces petites voix dans la grande Histoire ("notre capital c'est notre souffrance") font de ce livre un livre très important.
Laurence
Je n'ouvre qu'à moitié car je n'ai vu qu'un simple recueil de témoignages. J'ai apprécié la façon de retranscrire les interviews, je sens une tendresse pour les interviewés. C'est sympa leur manière de traiter le capitalisme. Ce qui m'a peinée, ce sont les traits humains horribles ; si je relisais le livre, je serais plus attentive au fonctionnement mental.
Laurie
Je ne l'ai pas fini. Ce qui m'a marquée, c'est l'aspect historique, avec des infos dont je ne disposais pas. C'était le cas pour Kamel Daoud (Laurie a l'avantage de faire partie des benjamines du groupe, ce qui explique ces différences d'informations par rapport aux anciens qui se souviennent de la perestroïka). Il n'en va pas de même au sujet de l'Allemagne dont on parle beaucoup. Je n'ai pas été choquée par les violences car je trouve important d'en faire part. Je suis surprise par la façon de penser des gens. Et leur approche du capitalisme. J'ai hâte de le finir.
Françoise G
J'ai appris beaucoup de choses. Les témoignages sont très intéressants. Des choses m'ont révoltée quand les personnes parlent du temps du communisme : je ne comprends pas ! Je ne comprends pas qu'ils disent que c'était une meilleure époque ! Oui, ils étaient solidaires, mais il y avait des dénonciations au sein même des familles. Ils n'ont pas pu s'adapter au capitalisme. Et les ethnies qui se mettent à s'entretuer !
Lil
J'avais lu ce livre il y a plusieurs mois et j'avais été enthousiasmée, énormément touchée. J'ai aimé le lyrisme. Pour moi, il ne s'agit pas d'âme slave, mais d'âme universelle quand on pense à toutes les horreurs ailleurs qu'en URSS. Deux questions ont particulièrement retenu mon attention : celle sur le mal et celle sur la liberté (avec, p. 23 des réponses différentes à la question "c'est quoi, la liberté ?") ; j'ai adoré les lieux de liberté, les cuisines. Ensuite, j'ai été très troublée quand j'ai appris qu'elle traficotait les entretiens. Du coup je n'ouvre qu'aux ¾.
Je me pose la question : est-ce un roman ? Est-ce de la littérature ? Et si oui, qu'est-ce que la littérature ?
Édith
J'ai commencé ce livre, puis l'ai posé, puis l'ai repris, comme une corvée... Je l'ai lu à moitié. La 4e de couverture suffit : le livre l'illustre, avec l'émotion en plus. Pour moi, c'est un documentaire, je m'y suis ennuyée et j'aurais voulu être émue. J'ai eu une expérience de vie d'une semaine à Moscou dans les années 80 ; j'ai fréquenté un milieu attiré par le communisme. J'avais lu Zinoviev, Soljenitsyne, je préfère Mo Yan.
Nicole entreet
Je vais être très courte... Pour moi ce recueil de témoignages est un documentaire et un documentaire mal fait : on n'a aucun élément qui nous précise qui sont les gens, la date des témoignages. Ils s'expriment tous de la même manière. Oui, j'ai été émue. On a l'impression qu'ils avaient une soif de culture à l'époque du communisme. La liberté est très difficile à appréhender. On sent l'amour de la Grande Russie. Nancy
Il est vrai que la lecture de ce livre ne tombait pas à un bon moment, où j'avais peu de temps, mais en tout cas je l'ai trouvé chiant, avec un ton très uniforme. J'avais lu plein de choses sur la Russie et par conséquent je n'ai pas été surprise et n'ai rien appris. On fait comme si l'histoire de ces violences commençait au communisme, alors que lui-même a été destructeur. Je ne l'ai pas lu en entier mais reste peu motivée pour le finir.
Chantal
Moi aussi j'étais très au fait des informations, mais j'ai été terrassée. Je me souviens, à Pontivy, à la CGT, le temps de la perestroïka, je me rends compte qu'on était bernés, car après 1991 ça a été horrible ! Et aujourd'hui, avec les nouveaux riches (ma fille travaille avec ces nouveaux riches)... ! Et ailleurs qu'en Russie ? Je suis allée écouter Boualem Sansal qui témoigne que l'humanité est prête à n'importe quoi.
D'habitude, je suis plus attentive au livre lui-même, à son écriture, mais là, le contenu m'a sauté à la gueule. Je me suis toutefois posée la question de la réécriture des témoignages.

