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Thornton Wilder
Le Pont du roi Saint-Louis
10/18
Jean-Pierre (des Alpes)
Le thème du Pont, je ne le connaissais pas plus que l'ouvrage
lui-même. Il m'a intrigué dès le départ car
je goûte assez, non les énigmes mais ce qu'il est convenu
d'appeler les " ouvrages de sagesse " - comme
si, par parenthèse, la sagesse n'était à fréquenter
que dans des pages spécifiques... C'est assez ce qui se dégage
de l'écriture élégante mais amusée, désinvolte,
du Pont du Roi Saint-Louis. Une plume aristocratique qui, du reste,
ne se moque jamais du bon frère Juniper.
Seulement voilà : ce Pont, fameux depuis sa parution,
remarqué par tant de gens qui en savent infiniment plus que moi
sur la grande humanité des livres, ce n'est pas sa substance qui
m'a attaché mais son argument et la considérable question
qu'il éclaire ; ce que Tchekhov dit si justement : " Le
propos [de la littérature] n'est pas de répondre aux questions,
mais de les poser convenablement. "
Aussi, parmi de nombreux autres, ce que j'ai goûté tout en
traversant ce pont-là, ce sont ces passages où - sans
cruauté d'ailleurs et avec comme une " attention bienveillante
" - Wilder écrit : " En composant son
livre sur ces gens, le frère Juniper semblait poursuivi par la
crainte de perdre, s'il omettait le moindre détail, un indice qui
pourrait le guider. Plus il travaillait, plus il sentait qu'il trébuchait
à tâtons au milieu de vagues indications. Il était
sans cesse trompé par des faits qui paraissaient devoir être
importants à condition de leur trouver leur juste place dans un
ensemble. Aussi notait-il tout, dans l'idée que peut-être,
si lui - ou quelque esprit plus pénétrant - relisait
vingt fois son livre, les faits innombrables se mettraient soudain en
mouvement, s'assembleraient et trahiraient leur secret. "
Aussi, Le Pont n'ira pas se perdre dans des rayonnages inaccessibles...
et j'attends avec une certaine impatience les regards de Voix au chapitre
sur tout ce que mes incapacités et ma paresse m'en ont dissimulé,
pour m'en retourner m'y promener.
Florence
Sur les chemins qui mènent au Pont du Roi Saint-Louis, tous
les personnages sont mûs par un amour malheureux mais extraordinaire,
qu'il s'agisse de celui de la Marquise de Montemayor pour sa fille (sorte
de Madame de Sévigné exilée au Pérou), d'Esteban
pour Manuel, ou de l'oncle Pío pour la Périchole. Cet amour
qui donne un sens à leur vie, les rassemble dans la mort et donne
aussi son sens au livre. Pour ma part, je me suis laissé emmener
avec ravissement sur les chemins que Thornton Wilder trace avec aisance.
Ça va vite. Vingt ans passent en une phrase. Pas de psychologie
ni d'atermoiements. Et c'est vraiment plaisant à lire avec, en
plus, une pincée d'exotisme. Parfois, la vision d'un Pérou
colonial de pacotille m'a un peu agacée mais passons. Et alors,
cette idée du Frère Juniper qui voudrait faire de la théologie
une science exacte, mais qui s'aperçoit, en additionnant la bonté,
la piété et l'utilité que les morts étaient
cinq fois meilleurs que les survivants, quelle trouvaille !
Monique
J'ai adoré l'écriture, malgré la couverture qui ressemble
à une vieille affiche. J'ai beaucoup aimé le thème :
on fait comme si on pouvait avoir la réponse scientifique à
cette question fondamentale " Dieu récompense-t-il les
bons ou punit-il les méchants ? ". Ce n'est pas
possible, mais j'accepte assez de me laisser porter. C'est une vision
du monde claire ; pourquoi vit-on ? J'adore ça. La première
histoire, celle de la marquise qui est fortement influencée par
celle de Mme de Sévigné, était très risquée,
mais c'est réussi. On retrouve bien les relations mère-fille,
l'éloignement dans un autre pays, son côté fofolle.
Je ne me suis jamais ennuyée. La deuxième histoire, celle
des deux jumeaux, n'a pas de rapport. Elle est aussi plus faible. Tout
ce que l'auteur dit sur le jumeau, qu'il n'est plus qu'une ombre, c'est
intéressant, et avec le même arrière-plan : l'abbesse,
le cloître. Le summum, c'est l'histoire de l'oncle Pio. Ce livre
est un pastiche très réussi de textes anciens. On retrouve
les nouvelles espagnoles, Cervantès, on retrouve tout le baroque.
