Quatrième de couverture : « J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence - ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie. »

Patrick Modiano
Un pedigree
+ un autre livre au choix (les couvertures des livres que nous avons lus figurent ci-contre ; voir une sélection du Monde "S’il ne fallait lire que cinq livres de Patrick Modiano").
Une lecture associée à Un pedigree avait été envisagée de surcroît : Pedigree, de Simenon, car le titre "Un pedigree" est de la part de Modiano un hommage au livre de Simenon, roman autobiographique d'un auteur qui lui est cher...
Nous avons lu le ou les Pedigree en janvier 2015.

Monique S
J'ai lu Un pedigree, je suis un peu partagée. C'est autobiographique, il n'y pas vraiment d'histoire, c'est comme une liste de gens qui sont apparus dans son enfance, des visages dans un brouillard qui cache parfois, qui laisse apparaître une silhouette. J'ai fini par mélanger les personnes. Le livre m'a émue, même bouleversée. Comment cet enfant a été projeté dans la vie sans pouvoir s'appuyer sur son père, ni sur sa mère ! Il ne pouvait pas exprimer ses émotions. J'ai vécu moi-même 7 ans en pensionnat et cela me parle. J'ai l'impression qu'il s'est raccroché à la littérature.
Manon
Me demandant pourquoi il a eu le Nobel, j'ai lu Un pedigree puis Dora Bruder. Je n'avais pas lu de livre de Modiano. Je suis désemparée par Modiano, touchée par la distanciation, surtout quand il parle de la mort de son frère. Cette distanciation l'aide à supporter ses parents. Cette famille est pathétique, avec le père qui a sur sa table de nuit Comment se faire des amis... Le livre m'a beaucoup touchée. C'est la première fois que je trouve un auteur qui a un style, que cela signifie vraiment quelque chose pour moi. J'ai aimé la description de Paris, on a l'impression d'y être. Dans Dora Bruder, j'ai retrouvé des éléments : il y a des parts de lui dans chacun de ses livres, ce sont des épisodes qui l'ont fortement touché et qui reviennent. Je suis frappée par le fait que dans Dora Bruder, il part d'une petite phrase pour reconstituer la vie : quel travail ! C'est l'écrivain de la mémoire, de la sienne, celle des autres, celle de la France. Ce n'est pas un travail d'imagination, mais de journaliste. Dora Bruder, même s'il l'étudie à fond, elle garde une part qui reste secrète. C'est la même chose aujourd'hui avec les réseaux sociaux, même si on sait beaucoup, il reste une part secrète. Bref, j'ai adoré, adoré, adoré. Je veux tout lire de Modiano…
Jacqueline
J'ai aimé beaucoup, beaucoup aimé et je ne sais pas pourquoi. Je ne réussis pas à analyser les procédés. En tant que lectrice, je suis accrochée, prête à greffer des éléments de ma propre histoire sur ce qu'il raconte. Pedigree comporte beaucoup de personnages évoqués peu en détail ; c'est un travail de romancier ; il ne saura jamais la vérité sur tous ces personnages ; il espère que quelqu'un se reconnaîtra : est-ce un procédé de romancier ? J'ai eu tort de lire alors Pedigree de Simenon que j'ai trouvé infiniment lourd : Simenon s'y prend autrement, c'est un roman où tout est vu du point de vue des parents ; les personnages sont terribles, c'est plombant, seul le père est un beau personnage. Il y a cependant des éléments communs aux deux livres. Denis avait parlé de Remise de peine que j'ai lu et qui m'a bouleversée. La mémoire joue sur les lieux (Jouy-en-Josas). Je me suis rendu compte que j'avais oublié que dans Un pedigree il parlait de son frère ; je l'ai repris alors pour voir ce qui correspondait à la même période évoquée dans Remise de peine : du coup, je ne sais plus ce qui est dans l'un ou dans l'autre... Le style marche bien sur moi, mais je ne sais pas l'analyser.
Bénédicte
J'ai lu Pedigree et Remise de peine, mais j'ai eu du mal à les lire. Je m'intéresse à l'aspect psychologique : comment après une telle enfance est-il devenu l'homme qu'il est, qui semble triste ? Il y a une distanciation, un recul ; il n'a pas été aimé ; or chacun de nous est façonnée par son enfance. Lui s'en est sorti par l'écriture. J'aurais aimé quelque chose de plus gai… Dora Bruder m'a ennuyée, je me suis arrêtée au milieu. Il y a pas de style, c'est un enchaînement de phrases sujet-verbe- complément : une écriture facile.

