Lirelles


Nous avons lu pour le 12 avril 2026

Combats de filles (Headshot, 2024)
de Rita BULLWINKEL

     

trad. de l'anglais (États-Unis) Hélène Cohen, La Croisée, 2025, 192 p.


L'original et son autrice : Headshot, Daunt Books Publishing, 2024

Les très nombreuses traductions sur son site : https://ritabullwinkel.com/foreign-editions

Des entretiens avec l'autrice, des articles et émissions sur le livre ›en bas de page

"Douglas, dans le Michigan, est de ces villes qu’on voit partout, et qui pourraient se trouver n’importe où, ce qui correspond à l’image que les jeunes boxeuses se font de beaucoup d’endroits. Elles conduisent ou se font conduire par leurs parents vers des régions éloignées qui ne ressemblent à rien, et même dans les endroits qui ressemblent à quelque chose il y a un Boxing Palace avec une façade en polystyrène plus haute que le toit, des centres commerciaux avec des magasins de pêche et d’armes à feu, (…) des parkings qui les accueillent lors des tournois, et des pistes goudronnées, qui vont de chez elles jusqu’à ces salles dans de lointains États." (Combats de filles, p. 85)


Et voici NOS RÉACTIONS sur le livre


Les lectrices

Ce 12 avril 2026, nous étions 11 à réagir sur le livre qui a, comme d'habitude, suscité des réactions variées :
- en direct : Claire, Felina, Flora, Joëlle, Laetitia, Mar, Marie-Yasmine, Patricia
- en visio : Agnès
- par écrit : Laure, Nelly
Prises ailleurs : Anne, Aurore, Sophie de Nice, Sophie de Paris, Stéphanie, Véronique.

Nos avis sur le livre

Nelly
Ce week-end est bien chargé pour ma part, et malgré mes intentions je ne suis pas en mesure d'adresser un avis bien étayé sur le livre Combat de filles que je viens de terminer.
Je l'ai trouvé très intéressant à la fois par son thème et sa construction. Étourdissant aussi, presque déstabilisant, mais amenant par ce biais à beaucoup de réflexions.
Je ne suis pas fan de boxe et cela ne m'a pas plus attirée plus vers ce sport, mais j'ai beaucoup apprécié la façon de traiter ces différents combats sous forme de mise en scène successives, les allers-retours entre les pensées intérieures des boxeuses et les histoires de leurs vies et leurs aboutissements racontés par l'autrice.
Il y aura, j'en suis persuadée, plein de remarques intéressantes sur ce livre lors de la séance. Merci à Marie-Yasmine pour cette belle proposition.
Cet après-midi je ne serai pas sur un ring de boxe, mais sur une piste de danse où la personne que l'on a en face de soi n'est pas un ou une adversaire, mais un ou une partenaire : autre sport, autre posture évidemment.

Laure
J’ai pu en lire la moitié, puis le huis clos autour du ring et les visages défoncés des filles ont fait tomber le livre de mes mains.
Au-delà de l’originalité du thème, je n’ai pas accroché.

Agnès
Je suis contente d'avoir lu ce livre, parce que c'est toujours stimulant de découvrir une nouvelle autrice et un premier roman. Et parce que ce livre promettait d'être une découverte intéressante, puisqu'il a été sélectionné pour plusieurs prix et qu'il a reçu un très bon accueil critique. Je n'ai toutefois pas été personnellement enthousiasmée par cette lecture.
Je ne m'intéresse pas à la boxe, mais j'aurais pu passer outre, comme pour le foot s'il s'agit d'une compétition féminine ! Mais j'ai trouvé lassante cette répétition de matchs, même s'ils sont fort bien décrits et que le dispositif est original et très bien construit. C'est un livre structuré et équilibré.
Pour un premier roman, je loue le talent de l'autrice, elle a une maîtrise de la narration.
Parfois, le style m'a pourtant paru lourd et pénible, à cause des répétitions des noms des joueuses et de certaines phrases.
J'ai aimé que le roman mette en scène des femmes, jeunes, et des sportives. Le récit est centré sur elles et leur entourage masculin (entraîneurs, juges, etc.) est évacué, désigné comme sans importance. Ce qui est un parti pris qui ne m'a pas dérangée, mais qui m'a interrogée tout de même à la fin (j'y reviendrai).
J'ai beaucoup aimé que les destins respectifs de ces jeunes femmes soient entièrement déclinés, que nous ayons accès à leur vie d'adulte, voire leur mort, comme si l'on faisait un voyage dans le temps.
Au final, je n'ai pas été exaltée par ce roman. Je m'attendais à un rebondissement à l'occasion du dernier match, que j'ai trouvé bâclé, vite expédié. Il m'a manqué quelque chose, un mystère, une intrigue.
Je me suis interrogée sur les intentions de l'autrice. La boxe est-elle un symbole, du combat des jeunes filles dans la vie ? De leur condition ? De quoi l'écrivaine nous parle-t-elle ? Je n'ai pas trouvé.
Quant au dernier chapitre, assez lunaire, sur la vie sur une autre planète justement, et cette citation p. 185 "Les hommes sont des impasses, les filles sont infinies d'avant en arrière.", parce qu'elles "naissent avec tous les ovules qu'elles garderont pour la vie", écrit l'autrice, je trouve cette réflexion essentialisante et malaisante.
Mon avis est donc mitigé.