J'ai relu Le Roman comique de Scarron, il y a des moments très
réalistes, comme chez Rabelais aussi, entrecoupés d'histoires
personnelles. La narration est exagérée, il y a des choses
auxquelles on ne peut croire, mais je marche, j'accepte de me laisser
emporter par la fiction. La dernière partie n'était pas
nécessaire. Je n'en attendais rien. Certains passages sont de véritables
tours de force : les activités de l'oncle Pio (p. 105), le
portrait de l'archevêque, violet et plein de graisse, la description
de La Périchole qui perd sa beauté, et qui se reflète
sur le parquet, ses bijoux. Il faut accepter le genre pastiche, et du
coup ça marche à 100%.
Christine
J'ai bien aimé le sujet, après notre lecture du Procès
des étoiles ; on rentre dans le récit préoccupé
de trouver des preuves scientifiques et savantes de la volonté
divine qui veut la mort de cinq personnes. Mais le frère Juniper
est un prétexte. Ensuite il est oublié, on perd sa recherche,
son enquête. J'ai également oublié l'histoire des
jumeaux. Seules la Marquise et La Périchole restent bien présentes.
Les hommes sont plus absents, sauf l'oncle Pio. Il n'y a pas une once
de bonté, pas un qui accomplit son destin. Les pauvres restent
pauvres. Les riches sont malheureux. Il y a beaucoup d'humour par exemple
dans la description de l'archevêque, p.128, de Camilla. Le style
m'a vraiment plu. Est-ce une traduction de l'époque ?
- Oui, elle date de 1929. La seconde traduction est meilleure.
J'ai été portée par les descriptions, mais j'ai
été déçue par la fin. Même si je ne
m'attendais pas à ce que la volonté divine soit prouvée,
j'ai trouvé que le fait que Juniper soit brûlé faisait
un peu artificiel.
Manu
Je vous donne ma première impression car j'ai déjà
pas mal oublié. Je garde des images : la marquise, l'archevêque,
l'ambiance péruvienne de l'époque. J'ai été
un peu déçu par l'histoire. On veut prouver la réalité
de la volonté divine, mais je n'ai pas compris où voulait
en venir Juniper. J'ai pris le livre comme un jeu de piste et je suis
déçu par la fin. Curieusement, à vous entendre, j'ai
l'impression que j'ai oublié une bonne partie du livre.
Françoise O
J'ai beaucoup aimé le début de ce livre, le problème
posé, mais j'ai été déçue par la fin
que je trouve confuse. Le problème est très bien posé
concernant l'intervention divine. Ça fonctionne avec la marquise,
mais j'ai été mal à l'aise avec les jumeaux. Avec
l'histoire de l'oncle, le roman devient un peu fou. Ça foisonne,
ça marche, mais je ne perdais pas de vue la question. Je me disais :
les trois personnes ont quelque chose en commun. Il reste les deux enfants,
ce sont deux innocents. Je n'ai pas compris pourquoi Juniper est traité
d'hérétique. Ces trois personnes perdent la vie au moment
où elles ont pris la décision de changer leur vie, de repartir
à zéro. J'ai été déçue par la
fin car je l'ai trouvée énorme : en trois minutes l'Église
brûle Juniper et je n'ai pas compris pourquoi. Le livre n'apporte
pas la réponse à la question posée et en plus, ce
n'est pas du tout le sujet du livre. J'ai trouvé cela très
beau mais cela m'a flanqué le cafard
Liliane
Contrairement aux avis qui trouvent les histoires des personnages disparates,
j'y ai trouvé une certaine cohérence qui va au-delà
des croisements de leurs vies. C'est le parti pris de narration, tantôt
ironique, tantôt désenchanté, qui les rassemble, point
de vue qui pourrait se résumer dans la dernière phrase :
" Mais bientôt nous mourrons à notre tour, et la
terre aura oublié ces cinq personnes ; nous-mêmes, nous
serons aimées encore quelques temps, puis oubliées comme
elles... Le souvenir n'est pas nécessaire à l'amour. " J'ai
trouvé que ce récit montrait bien les liens à la
fois passionnels et dérisoires noués le temps d'une vie :
chacun s'accroche à une autre personne (un jumeau, un enfant...)
ou un projet qui se dérobe un jour. Cette observation (très
exercée dans des descriptions déjà citées
comme celle de l'archevêque dans ses mètres de satin violet)
est traitée avec une élégante légèreté :
" Pendant une dizaine d'années, la comtesse entretint
littéralement tous les arts et toutes les sciences en Espagne,
et ce ne fut pas sa faute s'ils ne produisirent rien de mémorable
durant cette période. " ou bien : " Don
Andrés avait imaginé de rendre l'exil supportable en instituant
un cérémonial si compliqué que seule pouvait s'en
souvenir une société qui n'avait rien d'autre à penser "
ou encore : " comme tous les riches, il ne pouvait se décider
à croire que les pauvres - voyez leurs habitations, voyez
leurs vêtements - souffrissent réellement. Comme tous
les hommes cultivés, il croyait que seuls ceux qui avaient beaucoup
lu pouvaient se savoir malheureux. " On peut remarquer que toute
l'ironie de ces phrases est contenue dans leur chute. Comme le pont qui
s'écroule, la vie des personnes peut s'effondrer en un instant.
