Thomas
(a participé d'abord deux séances par écrit, puis pour de bon avec Loin de la foule déchaînée de Thomas Hardy en avril 2024)

Pendant longtemps, la lecture me fut une activité solitaire, pour laquelle mes seuls contacts avec le monde extérieur consistaient à, au choix :
1. me disputer avec mes sœurs pour savoir qui aurait la primeur du tome 5 des Chroniques de Narnia (mes parents n'ayant étonnamment pas daigné nous en procurer plusieurs exemplaires, ce qui leur aurait pourtant évité bien des ennuis...) ;
2. me disputer avec mes sœurs sur les mérites respectifs de Journal d'une Princesse (12 tomes à date) et du Seigneur des Anneaux. Je vous laisse deviner quel était mon camp... ;
3. me disputer avec mes sœurs pour savoir ce qu'elles avaient bien pu faire de mon Pennac.
Bref, plus je pouvais rester à lire tranquillement dans mon coin sans que quiconque vienne me chercher noise, mieux je m'en portais. Vous aurez également compris que s'il pouvait arriver que mes avis littéraires convergent avec ceux de mes proches, c'était souvent au prix de drames assez terribles, qui ne pouvaient que vous donner l'envie de conserver vos enthousiasmes pour vous.

Puis, quelques années plus tard, alors que je me contentais de promener mes Balzac, Dickens Pennac, Dan Simmons, Fitzgerald, Buzzatti, Forster, et autres Calvino sans en piper mot à âme qui vive, mon destin a pris une tournure tout à fait inattendue. Les vicissitudes de la vie professionnelle étant ce qu'elles sont je me suis retrouvé à devoir traiter avec ces drôles d'animaux que sont les juristes. Pour moi, ingénieur buté, c'était évidemment la promesse de deux mondes irréconciliables. Comment donc traiter avec ces énergumènes incapables de saisir la poésie transcendantale de la mécanique quantique, ou même d'une simple équation différentielle de second ordre ? Heureusement, il s'est finalement trouvé un terrain d'entente entre nous : la littérature. Évidemment, la plupart de mes collègues de persuasion juridique n'y entendaient guère la première chose en science-fiction. Mais, avec un peu de bonne volonté de part et d'autre, entre deux incompréhensions sur la règle de trois et la différence - essentielle paraît-il - entre décret et arrêté, nous avons finalement accompli l'exploit de nous découvrir quelques atomes crochus. (Ils me pardonneront cette expression bien trop scientifique !) Petit miracle qui doit beaucoup à Dumas, Yourcenar, Hugo, Steinbeck, Woolf, Verne, sans oublier Musset... Et si je doute d'avoir totalement réussi à les convertir à Fowles, Goscinny, Ursula K. Le Guin ou encore Hemingway, je dois bien reconnaître leur devoir le plaisir de la découverte d'Aragon (ah, Aurélien !), des marquants 40 jours du Musa Dagh, de Gracq et de sa poésie semi-hermétique, de l'incroyable Quincunx de Palliser ou encore des nouvelles déconcertantes de Ted Chiang.

Je me suis ainsi rapidement retrouvé au cœur d'un trafic de romans divers et variés. Toutefois son alimentation nécessitant de courir le risque, à chaque prise de contact, d'une question scabreuse sur le RGPD ou sur l'existence légale du logarithme népérien (ils n'ont pas compris la blague sur ln(3) d'ailleurs, malgré son fondement incontestablement littéraire...), j'ai rapidement cherché des alternatives moins dangereuses pour poursuivre ma découverte de nouveaux territoires littéraires et contribuer à l'entretien de mon plaisir tout nouvellement découvert de discourir littérature. Et, dois-je vraiment en dire davantage pour vous donner à comprendre la raison pour laquelle ces quelques lignes, rapidement esquissées entre deux lectures (L'allée du Roi de Chandernagor et I promessi sposi de Manzoni pour les curieux), ont fini par atterrir ici ?

PS : Ce n'est pas pour autant, Marion, que j'oublie que tu ne m'as toujours pas rendu Journal d'un corps, que j'avais commis la grossière erreur de te prêter avant de l'avoir lu...

Avril 2026


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