Daniel Kehlmann
Les Arpenteurs du Monde
Babel
Brigitte
J'ai beaucoup moins aimé le livre que Le
Procès des étoiles. J'ai cependant apprécié
le passage où l'écolier Gauss écrase son professeur
de maths quand il faut additionner les nombres de 1 à 100...
Françoise O
Je suis consternée, je ny ai trouvé aucun intérêt.
Je lai lu comme une élève sage en attendant que quelque
chose se passe quand ils se rejoignent. Par rapport au Procès
des étoiles, cest Tintin ; cest une parodie.
Le portrait de Gauss est critique. Gauss est une unité de mesure
électronique. Un beau sujet : celui qui est sur le terrain
versus celui qui cogite. Il pouvait y avoir deux conceptions de savants.
Lauteur sest fait plaisir ; ça ne ma rien
apporté en termes de réflexion, de confrontation didées,
ça ne ma pas intéressée du tout.
Jacqueline
Je suis très perplexe. Je ne lai pas lu facilement, je suis
passée à côté de la construction littéraire.
Jai été sensible à la question de la vieillesse,
de la rapidité de pensée qui va séteindre ;
cela ma touchée. Lhistoire du voyage est un peu folle,
il se tire de tout, innocent, cest amusant
Françoise
- Tintin !
Jacqueline
Cest un gros bouquin ! Jai été contente
en relisant le premier chapitre qui éclaire bien parce quon
ne comprend pas pourquoi le fils est arrêté. Cest peut-être
construit de façon intéressante, mais ça ma
échappé. Les histoires de femmes de Gauss, cest pas
si mal. Le monde paraît éloigné, plus quau XIXe
siècle. Je suis gênée de lintervention des personnages,
quest-ce qui est vrai ? Quest-ce qui est inventé ?
Jai vu sur Internet que beaucoup de choses sont vraies, mais jai
quand même lu difficilement, sans comprendre tout.
Françoise D
Je suis comme Jacqueline, gênée quand il sagit de personnages
réels, on se demande toujours ce qui est vrai et ce qui est inventé
par lauteur. Cependant, je ne métais jamais posé
cette question en lisant Le
Procès des étoiles, et tout au long de ma lecture
(des Arpenteurs) jy ai pensé et ce livre a souffert
de la comparaison. A tout point de vue : crédibilité,
écriture, souffle. Ici, on a un sentiment de bâclé,
dinsatisfaction. Nous, lecteurs étrangers, manquons dinformations
sur le contexte historique, ce qui nest sans doute pas le cas des
Allemands qui semble-t-il considèrent Kehlmann comme un auteur
actuel majeur. Je veux bien le croire mais il faudrait lire autre chose
de lui. Néanmoins, je suis allée jusquau bout et jai
bien ri parfois car il y a de lhumour, de lironie, cest
ce qui le sauve et cest pour ça que je ne le ferme pas complètement.
Annick L
Je me suis terriblement ennuyée. Jétais pleine dappétit,
séduite par lironie, le second degré. Puis jai
commencé à menquiquiner avec les voyages dHumboldt,
jai sauté des passages ; ça ma posé
un problème : quel est son projet ? Est-ce de parodier
ces scientifiques ? Et Kant ! Ce nest pas réussi,
cest une caricature, mais cest un entre-deux. Ce nest
pas abouti.
Françoise D
- Son projet cest de mettre en regard ces deux scientifiques
si différents.
Annick
- Les montrer dans leurs handicaps sociaux, cest un peu nul.
Françoise O
- Ce sont de grands bonhommes. Ils ne sont pas situés dans
lhistoire de la science. Jen ai déduit que lauteur
se prenait au sérieux.
Claire
Cest moi qui lai proposé. Vous imaginez ma souffrance
en vous entendant car jai aimé de livre... Javais lu
des choses sur cet auteur et sur ce livre précisément qui
mavaient donné envie de le connaître : cest
un très gros succès en Allemagne et jai envie de comprendre.
Je lai beaucoup aimé et il ma rappelé aussi
Le Procès des étoiles,
ainsi que Blanche et Marie
que nous avions lu : cest la relation à la réalité
qui ma séduite et la résurrection de grands personnages
de lhistoire scientifique et de lAllemagne. Même le
côté Tintin/Pieds nickelés, jai aimé.
Cest tout à fait loufoque ; et jai aussi apprécié
le ton. Après la lecture des Arpenteurs cet été,
je suis allée au musée de la Poste où il y avait
une expo merveilleuse sur les carnets de voyages : on voyait ceux
dHumboldt avec Bonpland ! Magique ! Ce qui est intéressant
cest leur antagonisme et leur passion commune pour chercher, découvrir...
Cest une véritable pulsion épistémique... avec
leur grandeur, leur petitesse, leur médiocrité...