On s'accroche à quelque chose et cela nous échappe
Le pont, c'est la vie, c'est aussi cette lecture nous faisant rencontrer
des personnages attachants qui disparaissent sans crier gare, comme une
mise en abyme
En tant que lectrice, j'ai été amusée.
On s'interroge en vain sur le sens de la destinée, la légèreté
de ton laisse prévoir la déception finale de frère
Juniper, non, il n'y a pas de divine providence, tout tombe à l'eau.
Mais Voltaire avait déjà fort bien écrit sur le sujet.
Les commentaires des préface et postface sont un peu trop dithyrambiques,
je m'attendais à plus de densité.
Geneviève, entre
et
Je l'ai lu il y a déjà 10 jours, très vite. J'ai
aimé, c'est agréable mais il ne m'en reste pas grand chose,
même en écoutant les autres avis. J'ai été
intéressée mais ce n'est pas un univers fort. C'est un bel
exemple de style, c'est réussi, et c'est vite oublié. Il
ne me reste que l'impression de virtuosité. J'ouvre entre à
moitié et aux trois quarts, mais qu'est-ce qu'il en restera avec
dix jours de plus ?...
Jacqueline
C'est agréable à lire, l'ambiance de l'époque baroque
est bien recrée. J'ai pensé à Pascal Quignard, pour
l'époque, pour le mélange de personnages inventés
et existants (même si chez Quignard, il s'agit de personnages réels
et ici de personnages
littéraires) et pour l'érudition.
On retrouve un peu le même dérisoire mais je préfère
Quignard qui a une force tragique que n'égale pas l´humour
de Thornton. J'ai bien aimé les personnages qui ont une certaine
densité, sauf Juniper. La fin m'a déçue. Il y avait
matière à faire une belle histoire avec les recherches de
Juniper et sa condamnation par l'Inquisition. Mais, là, c'est artificiel,
je n'accroche pas. Le style et l'écriture font le charme du livre :
un pastiche ? mais de qui ? Je n'avais pas envie de chercher !
La Périchole, je ne connaissais pas du tout, a-t-elle existé ?
- Non !
C'est une nouvelle de Mérimée, une uvre d'Offenbach...
L'article élogieux de Bianciotti sur Wilder Thornton évoque
Hemingway, Faulkner qui sont ses contemporains mais, ce faisant il a,
pour moi, dissipé le charme, cela manque de fond.
Françoise D 
Je lai acheté et lu depuis longtemps puisquil avait
été programmé initialement en novembre, mais la traduction
nétait pas sortie. Je rejoins Manu et Geneviève :
il ne men reste pas grand chose. Jai de vagues souvenirs,
jai même oublié certains personnages. Je lai
sans doute lu trop vite, car il se lit facilement, et jai été
déçue quand jai compris que nous ne suivions pas la
démarche du frère Juniper ; il est expédié,
comme sil navait été quun prétexte,
et cest bien dommage. Contrairement à certains dentre
vous, je nai trouvé aucun humour - sûrement à
cause de mon état desprit du moment - mais de la désespérance
tout le temps. Je suis restée dehors, impossible de se projeter
dans aucun des personnages, sauf peut-être un peu dans la marquise
qui est tellement pathétique avec son amour maternel impuissant.
Si lon en croit lauteur, la littérature, cest
retranscrire les événements du cur, le style nest
pas le but de la littérature, et pourtant cest bien le style
qui différencie un bon livre dun mauvais, pas lhistoire.
Mais si Wilder a voulu démontrer que cest lamour qui
relie tous ses personnages entre eux, pour moi il a raté son coup
car ce nest pas évident. En fait, ayant occulté la
démarche intellectuelle du frère Juniper, on ne voit pas
très bien où il veut en venir. Déçue, déçue
Cependant, ce livre est un bon écho à celui de Florence
Trystram, mais pour donner encore plus de relief au Procès des
étoiles...
Annick 
Je l'ai lu avec facilité et c'était agréable. Au
début, j'ai marché après avoir lu la préface
sur les morts du 11 septembre et les questions métaphysiques, mais
à la fin j'ai été très déçue.
