Henri

Par principe (et par ignorance), j'aborde chaque livre proposé par le groupe de lecture tel quel, sans rien savoir de l'auteur, de l'œuvre, en négligeant la quatrième de couverture, bref sans intermédiaire, car "il semble que la rencontre directe soit regardée comme une façon plus noble de nouer connaissance" (Ernst Jünger, Jardins et routes).

Après avoir surtout lu des essais, des trucs sérieux et verbeux, je me pique (aïe) d'aborder la littérature comme la chambre d'écho de la philosophie.

Loin de "cette espèce de pensées qui, marchant sur des échasses, n'a qu'un minuscule point de contact avec l'expérience", laquelle est, selon Musil (L'homme sans qualités), "suspecte de naissance irrégulière", je suis particulièrement sensible à la manière dont les choses sont exprimées, construites et ancrées avec justesse dans l'existence. C'est pourquoi, j'aime à suivre les flux de pensée de Gombrowicz et le rythme tranquille de Richard Ford. Mon inclination me porte vers les formulations qui cristallisent l'indicible. (exemple : " l'imperceptible démangeaison entre les épaules qu'on ressent parfois à travailler, assis à sa table, le dos à une porte ouverte sur les couloirs d'une maison vide", Gracq, Le rivage des Syrtes).

L'intrigue (la fabula) ne m'intéresse pas vraiment (à moins d'être racontée à la façon de Malaparte). Je me fiche de démêler ce qui est vrai de ce qui est faux, de deviner si l'auteur ne parlerait pas en définitive un peu/beaucoup/pas du tout de sa petite personne ou d'éprouver de l'empathie pour ses personnages. Malgré tout le livre doit m'interpeller. A l'opposé d'un produit de consommation, je n'exige pas qu'il me procure du plaisir : il peut me déranger, me déplaire, qu'importe, du moment qu'il imprime sa marque sur moi, par le biais de la rêverie et/ou de la réflexion. Je ne voudrais conserver sur mes étagères que deux sortes d'ouvrages : ceux où l'on peut se replonger au hasard des pages et aussitôt goûter le style, la narration, l'univers de l'auteur… et ceux, à l'inverse, dont on a oublié de quoi ils causent, dont on sait pourtant que pour toujours ils comptent – Le marin de Gibraltar (Duras), L'écriture ou la vie (Semprun), Un temps pour tuer (Flaiano) – fruits d'une alchimie avec les périodes de la vie, fragiles, au point que l'on craint de s'y replonger de peur que leur substance se soit gâtée.

La pratique du groupe lecture a des vertus cachées. Découvrir "par choix des autres" de nouveaux auteurs permettra de faire le malin en société. Certes. Mais, il y a plus important : ça vous extirpe de vos ornières (complaisamment et insidieusement creusées avec le concours des algorithmes à l'unisson de nos inclinations et de nos autismes). C'est pourquoi ma gratitude à l'égard du groupe tient à l'éducation prodiguée : tous les quinze jours, me faire éprouver à quel point l'Autre est singulier en me laissant subjuguer par des avis qui diffèrent, se répondent et se fécondent…

Décembre 2016


 

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