Claire
Avec ce que tu dis "ouvert à moitié" c'est cher payé…
Monique D
J'aime beaucoup Modiano. Pedigree me parle beaucoup, mais je pense que c'est parce que j'en ai lu d'autres ; à mon avis il vaut mieux ne pas commencer par celui-là. C'est un livre implacable avec un versant émouvant. C'est intéressant de voir toutes les rencontres qu'il a faites dans ce milieu où il vivait, né d'un Juif et d'une Flamande : sa mère, une jolie fille au cœur sec et son père, à la recherche de l'Eldorado. Il a eu la chance de faire de belles rencontres, il s'en est sorti par la littérature. J'ai beaucoup appris sur lui. Le livre est très bien, je l'ai beaucoup aimé, il permet de comprendre le personnage. L'écriture est une suite, comme une fiche d'état civil. Je ne l'aurais pas aimé si je n'avais pas lu déjà d'autres livres. Je n'analyse par l'écriture. Pedigree comporte des personnages qui sont des fantoches pour qui il éprouve de la tendresse et de la pitié. J'ai lu Rue des boutiques obscures qui est plein d'humour : c'est une enquête presque journalistique que j'ai beaucoup aimée. J'ai lu Pedigree de Simenon qui m'a rasée.
Lisa pour Pedigree,pour Remise de peine
Je n'avais jamais lu Modiano. Ça commençait mal car je n'aime pas les autographies et je suis lassée de la seconde guerre mondiale, donc rien ne m'a intéressée : c'est plat, il n'y a pas de rythme, pas de style. Il revient sur sa vie uniquement, c'est un égocentrique, et donc il n'a pas d'imagination => il ne mérite pas le prix Nobel. J'ai commencé Remise de peine que j'ai beaucoup aimé. J'ai essayé de le considérer comme une fiction, écrit du point de vue de l'enfant ; l'écriture simple convient bien du point de vue d'un enfant.
Geneviève
Je lis Modiano depuis longtemps. Je suis inconditionnelle, même si parfois je suis un peu déçue (par le dernier par exemple) ; c'est comme Woody Allen. Je me fiche que ce soit autobiographique. C'est en effet une écriture minimaliste, mais ce qui qui compte c'est que ça marche. Pourquoi rentre-t-on ou pas dans un livre ? C'est un mystère. Tous ces personnages constituent un spectacle d'ombres chinoises. Ses parents c'est soit le sordide, soit le monde artistique : cela en fait un personnage fascinant dans un monde interlope, un personnage de roman avec un sentiment d'abandon total présent partout ; Modiano ne réussit jamais à exister, nulle part, mais la douleur n'est jamais dite. Je me souviens aussi de Catherine Certitude, un livre pour la jeunesse de Modiano illustré par Sempé (l'héroïne porte des lunettes qu'elle enlève, ce qui lui permet de vivre dans deux mondes différents : le monde réel, tel qu'elle le voit quand elle les porte, et celui sans lunettes, dans le flou…). Modiano, je le sens comme de ma famille.
Françoise D pour Pedigree, pour Dora Bruder
J'ai lu Modiano depuis longtemps. Le livre qui m'a le plus frappée, c'est Dora Bruder, très émouvant, où on retrouve les thèmes habituels. Il ne faut pas, à mon avis, commencer à lire Modiano avec Pedigree. Sinon, c'est chiant, c'est plat, mais en même temps c'est terrible et cela éclaire son œuvre. L'écriture dans Pedigree est très factuelle. Pourrait-il écrire autrement ? Et la mort de son frère ? Une ligne ! Le détachement est à son paroxysme. Ce livre était-il nécessaire ?
Manuel
Pedigree est le premier Modiano que je lis. Puis j'ai lu Dora Bruder et Livret de famille. Il me semble que Pedigree est une compilation de tous ses autres livres dont les personnages se retrouvent en écho dans ce livre. Je n'ai pas été déçu de commencer par Pedigree malgré un léger ennui devant cette galerie de portraits assez déroutante ; le personnage de la mère est scabreux. Dora Bruder m'a bouleversé : c'est poignant jusqu'à la fin. Son style très minimaliste est JUSTE, pour évoquer la mémoire, ce que l'on a voulu effacer, les clefs, les bottines, avec cette volonté qu'on a eu d'effacer un Paris un peu honteux, avec ces endroits cités - existent-ils encore ? J'ai envie d'aller voir. C'est une mémoire de Paris très réussie. J'habite La Varenne Saint-Hilaire qui est évoquée. Dans Livret de famille, on a du mal à séparer auteur et narrateur… On voit comment il procède pour reconstituer l'histoire de son père.