Felina (qui a fini par nous avouer qu'elle fut championne de judo en Italie !)
Je ne peux pas dire que j'ai aimé ce livre, pas même l'écriture, mais je l'ai lu avec plaisir... L'autrice utilise parfois des images qui se veulent percutantes mais qui m'ont laissée perplexe - comme ces "haricots de pensées" au milieu du front... je ne sais pas trop quoi en penser.
Le roman est une véritable dissection de la vie de ces filles. On n'est jamais dans l'émotion ni dans l'empathie, ce qui m'a beaucoup déstabilisée.
De plus, j'ai trouvé la structure répétitive : ce schéma fixe des combats et la construction identique de chaque chapitre finissent par lasser.
L'intérêt du livre réside ailleurs peut-être. Il dépeint une Amérique désespérée à travers le prisme de l'adolescence, cet âge où l'on s'investit à fond dans une chose au point de croire que notre vie entière en dépend. La boxe est leur "tout" à cet instant, alors que finalement, la vie passe : on grandit, on se marie, on a des enfants...
Ici, la boxe n'est pas décrite comme un sport, mais comme un véritable combat pour la survie. On réalise que toutes ces filles montent sur le ring pour des raisons différentes : pour se racheter d'une vie misérable ou d'un passé douloureux ; par pure compétition ; pour être admirée ou pour ressentir, enfin, le pouvoir de "tuer".
Ce narrateur omniscient, qui connaît tout du passé, du présent et du futur des personnages, m'a perturbée au début. Tout est devenu plus clair en lisant les remerciements : l'autrice a peut-être imaginé ces histoires à partir de photos. Cela explique pourquoi tout semble si romancé et figé à la fois.
Qui gagne le tournoi n'a finalement aucune importance ; c'est expédié en quelques lignes. Ce qui compte, c'est la galerie de portraits que l'on découvre.
C'est un ouvrage qui privilégie le concept et le style sur l'émotion. C'est brillant techniquement, mais c'est un livre "cerveau" plutôt qu'un livre "cœur". J'en ressors avec des profils de femmes marquants, mais sans avoir vibré avec elles. Je reste mitigée.

Claire
J'ai apprécié de plonger dans un univers inconnu.
L'objet-livre est agréable. Le schéma des combats en guide de table des matières, les chapitres correspondant chacun à un combat, les courts paragraphes séparés par une astérisque, m'ont bien convenu. La construction du livre m'a paru solide (carrée comme un ring ?...)
J'ai trouvé pour ma part l'écriture formidable, nerveuse et variée ; la traduction d'expressions familières avec des équivalents m'a semblé excellente : par exemple filer la frousse, picoler, se trémousser...
J'ai trouvé étonnante la vie intérieure de chacune pendant le combat - est-ce vraisemblable ? J'ai trouvé très habilement faits ces va-et-vient entre le présent, le passé et le futur : on nous montre ce que la boxe représente pour chacune, alors, et on se projette dans leur futur, inattendu : pharmacienne, détective privée, organisatrice d'événements, actrice, comptable puis patronne d'une salle de sports pour perte de poids ; l'une, Rachel, sera mariée à une femme.
L'autrice nous centre sur les jeunes boxeuses, avec les silhouettes discrètes des entraîneurs, juges décatis ou spectateurs, et tout à coup surgissent des proches à la fin du combat dans la salle : mère, père, grand-mère, les deux parents pour la famille Victor.
J'ai bien aimé une certaine froideur dans le ton, qui confine parfois à un humour trash : "Rachel déteste se battre contre des gens qui ne sont pas désespérés". Je rejoins Felina et j'avoue que c'est davantage mon cerveau curieux que mes émotions endormies qui a été en jeu pendant la lecture.
J 'ai trouvé le livre original. Mais, lisant le livre par petits bouts, je me perdais entre les personnages, chacun n'étant finalement pas suffisamment développé ou caractérisé pour que je m'y attache. Je n'irai cependant pas rejoindre une phrase que j'ai lue : "Elles se tapent et on finit par s'en taper"...

Laetitia
Mon avis est plutôt positif.
D'emblée, j'ai trouvé le livre original à la fois dans sa thématique - le sport/la boxe - une première pour Lirelles ! - et dans sa construction, très "visuelle" : mention à chaque début de chapitre des deux boxeuses qui s'affrontent, tableau d'avancement dans la compétition sur les deux dates, 14 et 15 juillet.
Une réserve majeure : le dernier chapitre, étrange et conceptuel, en contraste trop appuyé avec les chapitres précédents.

Sinon, on est plongé directement au cœur de l'événement sportif avec du suspens dans les matchs et entre chaque compétition.
Plusieurs thématiques m'ont paru intéressantes :
- la sororité dans l'affrontement : les filles sont au cœur de l'action, il n'y a aucun personnage masculin principal. Il n'y a pas une héroïne unique mais une pluralité de voix. On a ainsi une mise en perspective des histoires respectives, ce qui crée une forme d'histoire collective ;
- l'univers de la boxe qui permet d'explorer la violence sociale et intime, la construction de soi par l'épreuve et la confrontation au regard et au jugement de de l'autre. Tout est concentré sur le ring en un huis clos ;
- la représentation pas classique du corps féminin ;
- l'adolescence et la violence ;
- une facette des États Unis à travers la ville de Reno, les lumières blanches, la mise en scène au Boxing Palace, lieu placé au milieu de nulle part... ; l'ambiance du livre est souvent assez triste ;
- l'aspect social avec des filles issues de milieux pas très aisés.
J'ai perçu également une forme d'humour dans ce roman qui m'a fait un peu penser à l'univers de Q. Tarantino dans le film Kill Bill, avec un aspect qui pourrait être parodique : l'exagération dans les combats - plusieurs passages décrivent les filles qui adorent frapper, la violence paraît quasi transfigurée -, un look caricatural (le chapeau bizarre, la lèvre violette...) et les noms (Izzy Lang/Iggy Lang).