Solène (qui n'a pas pu lire le livre)
Pour ma part, j'ai une formation en histoire, je connais bien cette période, mais cela m'intéresse beaucoup de prendre connaissance de témoignages individuels qui donnent des points de vue complémentaires sur les événements.
Yolaine (avis transmis)
J'ai lu les trois quarts du livre et je ne sais si j'aurai un jour le cœur de le parcourir en entier (j'ai été contrainte d'interrompre ma lecture pour cause d'opération : ç'aurait été du suicide que de continuer à se flageller avec un récit pareil, d'autant plus qu'il m'a semblé qu'au fil des pages, l'horreur allait crescendo...)
J'avais déjà lu La supplication qui m'avait fait une grosse impression et que je relirai peut-être, mais pas tout de suite non plus... Mais ce n'est pas la noirceur de cet ouvrage qui justifie mon recul par rapport à cet écrivain. C'est essentiellement l'ambiguïté du regard de l'auteur qui m'a beaucoup gênée, même si je peux la comprendre. Certains témoignages sur la "liberté" dont on pouvait jouir dans un système où l'insatiable recherche de l'argent, omniprésente dans nos systèmes capitalistes, n'avait pas de place, m'a paru assez juste, parce que j'ai pu la constater par moi-même. Les rêves dans les cuisines aussi, j'ai vécu ça, c'est normal qu'il y ait de la nostalgie.
Mais le fait que l'on ne sache pas vraiment de quel côté se situe l'auteur me déroute, d'autant plus que d'après ce que j'ai pu comprendre, il ne s'agit pas de témoignages bruts, mais d'une réécriture. Si l'on recueille des témoignages, c'est pour dénoncer et pour montrer une issue, sinon c'est le désespoir absolu, et alors, mieux vaut se taire. Mais mon commentaire est à nuancer par l'ignorance où je suis du dernier quart de l'œuvre.
J'ai lu Une vie de Simone Veil, et cela m'a permis de passer de la sinistrose à la reconstruction. C'est même étonnant comme elle a réussi à surmonter une épreuve similaire de façon aussi positive. Au delà des différences de personnalités, le destin de la France a été plus riant que celui de la Russie et de ses "satellites"...
Marie Thé
Gros livre et grand livre... documentaire. "Moi, je regarde le monde avec les yeux d'une littéraire et non d'une historienne" (4e de couverture) : je n'y vois pas vraiment de la littérature, mais de l'histoire, l'histoire dite différemment. L'histoire de personnes dans la "grande" histoire. Nous ne sommes pas chez Tolstoï, Tchekhov ou Dostoïevski, nous sommes dans des récits, des témoignages ; l'auteur est journaliste ? écrivain ? (je pense à Jean Hatzfeld, journaliste ayant écrit par exemple, sur le génocide rwandais) ; nous ne sommes pas non plus chez Soljenitsyne, dans L'Archipel du goulag, un livre porté par un écrivain d'envergure : j'ai lu cet essai, en partie seulement, il y a longtemps, et je me souviens avoir été admirative de ce texte, effarée de savoir que ce qui y était dit était vrai, avec les témoignages de l'auteur ou ceux écrits à partir de d'autres témoignages ; y apparaissait aussi l'absurdité d'un système.
Tout cela est présent chez Svetlana Alexievitch, mais pour moi il y manque quelque chose. Pourtant je pense que ce livre touche davantage ma sensibilité, nous sommes vraiment dans le ressenti, c'est intense, déchirant, réaliste. Mais cela ne suffit pas. Je retiendrai cette phrase en exergue, de David Rousset : "La vérité, c'est que la victime comme le bourreau étaient ignobles." Je suis sidérée par ces flots de dénonciations, la cruauté de l'époque communiste, et à présent, par l'évocation du "capitalisme triomphant".
Nous avons tous lu le livre, je n'y reviendrai pas en détail, d'autant plus que c'est répétitif. Je note pourtant ces interrogations : "Qu'a-t-on fait de nous ?", "Que nous est-il arrivé ?", "Mon époque a pris fin avant ma vie." "Nous étions un grand peuple ! On a fait de nous des trafiquants et des pillards !", "Une enfance communiste et une vie capitaliste". Pas besoin de la religion, foi en la grande Russie : "La foi c'est quelque chose qui dépasse la raison" et "Les livres remplaçaient la vie.", "D'après la théorie de Darwin, ceux qui survivent, ce ne sont pas les plus forts, mais ceux qui s'adaptent le mieux à leur environnement. Ce sont les médiocres qui s'en sortent et perpétuent la race" et encore, dans un incroyable chapitre : "Je suis une chasseresse, pas une proie soumise" recherchant "ceux qui ont réussi, ceux qui sont heureux...et non les faibles et les ratés." A l'opposé de cela, cette "culture de la pitié" de femmes pour les hommes... L'amour est aussi évoqué : "J'ai été aimé.", "On m'aimait." "la force de m'aimer"... Effrayant le récit d'un bourreau à son futur gendre, ce dernier disant : "C'était terrifiant et intéressant... j'éprouvais même plus de curiosité que de peur... Pourquoi ?" "Je ne sais pas où se termine un être humain." Et : "Le mal, le meurtre, pourquoi ?... Ce gouffre attire... les ténèbres, cela attire."
Il y aurait encore à dire... Je terminerai en disant que j'ai pensé au film Good bye Lénine, à La musique d'une vie de Makine, à La mort est mon métier de Robert Merle, au film Soleil trompeur de Nikita Mikhalkov, etc. Et finalement, je regrette la léthargie d'Oblomov.
Jean-Luc (avis transmis)
Livre grand ouvert, extraordinaire, d'une grande richesse d'information sur le comportement humain et le fonctionnement des sociétés, cela par le biais du cas particulier de l'histoire de l'effondrement du système soviétique et de la confrontation du peuple russe à une réalité nouvelle : la société de consommation.
Ce moment décisif "la perestroïka" auquel il faut ajouter les soulèvements dans les républiques associées du Caucase et aussi la guerre en Afghanistan, a traumatisé une société russe qui vivait depuis 70 ans dans le carcan de l'idéologie soviétique, confortable pour certains, insupportables pour d'autres.
Ce récit, que l'on peut définir comme une suite d'interviews, nous montre à la fois l'aspiration déçue à la société de consommation, le regret d'un système où l'homo sovieticus était façonné et encadré par l'ÉTAT.
C'est un véritable effondrement traumatique pour les Russes : on ne sait plus comment vivre, que penser, où est le bon chemin : DIEU et STALINE refont surface ; l'homme se montre un loup pour l'homme, on perd ses repères.
C'est délirant, c'est très dur à lire. Ce livre nous interroge aussi sur notre monde occidental plus darwinien que jamais.