Henri (par politesse)
Absent depuis plus d'un an, je reviens pour un auteur qui, quand je l'avais ouvert, m'était tombé des mains… J'ai acheté Pedigree et je constate que Modiano est aussi handicapé de l'écriture que de la parole. Il va de soi qu'un éditeur recevant ce livre écrit sous un autre nom le refuserait. C'est un type flou, imprécis qui brouille les cartes. Je ne marche pas. Quant à l'écriture, alors que j'aime Duras, je n'aime pas. Je ne comprends pas pourquoi il a eu le prix Nobel. Il a beaucoup souffert, il est un peu autiste.
Annick L
Bien qu'il soit difficile de le dire après Henri, j'adore Modiano. Je le lis depuis longtemps. Je m'y suis replongée : la musique de Modiano m'emporte. C'est très écrit. J'aime les écritures blanches. Ce minimalisme, cette distance, permettent que je ne sois pas bouleversée par ce mur de souffrance, cette incompréhension du monde dans un regard d'enfant. C'est très fort d'avoir ce parti pris de refus d'émotion. Je ne sais pas pourquoi Modiano me bouleverse à ce point. J'ai cherché sur Internet à propos de certains des personnages évoqués dans Pedigree, sur ce milieu bizarre, interlope, de l'après-guerre, que j'ai eu envie de comprendre ; il y a un côté un peu polar ; les êtres sont si étranges, si mystérieux que cela suscite en moi une curiosité. Pedigree de Simenon est pour moi le contre-point absolu de celui de Modiano : c'est ronflant, c'est chiant, on n'en peut plus, c'est très ennuyeux et pas du tout écrit. La fin est plus intéressante.
Ouvert en grand.
Claire
Quand j'ai appris que Modiano avait le prix Nobel, j'ai été déçue. Déçue pour la France… J'avais lu des Modiano il y a longtemps et avais l'impression qu'il rejoignait des auteurs qu'on a lus, qui ont compté, puis qui passent, comme Michel Tournier, Paul Auster, Christian Bobin…, comme s'ils ne tenaient plus la route alors qu'ils ont compté. Bien qu'oubliant toutes mes lectures, je sais que j'avais lu et aimé Dora Bruder ; j'ai retrouvé dans ma bibliothèque Rue des boutiques obscures, Fleurs de ruine qu'en feuilletant j'ai retrouvé annoté : eh oui, me suis-je rendu compte, nous l'avions lu au groupe lecture… en juin 1991 - il y a bientôt 24 ans. J'ai adoré Pedigree, j'ai beaucoup beaucoup aimé Remise de peine qui a très bien suivi pour moi Pedigree. Ce ne sont pas des listes qu'est-ce que vous racontez..., l'écriture est un petit bijou. Je n'ai pas été bouleversée, mais charmée, par le mystère dû en partie à cette distanciation du personnage à lui-même et à l'univers interlope qu'il décrit dans lequel il est ballotté. On voit bien le projet littéraire de Modiano : "J'écris ces pages comme on rédige un constat ou un curriculum vitae, à titre documentaire et sans doute pour en finir avec une vie qui n'était pas la mienne. Les événements que j'évoquerai jusqu'à ma vingt et unième année, je les ai vécus en transparence - ce procédé qui consiste à faire défiler en arrière-plan des paysages, alors que les acteurs restent immobiles sur un plateau de studio. Je voudrais traduire cette impression que beaucoup d'autres ont ressentie avant moi : tout défilait en transparence et je ne pouvais pas encore vivre ma vie." Et il réussit très bien. Il y a une pudeur, une retenue. Il évoque la douleur, "une douleur pour rien, de celles dont on ne peut même pas faire un poème." J'ai aimé aussi la présence très forte des livres, des personnages des livres, par exemple Divine de Notre-Dame-des-Fleurs de Genet - avec des sortes de mise en abyme. De même, les personnes qui peuplent sa vie sont des personnages de roman et lui-même constitue un personnage de roman, cela contribue encore plus à brouiller les repères auteur/narrateur.