Flora
Je fais partie des mitigées. Je n'ai pas fini le livre et je vais y arriver, non sans mal.
J'ai apprécié la structure, avec pour chaque boxeuse, son passé et son futur, ce qui permet l'espoir, un avenir pour celles qui vont perdre.
C'est très juste ce que dit Felina, il manque l'émotion. Je suis allée d'un combat à l'autre, oubliant le précédent.
Un livre avec boxe + femme : le succès n'est-il pas dû à ça ? Ce qui expliquerait pourquoi il est "coup de cœur" de bibliothèques. Car pour moi il y a un certain creux, il manque quelque chose.
Néanmoins, c'est une belle découverte, merci.

Joëlle
Je n'étais pas du tout emballée par cette lecture, a priori, parce que l'univers de la boxe ne m'intéresse pas. Et encore moins la boxe entre filles. Pour essayer de me mettre dans l'ambiance, j'ai regardé Million Dollars Baby, et ça n'a rien arrangé, bien au contraire.
Ce livre ne m'a pas plu. Il m'a ennuyée et contrariée, au point que je ne l'ai pas terminé. J'ai lu toute la première journée, ainsi que "Nuit" et "Nuit profonde". Mais je n'ai pas réussi à me motiver suffisamment pour attaquer la suite.
Ce qui ne me va pas
- L'ambiance glauque, la salle miteuse : on y est, c'est très bien fait. Mais est-ce que j'ai envie de m'y installer ? Justement non. Le public est clairsemé, ces combats n'intéressent pas grand monde et ne m'intéressent pas davantage.
- Les boxeuses, qui sont des paumées et qui le resteront, on le sait puisque la narration use et abuse d'anticipations (ou prolepses) : effet sympathique et intéressant au début, mais qui devient système et là ça m'a agacée.
- Le style tout au présent, la répétition perpétuelle des noms des boxeuses, qui m'ont empêchée de comprendre l'action. Je suis restée extérieure. C'était un peu le même ressenti qu'avec la rixe racontée dans Nos armes de Marion Brunet. En prime, la confusion entretenue "Izzy/Iggy" m'a rendu leur chapitre incompréhensible.
- Les paragraphes plus ou moins décousus, et par-dessus tout l'impression de faire un séjour prolongé dans l'Amérique de Trump.
J'ai essayé de positiver
Forcément, il y a des qualités. Le problème est qu'elles ne pèsent pas suffisamment lourd face aux motifs de rejet.
Au-delà des paragraphes qui hachent le récit, la construction en journées, match par match, est plutôt habile. Les allées venues entre les pensées des filles, leur histoire et le déroulement du combat peuvent aussi offrir des moments intéressants.
Certains paragraphes sont des commentaires auxquels j'ai été sensible : par exemple p. 128, le premier paragraphe "Être obsédé par Dieu n'est pas une mauvaise chose en soi…" qui résonne tout particulièrement en ce moment.
J'ai apprécié un art des détails (par exemple la description du couvre-lit dans le motel, p. 89 : "L'imprimé représentait un motif cachemire marron pixélisé. On aurait dit que quelqu'un avait cherché un motif cachemire en ligne, puis l'avait agrandi à la taille du lit.")
Il y a de belles métaphores : "elle a l'impression d'avoir de la tarte pas cuite à la place du cerveau" (p. 45).
Mais ça ne me suffit pas
J'ai un rejet sur le fond : la compétition ne m'intéresse pas. Je suis pour le collaboratif, pas le compétitif. La boxe, c'est tout le contraire et en prime il faut démolir l'autre. Ce qui me déplaît particulièrement.

Patricia
Je me suis lancée dans la lecture de ce livre sans conviction. En effet le titre, "Combats de filles", ne m'a pas vraiment encouragée, à l'idée de voir des filles se battre, voire se démolir entre elles ; je n'apprécie pas trop la boxe ni sa violence, et la compétition me rebute, même si j'aime voir des matchs de foot.
J'ai quand même joué le jeu, à cause des bonnes critiques que j'ai lues. Et ce n'est pas la première fois que le sujet d'un livre ne m'attire pas vraiment et que je suis quand même agréablement surprise en final. Et la fois où je n'ai pas lu le livre je l'ai regretté à cause des avis enthousiastes restitués à Lirelles.
Dès le premier combat, j'ai trouvé çaextrêmement dur à cause de l'histoire des deux filles, une sous contrôle extrême et l'autre Andy mal dans sa peau. Quand j'entends vos commentaires où vous dites que vous n'avez pas ressenti d'émotions à la lecture du livre, je suis étonnée, car l'histoire d'Andy m'a beaucoup émue, avec la mort du petit garçon au short avec des camions rouges, mort dont elle se croit responsable et qui la hante jusque dans les combats. J'en avais presque la larme à l'œil. En même temps, on apprend qu'elle s'en sort bien en devenant pharmacienne. Elle rencontrera "quelqu'un" (une femme, on ne sait pas) et aura un chien.
Au niveau du style, ce sont des phrases très courtes, très percutantes. Le livre est facile à lire, la lecture est fluide, agréable. La construction est intéressante, sous forme d'un tournoi de boxe avec des petits schémas pour suivre où en est le tournoi, où pour chaque combattante on a un aperçu de sa vie, de ses faiblesses et ce qu'elle deviendra adulte.
L'auteure arrive à nous faire entrer dans les matchs. C'est comme si nous étions dans la tête des combattantes et aussi de celles qui sont spectatrices. Elle nous tient en haleine.
On voit que le mental est très important lors d'un match et que la moindre faiblesse, pensée négative, peut faire basculer le match.
Donc, avis plutôt positif… j'ai apprécié de lire ce livre, avec quelques réserves.
Par exemple, je ne pense pas que ce livre me laissera un souvenir impérissable.
De plus, je n'ai rien compris à la conclusion intitulée "Futur" si quelqu'une a compris qu'elle m'explique…