J'ai l'impression de m'être fait un peu avoir
Un joli leurre
littéraire. Une jolie écriture, une élégance,
une légèreté pour parler de choses graves et tragiques.
Mais je ne trouve pas que c'est un bon romancier. Il brosse des portraits,
mais l'histoire un peu faible. Il lance un sujet, comme ça. Je
suis une lectrice naïve, je veux savoir
Mais so what ?
Ce n'est pas une démonstration, c'est un effet de manche. Qui a
lu d'autres livres ?
-
?
Claire 
Pour ma part, je ne connaissais pas du tout. J'ai proposé ce livre
parce qu'il allait être adapté au théâtre, avec
une mise en scène d'Irina Brook, et au cinéma. Je proposais
de comparer les adaptations et Liliane m'a soutenue dans ce projet
Liliane : la comparaison, c'est enrichissant.
Claire : J'ai trouvé de plus la lecture intéressante
après celle du Procès des étoiles et dans
notre série sud-américaine à venir avec Borges et
Sabato. Les liens, les échos ajoutent à la lecture. Ensuite,
il y a eu des coïncidences gênantes comme pour le mariage de
Charles et de Camilla repoussé à cause de la mort du pape
La publication d'une nouvelle édition ainsi que la sortie du film
ont été reportées de mois en mois. J'ai vu la pièce
avant de lire le livre qui n'était pas sorti et je me suis ennuyée,
je ne comprenais rien.
Le premier chapitre avec Juniper n'a causé aucune attente concernant
la suite pour moi, je l'ai vu comme un artifice (du genre voici le texte
d'un manuscrit trouvé dans une vieille malle
). Le fait qu'on
connaisse le dénouement des histoires avant qu'elles soient racontées
m'a rappelé le film Titanic
et poutant c'est palpitant.
Palpitant, charmant. Le mot qui me vient c'est " plein d'esprit ".
Je me suis attachée à Pépita, la pôvre. Mais
l'attrait a eu aussi un côté volatile. Pourtant l'histoire
terminée, tout n'est pas fini, une autre histoire commence, celle
du livre, racontée dans la postface : passionnant ! Comment
il est devenu un best-seller, comment Wilder est retourné enseigner
alors qu'il était devenu richissime, comment André Maurois
l'a rencontré
La préface de Russel Banks est très
mauvaise. Pour conclure, ce n'est pas du tout l'attente concernant Juniper,
ou les références littéraires, ou encore l'inspiration
métaphysique qui m'ont tenue, mais les personnages hauts en couleurs,
les destins tragiques. J'ai eu un grand plaisir. J'irai voir le film.
- Moi aussi !
- Moi aussi !
Katell à
Je m'en souviens de moins en moins bien. J'ai un mal fou à rédiger
le compte rendu des avis. Est-ce parce que j'ai un peu traîné ?
Mais il m'est arrivé d'en rédiger des bien plus en retard
et de n'avoir pas ces difficultés. Est-ce parce que j'avais un
peu trop picolé ? En général, je bois deux verres
de vin et cela n'affecte pas ma prise de notes. En tout cas, ce fut une
merveilleuse soirée du Groupe, chaleureuse et sympathique. C'est
l'essentiel, non ?
La séance s'achève sur le visionnage de la bande-annonce
du film Le Pont du roi Saint-Louis, pour voir en chair et en os
les personnages : un film de Mary McGuckian, avec Robert De Niro,
Harvey Keitel, Gabriel Byrne, Kathy Bates, F. Murray, sortie en mai 2005.
Irina Brook, metteur en scène de Le Pont de San Luis Rey
au théâtre
Plusieurs thématiques se croisent dans ce roman : le questionnement
du réel et de lillusion, à travers le procédé
« théâtre dans le théâtre »,
la complexité de la destinée où senchevêtrent
le hasard et la volonté, lexistence dune main divine
qui présiderait au cours de lhistoire
A la fin de son
« enquête », le moine se rend compte quil
nexiste pas de réponse absolue, que la réalité
reste un écheveau obscur qui échappe à toute logique
manichéenne. Il finira dailleurs brûlé sur un
bûcher pour hérésie ! En revanche, on découvre
que lamour est la seule vérité. Ces gens ont aimé
et ont été aimés. Cest ce fil-là qui
les tient au monde. Dans son récit, Wilder Thornton manie un humour
très anglo-saxon mais il fait montre dune foi lumineuse dans
la nature humaine. Cet humanisme profond le rapproche des auteurs qui
me sont chers, Brecht, Shakespeare, qui sont sans illusion mais qui aiment
vraiment les hommes, avec leurs grandeurs et leurs faiblesses. (Interview
au journal La Terrasse)
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