Monique S
C'est à Brigitte...

Claire
Tu as raison, je finis... Je ne peux pas ne pas penser à Pour en finir avec Eddy Bellegueule et l'affirmation du statut littéraire de roman par Édouard Louis parce que c'est une CONSTRUCTION. Cela me semble évident pour Un pedigree, qui n'a rien à voir pour moi avec une liste ou une fiche d'état civil… Voici ce qu'il dit d'ailleurs : "On pouvait classer ce livre du côté des autobiographies - c'est d'ailleurs ce que l'on a fait - mais j'ai toujours eu l'impression que ce livre se rattachait aux romans". Il renvoie chacun à nos propres lieux (par exemple il parle de l'Auberge du Père Bise à Annecy où je suis allée) et encore plus pour nous qui habitons Paris - à Paris il évoque un lieu où notre groupe s'est rendu la maison de Boris Vian : "j'étais ému de voir toute la collection des disques de Boris Vian" dit-il à propos de sa visite avec Michèle Vian, mais nous aussi nous l'avons vue…Quant à Pedigree de Simenon, il m'est tombé des mains, j'ai lu des bouts et l'ai abandonné.
Brigitte
Il y a 20, 30 ou 40 ans j'avais lu Les boulevards de ceinture, Place de l'étoile, Livret de famille, Dora Bruder, Fleurs de ruine (je ne m'en souvenais pas). Avec Place de l'étoile, au début donc (paru en 1968), j'étais fascinée par l'ambiance indéfinissable : qu'est-ce que c'est que ce type ? A chaque fois, cela restait indéfinissable. Avec Livret de famille, cela devait devenir plus clair : eh bien non. Il essaie de s'accrocher à des choses précises, mais on part dans du mystérieux. Dora Bruder c'est un peu autre chose. Pedigree est une révélation, car il me fait comprendre les autres. Des parents à ce point-là ! Lorsqu'il parle de la mort de son frère, cela va dans un autre niveau de l'écriture : cette demi-ligne change le livre, fait virer à autre chose.

Monique S
"A part mon frère Rudy, sa mort, je crois que rien de tout ce que je rapporterai ici ne me concerne en profondeur."

Brigitte
Pour moi, c'est le centre de gravité du livre. J'aime bien cette écriture minimaliste. Et l'effort pour maîtriser l'immaîtrisable. En lisant son discours du Nobel, je découvre qu'il comprend des choses. La difficulté d'advenir au monde, c'est cela son œuvre, et c'est cela qui m'intéresse. Simenon, j'en suis à la page 340, me plaît, car il s'agit bien de la même chose. Le style de Modiano colle. Roger qui représente Simenon est ultra couvé et son écriture colle aussi à ce même enjeu : comment passer de l'indifférencié à la compréhension du fonctionnement du monde.
Monique L
J'ai lu Pedigree, Dora Bruder, Rue des boutiques obscures : dans Pedigree, j'aime cette distance, mais c'est un premier abord de Modiano et j'ai de plus en plus aimé en lisant les autres. J'ai beaucoup apprécié Dora Bruder, la recherche à partir de documents. J'aime la distance qu'il prend par rapport à ce qu'il ressent. Rue des boutiques obscures est plus accessible, plus proche de ce qu'on a l'habitude de lire. Le style, avec ses petites phrases simples, courtes, c'est du pointillisme : chaque petite chose est à sa place, ce n'est pas simpliste.
Séverine
Pedigree est mon premier Modiano. J'ai beaucoup aimé, c'est pour moi c'est très graphique, comme un arbre généalogique ; mais c'est aussi géographique, très visuel, cela m'a rappelé le scribing. J'ai lu Pedigree de Simenon : avec Maigret, il s'agit de "comprendre et ne pas juger", c'est justement l'attitude de Modiano. J'ai lu La lettre à ma mère de Simenon qu'il lui écrit une fois qu'elle est morte ; comme Modiano il n'était pas aimé par sa mère. Dans son livre c'est incroyable, il ne parle pas du tout de son frère. J'ai pensé aussi Truffaut. Cela m'a donné envie de lire d'autres Modiano.

