Marguerite Duras
La douleur

Le livre comporte cinq textes :
- La douleur
- Monsieur X. dit ici Pierre Rarbier
- Albert des capitales
- Ter le milicien
- L'ortie brisée
- Aurélia Paris

Nous avons lu ce livre en novembre 1993.

Christine
Je l'ai lu il y a un an, ce fut un grand choc. J'ai lu le livre de Robert Antelme, L'Espèce humaine (1947) - un témoignage formidable à lire. J'ai été très touchée par ce livre, fort. L'attente est proche de la folie. Son amour pour Antelme doit la conduire aussi à la folie. Son courage de vivre cela et de l'écrire est incroyable. J'admire sa conscience éveillée. J'aime aussi son analyse sur le nazisme.

Jacques
Je suis très impressionné par le premier texte, "La douleur" ; elle a le courage d'affirmer sa lâcheté. C'est la dualité du personnage qui est intéressante. Il y a une intensité dramatique, qui nous donne le sentiment d'être en direct. J'ai aimé la nouvelle sur Rabier, la fascination pour le collaborateur ; elle est sans complaisance. J'ai moins aimé les deux dernières. C'est du grand Duras. L'écriture est extraordinaire. Pas comme L'Amant, qui est à chier.

Élisabeth
J'ai adoré. C'est tellement incroyable… La problématique de l'attente. Il n'y a pas d'amour sans attente. Le courage qu'elle a d'avouer qu'elle ne l'aime plus, c'est à tomber le cul par terre. Dans la nouvelle sur Rabier, il n'y a aucune fascination pour ce type, je ne suis pas d'accord avec toi, Jacques. Elle est fascinée par leur relation, non par l'homme. Le troisième texte, sur la torture, est décapant.

Brigitte
J'ai tout lu, mais je ne parlerai que de "La douleur". Ce texte n'est pas de la littérature : c'est un trop plein, quelque chose qui sort. La relation entre ces deux hommes est impressionnante ; elle est touchée par quelque chose de rare. C'est plus un témoignage. Elle ne dit jamais du mal des Allemands ; elle se sent solidaire de celui qui a mal et de celui qui fait mal. Je trouve cela superbe d'arriver à dire cela, au moment où elle le vit ; j'ai admiré cette justesse pour savoir se situer. Le courage, c'est de savoir se laisser transpercer par cette souffrance, de ne pas se trouver des béquilles.

Rozenn
Je ne peux pas dire que j'ai aimé… C'est vrai que cela dérange, que c'est très fort. C'est insupportable à lire. Il y a une page rigolote, avec la syntaxe syncopée. J'ai lu Le ravissement de Lol V. Stein, j'ai adoré. J'ai aimé nouvelle de la petite fille. Je trouve ça fort. Mais je n'ai pas aimé. Le problème est de retirer ou non des passages.

Sabine
Je ne peux pas dire : j'ai aimé/j'ai détesté. C'est fort. Pour moi, c'est de la littérature. Les phrases syncopées…, l'emploi des pronoms… Son mari est devenu un paillasson. Elle ne le nomme pas. C'est un livre qui dit l'absence, le silence, la négation. La mort devient plus humaine que l'homme lui-même. Il y a le problème de l'écriture et de la réalité : c'est le livre d'une femme impudique.

Marie
J'aime beaucoup Duras. J'ai énormément aimé. J'ai l'impression d'avoir vécu ce qu'elle a vécu. Les mots sont d'une très grande violence. J'aime son excès. Elle exprime cette violence avec des mots tranquilles, ordinaires. L'emphase naît de cela. Ses phrases sont d'une violence incroyable. J'aime cette impudeur. Elle va jusqu'à l'insoutenable. Elle ne le fait pas par bravade, mais parce qu'elle ne peut la garder de l'intérieur. Duras ose dire qu'elle aime deux hommes à la fois ; elle dit qu'elle ne se sent pas coupable pour autant. J'aime les brusques changements de temps, la dilation du temps qui produit de l'émotion. Le livre que je préfère, c'est Hiroshima mon amour, qui dit aussi la douleur, la déchirure. C'est sensuel, dans le sens où cela donne la chair de poule.