Lona (avis transmis)
C'est un livre de géopolitique contemporaine. L'auteure pose un regard très critique sur la période stalinienne et post-stalinienne : les témoignages, les confessions sont chargés d'émotions, de révolte, de dégoût ; parfois ils sont insoutenables. Elle donne la parole aux témoins, aux victimes, aux humiliés, aux trahis et sait bien transcrire les événements et faire passer les sentiments. L'écriture est assez "hachurée", avec des phrases courtes, beaucoup de points de suspension... Les récits sont très documentés, avec beaucoup de références. J'ai parfois peinée avec la chronologie et malgré le respect dû aux victimes, les histoires sont assez répétitives.
Ce livre me ramène à celui de Roth, de Bayard (lus précédemment) et surtout à Hannah Arendt.
Dans cette Russie, l'idéologie socialiste a été érigée en dogme, en religion et chacun devait entrer dans le moule, sinon c'était la mort pour l'exemple. L'État est tout, s'occupe de tout, pense à tout (et pour tous), et veut transformer l'homme ancien en "homo sovieticus" (j'ai bien aimé ce terme).
Quelques thèmes que j'ai appréciés :
- Tous vivaient dans la même mémoire communiste, du culte des héros et des martyrs, dans la foi au Parti, mais également dans la subordination à ce parti, dans l'utopie de la Liberté : mais quelle liberté ? Cette liberté n'a pas été enseignée, "on leur a tout juste enseigné à mourir pour elle" ; pour les parents, liberté voulait dire absence de peur, pour les enfants elle était argent, jeans et supermarchés.
- Une conception très particulière du bien et du mal (cf. Arendt et "la banalité du mal").
- Elle parle bien de la fierté des Russes : "au temps de Gagarine, tout était possible", de l'importance du Parti et de la carte du Parti, de l'amour (exagéré ?) de la Patrie, toujours d'actualité sous Poutine - mais peut-on reprocher à un dirigeant ou aux habitants d'aimer leur pays, de le vouloir fort et respecté ?
- Le formatage des ados et des jeunes dans les "pionniers", sorte de jeunesse hitlérienne : avec une soif d'idéal et de collectivisme.
- La violence a toujours existé en Russie (sous les Tsars comme Ivan le terrible, Pierre le Grand, ou Staline, Poutine (?), Alexandre II libérateur a été tué)... "ça a toujours été ainsi ; les enfants ont vécu avec les morts dans la rue" ; les délations, les condamnations, les suicides et les assassinats, la collectivisation, la koulakisation, les déportations.
- Les conflits générationnels.
- J'ai bien aimé ces lieux de "cuisine", endroits de lecture, de confidences, de réflexions, de discussions, de dissidence, de psychothérapie : "nous étions des plantes d'intérieur".
- Après la période sacrée et magique du communisme, vient le temps de la nostalgie, du désenchantement, de la désillusion, du rêve brisé, des regrets ; pourtant quelques-uns veulent y croire encore et regrettent le temps du socialisme-communisme : "je regrette tout ce que nous aimions".
- Quel avenir pour la Russie d'aujourd'hui ? Relent de communisme ? Retour au culte de Staline ? Poutine va-t-il "recréer" l'empire soviétique ? En tout cas c'est son rêve... Certains réclament un procès de Nuremberg pour le Parti communiste.
Marie-Odile (avis transmis)
Tout d'abord je suis frappée par la phrase de Friedrich Stepphun mise en exergue. Elle me renvoie au problème du Mal qui hante l'œuvre de Jaume Cabré que nous avons lu cette année : "Ceux qui sont responsables du triomphe du mal dans le monde, ce ne sont pas ses exécutants aveugles, mais les esprits clairvoyants qui servent le bien." Cela mérite qu'on s'y arrête, mais cela m'incite aussi à aller voir ce qui dans les pages suivantes se rapproche de ce propos. Et je trouve : "Notre drame, c'est que chez nous, les victimes et les bourreaux ce sont les mêmes personnes ". Plus d'un témoignage va dans ce sens." C'était d'une logique géniale ! "Des victimes, des bourreaux, et à la fin les bourreaux deviennent aussi victimes..." Voir la liste des coupables p. 418. "Les bourreaux et les victimes peuvent très bien s'entendre... Il existe ce qu'on appelle le consentement tacite. Un pacte. Un grand arrangement" Mais, "ce sont toujours les victimes qui restent pour témoigner. Les bourreaux eux, se taisent, ils s'évaporent dans la nature".
Puis, le sommaire m'interpelle : il y est toujours question d'une chose et d'une autre, ce second aspect étant rattaché au premier de façon parfois énigmatique. Avec son regard de littéraire et non d'historienne, S. Alexievitch se dit "étonnée par l'être humain". Et étonnée, je le suis aussi en lisant tous ces témoignages, non, étonnée, le mot est trop faible, il s'agit plutôt d'effarement face à ce que des hommes peuvent faire à d'autres hommes. Ces témoignages sont terrifiants, glaçants, à la limite du soutenable parfois, et au fur et à mesure de ma lecture, mon impression de grande tristesse n'a fait que s'accentuer. Ce désastre maintes fois renouvelé au cours du XXème siècle m'a profondément sidérée. On ne sort pas indemne d'une telle lecture, de ce "tombeau littéraire".