Famille Simenon - Famille Modiano
(père, mère, les deux frères)
Denis
J'ai lu le Pedigree qui m'a pas mal ennuyé à la longue, son principal intérêt étant de situer certains personnages des romans dans leur réalité. Cela m'a beaucoup intéressé par rapport à mon favori, Remise de peine, qui est bien autobiographique. J'en ressors convaincu que Modiano est meilleur quand il parle de ses propres expériences que quand il invente. Meilleur au sens de : personnages plus convaincants, plus riches ; une lecture plus prenante, pas ennuyeuse. J'en lis un autre, De si braves garçons, en partie autobiographique lui aussi. Je n'aime pas vraiment, le monde qu'il décrit me donne même la nausée, mais je ne peux m'empêcher de poursuivre la lecture. J'oubliais de mentionner, dans le Pedigree, l'incroyable portrait de son père. Ce type est un salaud total, et pourtant Patrick ne lui en veut pas... En ajoutant la mère, on comprend que Patrick soit un véritable Droopy.
C'est une œuvre que des spécialistes seraient capables d'approfondir, allant étudier par exemple les nuances dans la façon de décrire les lumières et les ombres : "Et nous, nous restions derrière la grille à suivre des yeux la tache tendre de sa robe dans le crépuscule", genre de phrase qui termine souvent un chapitre. Ses personnages ne sont eux-mêmes que des ombres, alors...

Claire
Je suis allée à la bibliothèque de Beaubourg pour lire des trucs autour de Modiano, par exemple le livre de Denis Cosnard un journaliste du Monde fou malade de Modiano (son livre s'appelle Dans la peau de Modiano et il a un blog consacré à Modiano Le réseau Modiano) ou la thèse de Dervila sur Modiano. A l'époque où nous avions lu dans le groupe Modiano, il y a plus de 20 ans donc, Internet n'existait pas pour nos recherches d'information sur les écrivains : j'allais à la bibliothèque de Beaubourg, à un petit guichet et je demandais qu'avez-vous sur tel écrivain et on vous apportait une chemise avec des articles de journaux découpés ; je photocopiais certains pour en lire des petits extraits au groupe et j'avais alors une carte de photocopie. J'ai gardé cette carte que je n'avais plus utilisée. J'ai voulu photocopier un article en 2015 ; 20 ans plus tard, ma carte marchait encore…
Sur l'autisme dont parlait méchamment Henri, j'ai lu dans les Cahiers de l'Herne (2012) le certificat manuscrit reproduit du docteur Ferdière qui s'est occupé d'Artaud. Modiano avait 23 ans quand il l'a rencontré avant son service militaire. De cette "personnalité tendant à se structurer de façon névrotique", le Dr Ferdière écrit : "Angoisse profonde d'incomplétude, de manque ; agressivité - et besoin de s'identifier à l'image paternelle idéale -, agressivité d'ailleurs refoulée par des mécanismes de défense phobique avec craintes de passage à l'acte."
J'aime bien ce que dit Dervila dans un article en quelques lignes pour caractériser Modiano : "The atmosphere of a Modiano novel is instantly recognisable: enigmatic, and somehow pent-up. His main characters are usually first-person narrators who often bear a remarkable similarity to Modiano himself, and who play interpretative games with the reader. Despite the clarity of the prose, a general blur is created around time levels, imagination and fact, and around the narrator's identities and those of the other characters. (article dans l'Irish Times du 10 octobre 2014). J'aime bien les mots de pent-up (retenu) et blur (flou)...
Enfin j'aime aussi quand dans son discours du Nobel, à propos de la relation roman/lecteur, Modiano parle de l'"art qui ressemble à l'acupuncture où il suffit de piquer l'aiguille à un endroit très précis et le flux se propage dans le système nerveux", c'est très beau.