Anne-Marie
J'ai été emballée. Par la justesse, l'intelligence, le recul. Et l'aspect documentaire m'a plu. 'On est chacun responsable des autres" - on retrouve cette notion ici.

Marie-Christine
Cela m'a fait plaisir de relire Duras. Son écriture faite de ruptures, un état limite qui me plaît. Un monde entre réalité et rêve, ce qui, dans la vie quotidienne, serait un vrai désastre. Cela m'a touchée. Mais sa séparation avec Robert est une douleur plus grande, me semble-t-il. La juxtaposition de mots est percutante. Il y a une rupture entre le texte "La douleur" et les autres histoires.

Claire
Les deux dernières me semblent artificielles, "Ter le milicien" n'a aucun intérêt. Les trois premiers textes "La douleur", "Monsieur X. dit ici Barbier", "Albert des capitales" sont extraordinaires. Le texte sur Rabier présente une machinerie qui se dissèque devant vous, avec distance, réaction intellectuelle. Celui sur Albert m'a prise aux tripes. Quant à "la Douleur", cela m'a fait chialer, j'étais submergée… Les rapports sont très différents d'un texte à l'autre. L'écriture se situe déjà dans la fiction avec des initiales, ce n'est plus du réalisme ; la scène de torture est très construite ; l'emploi des temps, une pagaille, crée une accélération du récit : on voit la machinerie littéraire à l'œuvre.

Marie-Claire
J'ai fait une différence entre "La douleur" et les autres textes : je ne peux pas dire que j'ai aimé. Je ne crois pas que ce soit un journal ; c'est un catalogue d'archétypes : la femme du héros, le traître, le tortionnaire - la guerre fabrique des rôles. Le corps souffrant est emblématique de l'Allemagne ; Robert, c'est un pays déchiqueté par la guerre. C'est plus une image de la guerre que d'elle-même. C'est une tragédie.

Anne
J'ai trouvé cela très très fort. J'ai lu les trois premiers récits d'affilée. Ce qui m'a intéressée, c'est la charnière entre le réel et l'écriture. La chair devient verbe. Je pense que c'est une œuvre d'art. Elle se situe par delà le bien et le mal. La beauté fait dépasser l'impudeur.

Dominique
Sur le travail littéraire : au moment de cet événement, elle le dit. C'est un texte qui dit des choses sur l'époque que je n'avais jamais lues. "Obscène" est le mot qui correspond bien à ce qu'on lit. Le corps n'est plus perçu comme à l'ordinaire. Concernant Rabier, il n'y a pas de fascination.

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Quatrième de couverture :
J'ai retrouvé ce journal dans deux cahiers des armoires bleues de Neauphle-le-Château. Je n'ai aucun souvenir de l'avoir écrit. Je sais que je l'ai fait, que c'est moi qui l'ai écrit, je reconnais mon écriture et le détail de ce que je raconte, je revois l'endroit, la gare d'Orsay, les trajets, mais je ne me vois pas écrivant ce Journal. Quand l'aurais-je écrit, en quelle année, à quelles heures du jour, dans quelles maisons ? Je ne sais plus rien.
Ce qui est sûr, évident, c'est que ce texte-là, il ne me semble pas pensable de l'avoir écrit pendant l'attente de Robert L.
Comment ai-je pu écrire cette chose que je ne sais pas encore nommer et qui m'épouvante quand je la relis. Comment ai-je pu de même abandonner ce texte pendant des années dans cette maison de campagne régulièrement inondée en hiver. La douleur est une des choses les plus importantes de ma vie. Le mot "écrit" ne conviendrait pas. Je me suis trouvée devant des pages régulièrement pleines d'une petite écriture extraordinairement régulière et calme. Je me suis trouvée devant un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment auquel je n'ai pas osé toucher et au regard de quoi la littérature m'a fait honte. (Marguerite Duras)