Puisque je suis bien isolée dans mon goût du livre, je ne
mentretiendrai quavec lauteur... :
Les Arpenteurs du monde peuvent aussi être lus comme un hymne
à lart du roman. On sent que la lecture et lécriture
vous procurent du plaisir. Quel genre de littérature aimez-vous ?
Pour ce qui est de lhumour du livre, Voltaire a été
décisif. Sa gaieté désespérée, ce mélange
de comique et de dureté mont toujours fortement marqué,
javais déjà eu cette approche pour modèle dans
Moi et Kaminski, et je lai encore accentuée avec ce
roman-ci. En outre, en écrivant Les Arpenteurs du monde,
les auteurs sud-américains comptaient beaucoup pour moi. Ce nest
pas un hasard si les équipiers de Humboldt sur lOrénoque
portent les prénoms de quatre grands romanciers sud-américains.
Les Arpenteurs du monde traitent avant tout de la passion. Vos héros
sont épris de connaissance, la science leur donne des ailes, tout
en les rendant aussi un peu aveugles, comme lorsquon est amoureux.
Partagez-vous cette vision de la chose ?
Comme lorsquon est amoureux, cest absolument ça. Même
si jemploie des effets comiques, je ne veux en aucun cas me moquer
de mes deux personnages. Les Arpenteurs du monde sont un roman
sur la soif de connaissance, sur laventure qui consiste à
vouloir comprendre le monde à tout prix. Ce nest pas une
entreprise froide et sèche, au contraire, il sagit bien dune
aventure passionnée. Bien sûr, elle exige des sacrifices,
et ça aussi jessaie de lexplorer dans mon roman.
Comment définiriez-vous votre rapport à la science ?
Ambivalent. Je crois quil est impossible davoir un rapport
à la science qui ne soit pas ambivalent : dun côté,
elle a tellement simplifié notre vie, elle la allégée,
améliorée et on ne peut donc guère la renier ;
mais, dun autre côté, il est évident quelle
a introduit de nombreux dangers dans notre monde. En outre, lexistence
a aussi perdu en poésie et en beauté. Pourtant jadmire
les scientifiques. Et puis il y a quelque chose de comique et de stupide
à vouloir mettre de lordre dans le chaos de lunivers.
Mais cest une entreprise audacieuse qui a une réelle grandeur.
Chez Humboldt, le rapport à lautre sexe (et au corps
en général) ne reflète-t-il pas son rapport à
la nature ?
Les témoignages espagnols font de Humboldt un homme très
viril, un séducteur, les Anglais font de lui un homosexuel, quant
aux Allemands, ils voient en lui un intellectuel asexué. Ceci en
dit bien sûr plus sur ces pays que sur Humboldt lui-même.
Dans mon roman, Humboldt est un homosexuel qui refoule ses penchants,
il ressent des choses en lui, mais ces choses lui font peur et il fait
tout pour les ignorer. Les sources autorisent une telle lecture, même
si tout a bien pu se passer autrement. Mais dans un roman, la version
la plus à même dêtre développée
est celle qui rend le personnage encore plus complexe et torturé.
Cest pour ainsi dire la tâche du romancier que de mener la
vie dure à ses personnages.
Comment cela se présente-t-il chez Gauss ?
Contrairement au cliché répandu sur les mathématiciens,
pour Gauss, la sensualité et le monde des chiffres ne sopposent
pas. Pour lui, les valeurs mathématiques sont des êtres sensuels
et palpables qui existent réellement. Tout comme les femmes qui
sont si importantes dans sa vie. Mais là aussi, jai peut-être
un peu exagéré par rapport au personnage historique. Mais
finalement pas tant que cela.
Vous jouez et vous faites rire avec les préjugés que
lon rencontre somme toute un peu partout envers les Allemands. Et
en même temps, vous faites avec Humboldt le portrait dun grand
humaniste allemand.
Ce quil y a détrange avec les préjugés,
cest quils sont, si souvent, justifiés. Les Allemands
se comportent, surtout à létranger, fréquemment
comme on simagine que des Allemands pourraient se comporter à
létranger. Ils sont toujours un peu raides, compliquent les
choses plus quil ne faut, jamais, oui, jamais, ils ne sont vraiment
détendus (moi compris). En même temps, ils ont souvent cétait
du moins le cas à lépoque classique de Weimar
cet idéalisme un peu enfantin, cette foi en la bonté et
la raison qui, dans de nombreuses situations, conduit à des quiproquos
assez drôles. Mais bien sûr, Humboldt était un humaniste,
le plus grand partisan de labolition de lesclavage de son
temps. Il était lenvoyé du classicisme de Weimar en
Amérique du Sud, une sorte dambassadeur de Weimar à
Macondo.
Propos
recueillis par Martina Wachendorff.
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