Mar
J'ai trouvé que le livre a une structure originale, chaque match devient une sorte de face à face, où plein de thèmes remontent à la surface. J'apprécie aussi les aller retours dans le temps, surtout les aperçus du futur des filles.
Aussi, quelque chose que j'ai bien aimé c'est que l'auteure reste loin du cliché de l'adolescence. Les filles sont vraiment construites comme personnages à part entière.
Un seul point négatif qui a par contre fait que je n'ai pas réussi à prendre du plaisir dans la lecture de ce livre est que le sport de compétition n'est vraiment pas mon truc. Et c'est pour ça que je reste mitigée, même si je reconnais que c'est un roman bien construit.

Marie-Yasmine (qui avait accepté de tester ce livre pour finalement le proposer au groupe, et qui est une combattante experte en viet vo dao - vo co truyen)
J'ai beaucoup apprécié ce livre que j'ai lu très facilement et rapidement.
Il correspond à ma vision d'un combat qui est plus un combat contre soi-même et une expérience intérieure.
C'était très agréable de plonger dans la réflexion et l'esprit des combattantes. J'ai apprécié les allers-retours temporels qui ne m'ont pas du tout perdue pour une fois.
J'ai été désarçonnée par le dernier chapitre en revanche, que je n'ai pas vraiment compris, je l'avais carrément oublié avant d'entendre mes camarades en parler.
Je suis très gênée par la traduction du titre qui passe de Headshot, très percutant à Combats de filles, avec une sensation encore une fois de ne pas prendre au sérieux le sport féminin et d'autant plus le sport de combat. Le livre valorise au contraire ces jeunes femmes qui font un choix tout sauf anodin en pratiquant en compétition un sport de combat de plein contact, avec des KO, sans aucun enjeu de gloire ou d'argent en cas de victoire. Merci de m'avoir permis de le tester pour Lirelles !


SUR LE LIVRE Combats de filles


Des émissions de radio

- "Combats de filles de Rita Bullwinkel, des Américaines qui luttent", série "Premiers romans, grandes plumes", Lucie Commeaux, Le Regard culturel, France Culture, 16 septembre 2025.

- Masque et la plume, France Inter, 21 décembre 2025 (premier livre critiqué).

Des articles (dont certains incluent une rencontre avec l'autrice)

- "Boxing girls : un tournoi dans le Nevada", Frédérique Roussel, Libération, 20 décembre 2025. Extraits :

Souvent dans les fictions en lien avec un sport, on a ce que j’appelle "le cliché du diamant brut". Le père ou l’entraîneur identifie un potentiel chez une jeune fille qui ne sait pas elle-même à quel point elle peut être brillante. Comme dans la Méthode Williams sorti en 2021 dans lequel le père de Venus et Serena raconte comment il a si bien entraîné ses filles au tennis ! (...)

Huit s’apparentent à un dîner. J’ai eu l’impression de les connaître parfaitement dès le début. J’ai commencé par Andi Taylor contre Artemis Victor, et je savais exactement qui elles étaient et de quoi elles parlaient. (...)

Je voulais que le tournoi soit essentiel pour chacune d’elles. Sur le moment, c’est le moment le plus important de leur vie, mais ce n’est pas ce qui les définira pour toujours.

- Rita Bullwinkel, écrivaine : "Le sport et l'écriture demandent une disposition obsessionnelle, et vous amènent à sortir de vous-même", Raphaëlle Leyris, Le Monde, 13 septembre 2025. Extraits :

Si quelqu’un possède, naturellement, un certain type de carrure, cela fait d’emblée de lui un meilleur nageur, explique l’écrivaine américaine, un matin de juin, à Paris. Raison pour laquelle, où que je sois, je ne peux pas m’empêcher de noter du coin de l’œil si une personne que je rencontre, ou même que je vois simplement passer dans un café, a un corps adapté à un sport que j’ai abandonné depuis une bonne dizaine d’années… (...)

Qu’est-ce qui me poussait à faire ça ? Il y avait, et il y a toujours, si peu de gratifications pour les filles vouant leur vie à ce genre de sport. Financièrement, ça ne rapportait rien, je ne m’y étais évidemment pas mise en pensant pouvoir obtenir une bourse d’études. Et, en matière de capital social, ce n’était pas le genre d’activités qui vous valait une large admiration. Les parents pouvaient vous apporter une sorte de soutien abstrait, tout au plus, et il n’y avait presque personne pour venir voir les matchs. Alors, pourquoi ? (...)

En écrivant ce livre, j’ai beaucoup réfléchi au fait qu’il existe très peu d’interactions où il est socialement acceptable de scruter et de toucher d’autres corps. Il y a le sexe, bien sûr, et les gestes d’affection entre personnes proches. Une deuxième catégorie concerne les relations transactionnelles, où l’on paie pour se faire soigner, coiffer, masser, etc. Et puis il y a ce domaine que le livre évoque, le sport, où il est autorisé de regarder attentivement les autres, en s’interrogeant sur leurs capacités par rapport aux vôtres. Pour beaucoup de gens, c’est une question libidinale. Mais, à mes yeux, il s’agit de quelque chose de beaucoup plus bizarre que ça – où la libido peut intervenir, mais n’est pas première. (...)