Je retiendrai cette parole recueillie qui coule comme un flot longtemps retenu, jamais écouté.
Je retiendrai la folie collective de ce peuple russe à qui on a inculqué une si haute estime de lui-même, de sa Patrie, de son Pays.
Je retiendrai les horreurs de la guerre, celles subies et celles perpétrées.
Je retiendrai les trahisons, les dénonciations, les morts innombrables, celles des nouveaux-nés et des autres, toujours violentes, les suicides innombrables aussi.
Je retiendrai qu'il y a parfois trop de morts pour que les vivants puissent les porter.
Je retiendrai cette sorte de résignation qui empêche de se révolter et qui fait dire que c'est l'époque qui était comme ça.
Je retiendrai les phénomènes d'incroyables résiliences, d'instinct de survie qui font que ces hommes, ces femmes sont encore là et parlent.
Je retiendrai les larmes versées, les destins détruits, les parcours invraisemblables de ces êtres humains devenus inhumains.
Je retiendrai que tout un peuple peut perdre ses repères en quelques années, qu'un modèle peut s'écrouler et que face à ce désenchantement, on sombre parfois dans la nostalgie, ou la folie, ou la mort.
Je retiendrai le bon sens qui pousse à fuir cet enfer-là.
Je retiendrai les hommes ivres qui tuent leur femme, les mères douloureuses comme dans un Stabat Mater.
Je retiendrai les immigrés-réfugiés en proie à la violence et à la peur dans Moscou.
Je retiendrai le fanatisme.
Et cela m'interroge sur d'autres fanatismes d'aujourd'hui.