Nous avions lu en 1991, bien avant que ce site existe, Fleurs de ruine. Voici ICI les 13 avis de cette soirée 24 ans avant que nous ne lisions Pedigree. Monique S, Brigitte et Claire, toujours présentes, retrouvent ainsi leurs avis oubliés.

A lire aussi :
- un entretien avec Modiano sur Pedigree (2005)
- le discours du Nobel de Modiano de décembre 2014
- de Dervila Cooke, ancienne participante du groupe quand elle était étudiante à Paris pour préparer une thèse sur Modiano, et qui maintenant enseigne à l'Université de Dublin :
=> interview à la BBC (Arts Show Front Row on BBC4 le 9 octobre 2014)
=> article dans l'Irish Times du 10 octobre 2014
=> sa bibliographie, notamment sur Modiano.

Une lecture associée à Un pedigree avait été suggérée : Pedigree, de Simenon, car le titre "Un pedigree" est un hommage de Modiano au livre de Simenon, Pedigree, roman autobiographique d'un auteur qui lui est cher...
- "J'ai beaucoup lu Simenon. Cette précision m'aide à exprimer des choses, des atmosphères où tout se dilue." (Magazine littéraire, n°302, Entretien avec Patrick Modiano, propos recueillis par Pierre Maury, septembre 1992)
- "Les livres de Simenon, on se dit que ça va être très facile d'en faire l'adaptation, parce que c'est déjà très cinématographique, tout est en place. Mais, au fur et à mesure, on a l'impression que c'est comme du sable, ça vous file entre les doigts. Ça prouve qu'il y a un truc très bizarre. C'est comme un chandail dont la laine se défait..." (Synopsis 10, entretien avec Judith Louis à propos de l'adaptation de Dimanches d'Août)
- "Qu'est-ce qui vous rapproche de Simenon ?
Ce qui me rapproche de lui, c'est qu'il avait besoin lui aussi de savoir exactement dans quelle topographie et dans quels décors ses personnages évolueraient. Il suggérait une atmosphère ou décrivait des comportements très troubles dans un style épuré et grâce à des phrases courtes, ce que j'ai toujours essayé de faire. Et je lui ai toujours envié la rapidité avec laquelle il pouvait écrire un roman et sa faculté, dès la première page, d'avoir tout le livre en tête avec toujours le même nombre de chapitres - alors que j'avance très lentement sans savoir très bien ce qui va suivre, à l'aveuglette." (entretien à l'occasion de la sortie de : Dans le café de la jeunesse perdue, roman Gallimard, 2007, Le Monde, 4 octobre 2007)
- Dans le numéro de L'Herne consacré à Simenon (en 2013), un article sur Pedigree montre le travail du romancier sur le genre autobiographique en rapport avec Gide ("Pedigree et les délivrances littéraires de Georges Simenon").

13 AVIS du groupe breton "VOIX AU CHAPITRE MORBIHAN" réuni le 16 janvier 2015 (Yolaine, Mariethé, Chantal, Suzanne, Jean-Luc, Lona, Edith, Odile, Mone, Nicole, Lil, Claude et Marie-Odile)
Cotes d'amour : 1 avis 2 avis entre et 3 avis 2 avis entreet 1 avis 3 avis
et une impossibilité de donner une appréciation.