[la pratique intensive d’un sport et l’écriture] L’une et l’autre demandent une disposition obsessionnelle. Et l’une et l’autre vous amènent à sortir de vous-même. Le sport permet de flotter au-dessus de son propre corps. C’est aussi le cas de l’écriture, qui peut vous donner l’impression que vous n’êtes pas cantonné à vous-même, ce qui est absolument addictif.

- "Combats de filles, par Rita Bullwinkel : un Street fighter littéraire imprégné de sang et de sueur", Elisabeth Philippe, Le Nouvel Obs, 23 août 2025.

- "Rita Bullwinkel Combats de filles", Marie Goudot, Études, novembre 2025.

- "On a lu Combats de filles, portraits percutants d’une jeunesse aux poings serrés", Frédéric Laharie, Sud-Ouest, 14 octobre 2025.

- "Rita Bullwinkel : huit jeunes filles sur un ring", Pierre Maury, Le Soir, Belgique, 13 août 2025.


Des extraits d'ENTRETIENS traduits de l'anglais


The Paris Review, 24 mai 2018

Quand vous étiez jeune, étiez-vous plutôt concentré sur l'écriture ou vous intéressiez-vous à d'autres formes d'art ?
Je n'ai commencé à écrire qu'à l'université. Avant cela, je n'avais jamais lu de romans qui me plaisaient, alors je pensais ne pas aimer la fiction. Je confectionnais tous mes vêtements. Je peignais aussi et je fabriquais des meubles avec des planches de surf cassées et d'autres déchets trouvés dans les bennes à ordures. Je n'étais pas très douée pour tout ça, mais je savais que j'aimais créer. Enfant, j'étais particulièrement douée pour le sport. J'ai été recrutée pour jouer au water-polo à l'université, et j'ai pratiqué ce sport pendant quatre ans. Avec le recul, je trouve ça complètement insensé et irrationnel. Je n'ai presque plus aucun lien avec cette partie de mon identité.

Je pense qu'il existe un lien indéniable entre le sport de compétition et l'écriture. Les deux exigent motivation et rigueur pour progresser. Vous considérez-vous comme ambitieuse ? Qu'est-ce qui vous motive à continuer d'écrire ?
Je suppose que le passage de lecteur à écrivain est un passage difficile à franchir. Pour moi, les deux sont intimement liés. Je ne suis devenu écrivain qu'en devenant une lectrice passionnée. Je ne sais pas vraiment pourquoi j'ai envie d'écrire, mais cela me donne un sentiment d'humanité plus profond que tout ce que j'ai fait jusqu'à présent. J'ai l'impression d'avoir accompli quelque chose qui justifie le temps que j'y ai consacré. Même si personne ne lit jamais mes écrits, même si personne ne veut les publier, je ressens toujours la même chose. Je ne pense pas être ambitieuse, mais plutôt extrêmement déterminée. Une fois que j'ai décidé de vouloir quelque chose, il est pratiquement impossible de me faire penser à autre chose ou de me faire changer d'avis. Je suis sûre que cela explique en partie pourquoi j'étais une athlète accomplie. Le water-polo est un sport brutal, qui exige de nombreux coups. J'ai eu le nez et tous les doigts cassés. Une fois, à seize ans, j'ai vomi pendant deux jours d'affilée à cause d'un coup de pied violent en plein ventre (j'ai appris plus tard que je souffrais probablement d'une hémorragie interne). Il est aussi frappant de constater que personne ne s'intéresse au water-polo féminin. J'étais co-capitaine d'une équipe du top 20 de la NCAA Division I, et on jouait devant des tribunes vides. Personne ne se souciait de savoir si on gagnait ou si on perdait. Personne ne sait même comment on y joue.
(...)
J'ai occupé de nombreux emplois dans le commerce de détail où j'étais considérée comme un objet décoratif, dont le seul but était d'agrémenter l'expérience d'achat du client. Il m'arrivait de plier du linge. Mais la plupart du temps, il s'agissait simplement d'être un jeune corps disponible, prêt à répondre au moindre besoin. Je trouve absurde de considérer le travail que chacun peut offrir au monde. Nous avons des corps capables d'accomplir des tâches, et l'accomplissement de ces tâches peut nous rapporter de l'argent. Nous devons aussi vivre et penser dans ces corps, dans notre vie privée comme dans notre vie publique. L'éventail des choses qu'on peut faire avec un corps pour gagner de l'argent est stupéfiant ! C'est absurde, n'est-ce pas ? Je trouve l'expérience d'avoir un corps, surtout un corps de femme, assez étrange.
(...)
Je pense que la capacité de se transformer radicalement comporte des avantages et des inconvénients. C'est risqué, mais c'est aussi un instinct de survie. Je suis suffisamment lucide pour savoir que je souffre d'une forme de syndrome de fuite. Ma solution face à la plupart des situations difficiles est de partir. C'est vrai pour tous les aspects de ma vie, sauf ma vie amoureuse. Je menace constamment de quitter mon compagnon, avec qui je suis depuis dix ans, mais cette menace me paraît aujourd'hui un peu fade. C'est la personne que je préfère au monde, alors maintenant, mes fantasmes de fuite impliquent généralement de l'emmener avec moi.
(...)
Je me demande si vous pensez au lecteur lorsque vous écrivez.
Je pense toujours au lecteur. Je veux que mes écrits le captivent. C'est beaucoup demander à quelqu'un que de s'immerger dans une fiction, et c'est pourquoi je suis extrêmement consciente de la nécessité de la concision et du rythme. Dans la vie comme en fiction, j'ai constaté que la sentimentalité est trompeuse. Ce n'est pas un sentiment authentique, et c'est pourquoi je ne la trouve pas touchante. C'est une émotion factice : on éprouve de la sentimentalité sans pouvoir affronter la réalité. Je trouve que la vie consiste en grande partie à faire bonne figure. Il faut sourire, il faut s'entendre. C'est pourquoi, en lisant, je trouve profondément rafraîchissant de me plonger dans des voix qui ont dépouillé le lecteur de toute superficialité et qui disent les choses simplement. Cette simplicité me semble la plus authentique.
(...)
Le corps humain est un réceptacle si étrange. Je rêve de vieillir et de voir le mien se transformer radicalement. À quoi ressemblera mon corps à quatre-vingt-dix ans ? Pourrai-je encore me reconnaître à l’intérieur ? Petite, j’étais principalement élevée par mes arrière-grands-parents, âgés alors de quatre-vingt-trois et quatre-vingt-huit ans. Mon arrière-grand-mère me parlait surtout en italien, une langue que, hélas, j’ai complètement oubliée. Nous faisions de longues promenades ensemble chaque jour. Elle passait des heures à cuisiner pour moi. Mon plat préféré était les carottes et les oignons doux sautés au beurre. Mon arrière-grand-père n’avait que neuf doigts. Il avait perdu le majeur de sa main gauche en attrapant un taureau au lasso. Il était autrefois propriétaire d’une laiterie. Ils habitaient dans le même quartier que moi, un peu plus au nord sur California Street. J’ai passé tellement de temps avec eux. Je les aimais. Même si j’étais toute petite, à peine trois ou quatre ans, je me souviens d’avoir été très sensible aux différences entre nos corps. Ils étaient semblables, d’une certaine manière. Nous quatre — mes arrière-grands-parents, ma sœur et moi — marchions lentement. J'étais si petite. (Entretien avec Patrick Cottrell, theparisreview.org, 24 mai 2018).