Ces textes ont la force du témoignage direct, oral, souvent empreint d'une grande et contagieuse force émotionnelle qui ne ménage pas le lecteur, principalement lorsque ce sont des femmes qui parlent. Pas de commentaires, pas de jugement.
Je me sens un peu comme cette femme qui s'étonne de pleurer en parlant de sa vie alors qu'elle la connaît depuis toujours. J'ai comme tout le monde entendu parler de Staline, des camps de Sibérie, de la guerre etc., mais jamais je n'ai été à ce point effarée… Pouvoir de la parole dite ou reçue...
Cela m'a interrogée sur les valeurs de nos sociétés et je me suis dit que le bonheur pour l'être humain prend l'aspect de ce qui lui manque, ou, s'il a la chance de ne pas trop manquer, de ce qu'il ne voudrait pas perdre.
Les propos réconfortants sont très rares et pour qu'ils le soient, il faut parfois oublier leur contexte : "Prendre sa souffrance entre ses mains, la posséder pleinement, et en sortir, en revenir avec quelque chose, c'est une telle victoire, c'est la seule chose qui ait un sens", "La quantité d''amour que nous avons reçue, c'est ce qui nous sauve".
C'est un livre qui fait peur, qui laisse muet ou qui fait hurler, un livre que j'ai envie d'oublier, mais que j'ouvre en grand, en très grand.

Christophe (à qui on demande son avis et s'il a envie de livre le livre après avoir écouté les lecteurs du groupe breton)
Je trouve qu'il y a trop de questions sur le fait que ce ne serait qu'un documentaire. C'est publié chez Actes Sud, non ? Et trop d'anecdotes n'ont pas trait au livre.

Claire (qui surenchérit sur ce dernier point ; qui a donné son avis plus haut dans le groupe parisien, mais est présente à cette soirée bretonno-russe)
Pour aller dans le sens de Christophe, il existe d'autres groupes de lecture qui ont d'autres manières d'approcher la lecture, tout aussi intéressantes, mais différentes. Par exemple, certains groupes considèrent le texte comme un simple prétexte et on peut associer librement, renvoyer à sa vie personnelle, etc. À Voix au chapitre, on essaie de partager d'une part les effets du livre sur soi et d'autre part les raisons de ces effets qu'on essaie d'analyser et qui renvoient à la façon dont le livre est fait (ainsi, comment c'est fait renvoie à comment j'ai ressenti). C'est vrai que pour Alexievitch, le fait d'apprendre qu'elle réécrit les témoignages peut modifier son impression, mais n'est-ce pas aussi un aspect de la littérature de jouer sur les rapports entre la réalité et la fiction ? Enfin, même si le livre est affiché comme livre littéraire (édition très littéraire qu'est Actes Sud), rien n'interdit au lecteur de contester la dimension littéraire du livre...

Nous avons lu ce livre pour le 20 mai 2016. Le nouveau groupe parisien pour le 13 mai. Les deux groupes bretons l'ont lu pour le 31 mai, avec une soirée "russe" (dîner russe + musiciens : pièces au piano, violon, violoncelle, en particulier de Chostakovitch qui avait été menacé sous Staline et les œuvres attaquées).

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout



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