Les points forts
- écriture fascinante, d'une apparente simplicité, mais extrêmement dense, condensée, qui exprime, en transparence, les émotions, les souffrances de l'auteur et enveloppe le récit d'une atmosphère singulière, mystérieuse ; du grand art ; une musique très particulière ;
- un récit-documentaire, une nomenclature, énoncés dans une sorte d'urgence, voulue par l'auteur pendant que le courage de le faire est présent ; la précision des lieux est surprenante ;
- un livre étrange, intense et déchirant, dans une tentative de reconstruction d'une enfance cauchemardesque et de la reconstruction de l'auteur, une tentative pour tourner la page : se souvenir pour oublier ; MAIS, de ce terrible passé, est née cette œuvre magistrale ;
- extraordinaires portraits, tracés en quelques lignes ;
- l'errance (auteur et lecteurs !);
- atmosphère parisienne excellemment rendue (résonances sympathiques pour plusieurs d'entre nous) ; Paris est un personnage ;
- portrait de 60 années du 20e siècle : politique (2 guerres), culture (théâtre, cinéma, littérature, musique), modes, classes sociales... petite histoire dans la grande histoire (rappelle Les années d'Annie Ernaux) ;
- un auteur sauvé par la lecture et l'écriture - incessant rappel de l'importance des livres dans l'enfance et l'adolescence de Modiano au fil des pages ;
- l'humanité de l'auteur ;
- la place de la mémoire dans son œuvre ;
- la sympathie mutuelle de l'auteur et de Queneau pour les chiens !

Un pedigree éclaire les autres livres de l'auteur.

Les restrictions
- thème dérangeant ;
- regard extérieur sur ses expériences désarçonnant ;
- monde restreint, très parisien ;
- énumération foisonnante de lieux, de personnages : une sorte de brouillon en prévision d'un livre - une espèce de résumé bâclé qui laisse sur sa faim ;
- écriture et expression orale non abouties ;
- ennui.

Claude
Quand d'emblée, j'ai décidé 3/4 ou +, je me suis étonnée moi-même, parce qu'objectivement, rien ne m'a tenue en haleine : des faits flous, des personnages qui ne font que passer... si nombreux d'ailleurs que leurs noms ou leur relation avec le narrateur ou ses parents se font oublier. "Des voyageurs louches qui traversent des halls de gare", des lieux sans résonance. Comme une histoire plate, sans fait exaltant, sans héros, sans lumière, racontée de façon détachée comme si elle n'appartenait pas au narrateur et n'avait eu sur lui que peu d'impact. Seulement, de loin en loin, le souvenir d'un ressenti (connivence avec le chow-chow, souvenirs de pension...). C'est un livre qui peut apparaître anecdotique évoquant l'histoire d'un inconnu sans portée plus large. ET POURTANT, c'est un livre intéressant qui donne à voir, de l'intérieur, des comportements de parents défaillants, d'individus opportunistes. Un point de vue rare. Une réalité sombre d'après guerre. C'est un livre émouvant parce qu'il parle d'une vie, d'une vie qui se construit avec des manques, des blessures, des absences. Cela pourrait être mélodramatique et plombant. C'est un livre ouaté qui dit, entre les lignes, un enfant mal aimé, ballotté, laissé sans réponse. Je ne pense pas que le propos de l'auteur ait été de mettre cela en avant et de s'en plaindre. Il a su, adulte, restituer l'enfant et l'adolescent qu'il a été dans une acceptation directe des faits, des faits dont à l'époque il n'avait qu'une perception partielle. Les touches, les nuances, l'éclairage furtif mais intense de quelques faits, leur absence de hiérarchie traduisent parfaitement le manque de clefs de l'enfance, marquent aussi l'incompréhension d'un jeune d'autant plus qu'il vit dans une période trouble et entouré d'adultes aux agissements "bizarres". Cette distanciation est faite aussi de "la masse d'oubli qui recouvre", le temps est passé qui a gommé. Il s'y est ajouté les oublis nécessaires, ceux qui occultent le trop difficile. Cette posture-là donne d'une façon magistrale de l'intensité et de l'authenticité à l'écriture. La façon de dire a plus compté pour moi que ce qui était dit. Du grand art sous de la simplicité apparente.
Je vais lire Modiano.