Review of books, 17 mars 2024

JONAH NORLANDER : J'ai lu que vous n'étiez pas boxeur, mais que vous pratiquiez le water-polo. Vous avez qualifié votre implication dans le sport d'« insensée et irrationnelle », et ce livre semble être une exploration de ce sentiment. Je me demande si vous le pensez toujours.
RITA BULLWINKEL : En entendant cela, je me dis : « Waouh, quelle façon inutilement dramatique de le dire ! » Je suis vraiment perplexe face à cette personne que j'étais, qui a passé tant de temps à perfectionner son corps pour être aussi performante physiquement que possible dans un domaine très précis. Quand j'étais enfant, dans la région de la baie de San Francisco, j'allais au collège public, puis au lycée public. Le système de sectorisation scolaire permet, si on veut aller dans un lycée de son secteur mais pas de sa zone géographique de desserte, de faire une demande de transfert inter-districts. À 13 ans, j'ai cherché les formulaires et j'ai fait une demande de transfert inter-districts pour pouvoir aller au lycée avec les meilleures équipes de basket et de water-polo. J'avais organisé ma vie autour de cette chose qui, aujourd'hui, n'a presque plus aucune importance pour moi. C'était une part essentielle de ma vie, qui dictait non seulement le temps que je passais chaque jour – j'organisais ma journée autour d'une séance d'entraînement le matin et une autre l'après-midi – mais aussi mes déménagements et mes études. J'avais une autre identité en dehors de cela, mais c'était une composante très importante de mon existence.
À l'université, j'étais une athlète recrutée, et j'ai commencé ce processus de recrutement à 16 ans. J'étais co-capitaine de l'équipe de water-polo, classée parmi les 20 meilleures, et beaucoup de mes coéquipières sont devenues professionnelles en Europe et en Australie, où il existe des ligues professionnelles féminines, contrairement à moi. Plus le temps passait, plus j'étais intriguée par cette personne que j'étais devenue. Le livre est né de ces interrogations, et je ne sais toujours pas vraiment qui elle était, mais je pense que chacune des huit protagonistes porte une part d'elle. Il était essentiel pour moi, dans la structure du livre et dans ma façon d'envisager cette période, d'explorer le passé et le futur lointain de ces filles. Elles participent à ce tournoi, juste pendant ces deux jours, pour un instant précis, et même si elles pensent à ce moment-là que ce tournoi est l'événement le plus important de leur vie, elles ont encore tant à vivre et tant de choses à partager.

J'ai été touchée par le flash-forward où Artemis, à 60 ans, a les mains tellement déformées par les coups répétés qu'elle ne peut plus ouvrir la porte du réfrigérateur ni tenir une tasse de thé. Vous écrivez : « À ce moment-là, personne dans son entourage, pas même sa fille, ne se souviendra de ce que signifie être boxeuse. » Une expérience si intense est tout simplement reléguée aux oubliettes, noyée dans la complexité du reste de sa vie. Cela m'a fait réfléchir : quelles sont vos relations avec vos aînés ?
Je me sens vraiment chanceuse d'avoir eu et d'avoir encore beaucoup de personnes âgées dans ma vie. Je réfléchis assez souvent à ce que signifie vivre à un âge avancé, car j'ai côtoyé tant de personnes qui ont atteint ce stade. Jusqu'à mon entrée à la maternelle, les personnes avec lesquelles je passais le plus de temps étaient mes arrière-grands-parents. Ma mère me déposait chez eux et j'y restais toute la journée jusqu'à ce qu'elle ait fini de travailler, puis elle venait me chercher. Ils avaient entre quatre-vingt-cinq et quatre-vingt-dix ans. Ils s'occupaient principalement de moi au quotidien et je passais beaucoup de temps avec eux. Mon mari est violoniste et hier, il donnait un concert ; nous sommes donc allés chercher ma grand-mère de 92 ans et l'avons emmenée au spectacle. Je me dis souvent que, même si j'ai passé toute ma vie avec elle, il y a tant de choses sur sa vie que je ne peux pas savoir. Et aussi à quel point je dois lui paraître étrange. Elle est née ici, mais ses parents sont nés en Italie, et elle a passé toute sa vie au même endroit. Nos expériences de vie sur Terre ont été vraiment très différentes.

Il peut arriver qu'une relation soit nécessairement ramenée au présent, et il n'y a pas toujours la possibilité de découvrir ce qui s'est passé avant et quelles épreuves étranges une personne a traversées.
Et ce n'est pas faute d'avoir posé la question. Je suis très curieuse. Je lui ai demandé, c'est certain. Et elle est une conteuse hors pair. Elle a des tas d'histoires incroyables sur les demandes en mariage, tous ces hommes qui lui ont fait une proposition qu'elle a refusée. Je pense qu'on ne peut connaître qu'une partie de quelqu'un, même son conjoint, et il y aura toujours des aspects de sa personnalité que lui seul peut connaître. Et ces différences peuvent être considérables.

Je voudrais vous interroger sur la structure du livre. Je ne me souviens pas que les nouvelles de votre recueil de 2016, Belly Up, m'aient paru particulièrement contraintes, mais le tournoi dans Headshot, avec ses huit personnages et ses deux jours dans le désert, est très bien délimité. Comment et quand la structure du livre s'est-elle imposée à vous ?
J'avais un brouillon de livre écrit à la première personne, du point de vue d'une jeune boxeuse, dont j'ai oublié le nom et même qui elle était. Je n'étais pas sûre que ce soit un livre, mais il avait la longueur d'un roman. En le relisant, j'ai réalisé que les seules parties qui avaient de l'énergie et du sens pour moi étaient celles qui se déroulaient physiquement sur le ring. Ces passages où l'héroïne était en compétition m'offraient les plus grandes libertés narratives, émotionnelles et formelles. J'ai établi un tableau et décidé d'inclure huit personnages principaux, qui n'apparaissaient pas dans la version précédente. J'ai rapidement esquissé leurs identités. Une fois la structure du tournoi définie, je me suis sentie pleinement investie. Je me suis dit : « C'est la seule façon de raconter l'histoire que je souhaite, de lui donner l'impact que je recherche. » Je vois ce tableau un peu comme les cartes qui accompagnent parfois les romans de fantasy, ou comme l'incroyable ouvrage de China Miéville sur la Révolution russe. C'est un ouvrage documentaire intitulé October (2017), où l'auteur présente une galerie de personnages et un bref aperçu, avec une dimension fantastique. J'ai beaucoup aimé cette impression. Une fois la structure en main, j'ai su que je voulais m'y tenir, même si la fin est un peu décevante.

Vous subvertissez la tension dramatique traditionnelle du récit sportif, cette interrogation constante sur le vainqueur. Vous ne cherchez pas à me faire prendre parti. Le résultat de chaque manche semble presque insignifiant. Existe-t-il une œuvre d'art sportive inspirante qui vous a permis d'explorer cette forme de manière expérimentale ?
Peu importe qui gagne, c'est assez étrange. C'est du moins ce que j'ai ressenti. Je vois les filles qui s'affrontent comme un collectif, davantage comme des camarades que comme des adversaires. D'autres auteurs ont magnifiquement décrit ce que l'on ressent en pratiquant un sport ou en sollicitant intensément son corps. Je pense notamment à la façon dont Natalie Diaz écrit sur le basket-ball. Ses poèmes sur ce sport ne parlent pas de triomphe. On y perçoit une certaine puissance, mais pas de victoire sur autrui. Deux livres m'ont particulièrement marquée sur les courses hippiques, un sport que je ne pratique pas. Ces deux univers, Kick the Latch (2022) de Kathryn Scanlan et Lord of Misrule (2010) de Jaimy Gordon, sont profondément ancrés dans la sensation de se dépenser physiquement. Ils sont vraiment passionnés par l'univers des courses hippiques : le vocabulaire, le langage, les intonations, l'atmosphère même des courses. On croirait presque lire un livre sur les dragons. L'univers est tellement riche et détaillé. Sauf qu'ici, il s'agit de courses hippiques.
J'ai beaucoup discuté avec mes éditeurs chez Viking, Paul Slovak et Allie Merola, de l'intention du livre. Ils m'ont aidée à arriver à cette conclusion : le livre décrit ce que l'on ressent en pratiquant un sport, et non en le regardant. Nombre d'ouvrages sportifs adoptent cette vision voyeuriste du spectateur. Joyce Carol Oates, par exemple, a publié un recueil d'essais sur la boxe, décrivant ce que l'on ressent en assistant à un combat au Madison Square Garden. Or, ce n'est pas ce qui m'intéressait. De plus, dans Headshot, il ne s'agit pas de compétition professionnelle. Ce sont de jeunes femmes qui s'affrontent à un haut niveau, mais devant un public restreint. L'enjeu social n'est pas aussi important.