Marie-Odile
J'ai lu Un Pedigree avec dans la tête la voix de Patrick Modiano dans son beau discours de Stockholm. Sans cela j'aurais sans doute été moins réceptive. A part la Genèse je n'ai jamais rencontré de texte contenant autant de noms propres (patronymes, toponymes...) Or, c'est bien d'une genèse qu'il s'agit ici aussi : celle de l'écriture. Quel terreau ou quel fumier l'engendre ? Ces noms interviennent comme un balisage à moitié effacé que l'auteur se propose de reconstituer : un travail de mémoire..., une recherche à partir de documents dont certains sont mentionnés (lettres...) ; j'ai suivi ce parcours, retenant surtout les déplacements perpétuels, les rencontres mystérieuses et troubles du père, l'absence de la mère, le vide affectif, la mort du frère juste mentionnée, la révolte de l'adolescent, l'absence de rancœur finalement, évoqués dans un style simple, documentaire, à distance, dépourvu de métaphores comme il le fait remarquer. Or, c'est dans les rares métaphores qu'il me touche le plus : celle de la dernière phrase qu'on attend comme un soulagement et qui dit comment grâce à l'écriture, il "prend le large avant que le ponton vermoulu ne s'écroule". On sait aujourd'hui que le navire le conduira jusqu'au prix Nobel. La métaphore du titre aussi qu'il reprend à deux reprises "Je suis un chien qui fait semblant d'avoir un pedigree", "comme un chien sans pedigree et qui a été un peu trop livré à lui-même". Peu d'éléments réconfortants dans ce texte qui me donne cependant envie de lire d'autres.
Dora Bruder est un livre bouleversant qui me touche de plus en plus au fur et à mesure de la lecture. Le "chien sans pedigree" suit ici des pistes à travers Paris, avec un flair exceptionnel qui le mène en des lieux où à son insu parfois des événements marquants ont été vécus que ce soit par les Bruder ou par des écrivains ou par des anonymes auxquels il donne une présence très forte. Car ce ne sont pas seulement des lieux qui sont évoqués, mais ce qui s'est passé en ces lieux (qui a dormi dans telle chambre, qui a emprunté telle rue) quelques décennies plus tôt, pendant l'Occupation, comme si c'était aujourd'hui. Je me dis qu'après avoir lu ces pages, on perçoit différemment ces lieux où des individus ont suivi leur sort tragique et impensable comme pour servir de "paratonnerre" aux autres. Pages bouleversantes évoquant à travers des destins précis, des détails concrets ce moment de l'histoire où l'humanité s'était mise à dérailler vers une folie terrifiante, on ne peut s'empêcher de se poser des questions sur les autres Parisiens : où sont-ils? que font-ils? Et leur absence les transforme en témoins silencieux, hormis ces femmes non juives qui exhibent l'étoile jaune et le paient de leur vie). Curieusement, j'ai trouvé ici le narrateur plus présent que dans l'autobiographie précédente, comme si passer par le personnage autorisait à parler de soi avec plus de sensibilité. On retrouve parfois le récit d'un épisode déjà raconté dans l'ouvrage précédent, mais l'écriture est différente, moins brute, à la fois plus fluide, plus étoffée, plus accessible et plus élaborée, par exemple concernant l'expérience du panier à salade avec le père. Ce passage est présenté comme une sorte de répétition a posteriori de ce que nombre de Juifs ont vécu sous l'Occupation, sans qu'il y ait eu de retour pour eux. Le vécu du narrateur prend son sens dans le lien qui s'établit avec le vécu d'autres êtres quelque temps auparavant, dans une sorte d'abolition du temps. De la même manière, différentes approches d'un même lieu se superposent (rue Picpus) : celle du narrateur, celle du personnage Dora, celle de Victor Hugo qui y place la fuite de Jean Valjean, comme si tous ces êtres communiquaient, par une sorte d'anticipation, de voyance, le narrateur par une sorte de pressentiment, une impression étrange qui se confirme ensuite à la découverte du vécu de Dora... Tout est dit dans un style sobre, beau, émouvant. Un très beau paragraphe sur la fugue p.80 sur les séparations/recherches /disparitions p.84. Bref c'est dans ce livre que je rencontre Modiano, plus que dans le précédent.

 

Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme au rejet :

à la folie, beaucoup, moyennement, un peu, pas du tout

 

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