Dans le livre, les corps sont souvent comparés à de la viande ou à de la nourriture. Ces boxeurs se perçoivent eux-mêmes et leurs adversaires de cette manière. Entendre les analystes sportifs et les fans parler des physiques des athlètes peut être dérangeant et étrange, mais lors d'un combat, il faut être physiquement en phase avec son adversaire. Je suis curieux de savoir comment vous avez abordé cette question du regard.
Bon, laissez-moi vous expliquer. Chez nous, on a récemment eu d'énormes problèmes d'infiltration d'eau. Il pleuvait à l'intérieur. Notre vieille toiture était complètement défoncée, c'était la catastrophe. Cette mésaventure m'a permis de me renseigner sur ce à quoi ressemble une toiture vraiment pourrie et une toiture en bon état, sur ce qui est étanche et ce qui ne l'est pas. Maintenant, quand je me promène dans le quartier, je ne vois que des toits. Ma première pensée, quand je vois un bâtiment, c'est : « Waouh, ce toit a l'air tout neuf, il est magnifique ! » ou bien : « Pauvres gens ! Leur toit, s'il n'a pas encore de problème, il n'est pas près d'en avoir. »
Quand on est, par exemple, boxeur ou joueur de water-polo, et qu'on connaît parfaitement les besoins physiques d'un athlète pour exceller dans une discipline donnée, alors, lorsqu'on rencontre des gens dans la vie de tous les jours, on ne perçoit leur corps qu'à travers le prisme de leur aptitude à réaliser une performance. Ainsi, pour les joueurs de water-polo et les nageurs, avoir des épaules larges et des hanches étroites représente un avantage physique indéniable. Aujourd'hui encore, il m'arrive, au travail ou ailleurs, de remarquer que certaines personnes ont des épaules larges et des hanches étroites. C'est un exemple un peu cliché, mais ma première pensée est qu'elles doivent exceller dans une manœuvre spécifique en natation. Pour ces jeunes femmes, leur univers est tellement imprégné par ce sport de compétition physique, et leur désir d'excellence est si fort qu'elles perçoivent leur propre corps et celui de leurs adversaires comme de simples outils. Il arrive aussi, chez les athlètes de très haut niveau, qu'ils se dissocient de leur corps. C'est quelque chose dont ils ont besoin. Cela devient un objet. Cela se dissocie de soi et devient essentiellement de la chair. Comme quelque chose qui peut faire quelque chose, ou quelque chose qui peut exécuter ce qu'ils veulent, ou quelque chose qui les a déçus.

Le gymnase de boxe de Bob est caractérisé par la lumière filtrée par la verrière et le rembourrage poussiéreux, et les descriptions sonores sont particulièrement saisissantes : « Le bruit sourd du coup ressemble à une paume ouverte frappant la surface de l’eau » ; les filles tentent de parler avec leurs protège-dents. Comment ce livre a-t-il pris vie sensoriellement dans votre imagination ? Aviez-vous des stratégies particulières pour concevoir la navigation dans l’espace physique ? Il y a une dissociation entre le corps et l’esprit, mais le livre est aussi très incarné. Il y a une multitude d’expériences tactiles et physiques.
Même si j'ai surtout excellé au water-polo, j'ai pratiqué de nombreux sports pendant mon enfance et mon adolescence, notamment dans ces complexes sportifs. Ma famille et moi passions nos vacances à Reno. Là-bas, les jeunes pratiquent leur sport dans ces grands complexes sportifs. Et pas seulement à Reno : partout dans le pays, on trouve ces complexes, parfois dédiés à un seul sport, parfois polyvalents. J'ai passé beaucoup de temps dans ces lieux, et je repensais souvent à ces complexes sportifs, à l'ambiance, au bruit et à l'atmosphère qui y règnent. Mon souvenir le plus marquant, même à l'université, c'est que ce sont des endroits plutôt miteux. Vous savez, quand on entre dans un endroit et qu'on se dit : « Voilà un lieu où l'on a pensé à la lumière, à l'effet que ça aura sur les gens » ? Ces complexes semblent avoir totalement ignoré tout ça. Ils ne se soucient pas vraiment de l'expérience humaine qu'on va y vivre. J'ai des souvenirs très précis du fonctionnement de l'éclairage dans ces complexes, notamment de ces luminaires industriels avec des grilles à leur base. Ils sont souvent programmés et chauffent progressivement. Ils démarrent doucement, puis, à pleine puissance, on ne se voit presque plus. C'est tellement lumineux. On se croirait presque dans une salle d'opération. Si j'ai été attiré par le monde de la boxe chez les jeunes, c'est en partie parce qu'il y a beaucoup de choses qui y ressemblent, comme au théâtre. Le ring ressemble physiquement à une scène, et la façon dont on perçoit un match de boxe est très similaire à celle dont on perçoit une pièce de théâtre. L'espace physique du ring et du Bob's Boxing Palace, je le voyais comme un théâtre, et j'étais enthousiaste à l'idée d'être dans cet univers. (Entretien avec Jonah Norlander, lareviewofbooks.org, 17 mars 2024)

The Booker Prizes, 15 août 2024

Les sources d'inspiration de mon livre sélectionné pour le prix Booker
J'ai écrit ce livre car je voulais me souvenir de ce que je ressentais lorsque, jeune femme, je participais avec passion à tous les sports possibles. Je conduisais souvent, ou mes parents me conduisaient, à des tournois qui ressemblaient beaucoup à celui décrit dans ce livre. J'espère que les boxeurs et les passionnés de boxe y trouveront un écho authentique, mais aussi que quiconque a déjà été pris d'une soif de réussite, d'un besoin d'être reconnu à une époque où il se sentait invisible, s'y reconnaîtra. (...)

Le livre auquel je reviens sans cesse
Promenade au phare de Virginia Woolf. À chaque lecture, ce livre se métamorphose. Des passages que je considérais autrefois comme essentiels s’estompent souvent à la relecture, laissant place à de nouveaux, comme si le livre était davantage une mare à marée qu’un langage. (thebookerprizes.com, 15 août 2024)


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