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Joseph Czapski
Proust contre la déchéance :
Conférence au camp de Griazowietz
Les Editions Noir Sur Blanc
Renée
J'avais la ferme intention de venir ; mais comme dit Chirac, "les
emmerdes volent en escadrilles". J'suis pas Chiva quand même !
Alors j'ai lu le livre très vite, sans pouvoir en goûter
toute la densité. Et je l'ai trouvé passionnant. La prison,
la maison de liège, létouffement, le délice
de relier Proust avec ses environs littéraires et artistiques.
J'aime aussi le feu discret de ses peintures, les couleurs familières,
"sans pathos ni falbala", comme dit Jil Silberstein dans son
livre consacré à Joseph C. On pense à Primo Levi
et Dante à Auschwitz, Semprun et Goethe à Buchenwald et
il y eut Katyn. Entre les murs de liège, la mémoire. J'ai
retenu ça : "Que pouvons-nous savoir sinon que la seule
voie est la descente patiente, indépendante et désintéressée
au sein de nos sensations".
Monique
J'ai beaucoup aimé Proust contre la déchéance de
Joseph Czapski :
- pour l'éclairage sur l'expérience humaine de ces
hommes qui dans des conditions de vie extrêmement difficiles trouvent
le désir et l'énergie de veiller pour s'écouter,
apprendre aux autres ou des autres afin de conserver leur mémoire,
leurs capacités intellectuelles et lutter ainsi contre l'effort
que font d'autres hommes pour les détruire. Ils se trouvent qu'ici,
ils utilisent dans leur combat de résistance : la culture.
Comme cela fait du bien aujourd'hui en France, où la culture est
tellement malmenée (anecdote de La Princesse de Clèves)
par nos politiques et par la suprématie actuelle de l'économique
dans les médias et les loisirs ;
- pour la qualité de la conférence : la mémoire
du conférencier déjà, et puis la qualité de
son analyse. Tout cela sans notes, sans livres. Je ne sais pas quel effet
peut avoir cette conférence sur ceux qui n'ont pas lu Proust. Est-ce
que cela leur donne en vie de se lancer dans l'uvre ? En ce
qui me concerne, j'ai eu un grand plaisir à revisiter La recherche
du temps perdu, en déambulant au gré des souvenirs de
l'auteur, des passages qui l'avaient le plus marqués, qui ne sont
pas toujours les miens. J'avais l'impression de me promener dans un jardin
connu, en prenant des chemins de traverse, des sentiers, et de redécouvrir
certains arbres, certains bosquets sous un autre angle, plus intimiste.
Parfois loin, parfois proche, des cours de Tadié.
Ce livre nous donne accès à une lecture de Proust, une grande
leçon sans discours sur l'importance de la littérature dans
la vie humaine, et fait un peu écho (soyons modestes) à
nos rendez-vous du vendredi soir. Pour tout cela, je l'ouvre en grand.
Jacqueline
Larticle du Monde mavait donné envie de le lire.
Je me suis demandé comment lire ce livre : est-ce un livre
dintroduction à Proust, avec certaines naïvetés ?
Cest intéressant car avec une telle uvre, tellement
longue, chacun a sa manière de la lire, cest tellement riche,
on est tellement impliqué que ça rend la lecture de chacun
singulière. Est-ce un livre sur Proust ou sur Czapski ? Cette
rencontre autour de la culture, on la connaît (prison, camp). Au
départ, jai peut-être été gênée.
Le titre du Monde mavait fait imaginer autre chose :
« la duchesse de Guermantes au goulag ». Le goulag cest
la Sibérie, il était dans un camp de travail, il avait du
papier. Cest le récit dun camp de prisonniers. Quand
il évoque la mort de Bergotte, jai été vraiment
touchée ; jusque là sa lecture de Proust me gênait
par une espèce de simplification, à la manière des
manuels de ma jeunesse, Lagarde et Michard ou les fascicules Larousse.
Quand il raconte la situation de Proust, de son époque, il y a
des jugements rapides sur Proust érudit et la jeunesse ignorante.
Claire
Alors, quest-ce que tu penses de ce livre ?
Jacqueline
Je ne sais pas bien, il ma fait réfléchir. Je laime
bien, ce que je lui reproche, je pourrais me le reprocher à moi-même.
Jai envie de le remercier. Il me donne envie de (re)lire Proust.
Françoise D. 
Il y a deux choses dans ce livre :
1- le projet : Une conférence sur Proust dans des conditions
extrêmes, qui force ladmiration. La citation très fidèle
de certains passages, donc une mémoire étonnante. Ce qui
confirme la nécessité dune activité intellectuelle
qui sauve, ce quon savait déjà depuis Jorge Semprun,
Primo Levi, etc. De plus, avoir choisi Proust est extrêmement intéressant
car on ne peut imaginer deux univers plus opposés, aux antipodes,
le monde de Proust et celui de ces prisonniers, mais en même temps
il y a une résonance avec lenfermement. Ce qui prouve que
la littérature na pas de frontières, horizontale ou
verticale. Ce contraste est précisément ce qui peut apporter
le plus à cet auditoire ; cest une autre dimension,
cest lévasion. Mais il y a aussi :
2- le contenu : il y a des passages très justes, émouvants,
mais sur la longueur, je nai pas été emballée,
lhomme est admirable, mais pas son écriture. Certes, ce nest
pas un projet littéraire, cest un texte destiné à
être dit, que la censure exige pour donner son feu vert à
la conférence. Mais il est de fait que je nai pas eu un réel
plaisir de lecture. Heureusement que cétait un livre court,
sinon je crois que je ne serais pas allée jusquau bout.
Annick A
Javais très envie de le lire. Je suis fascinée par
les capacités des personnes dans ces conditions. Ce côté
de lhumain me séduit beaucoup. Moi aussi javais pensé
à des conditions plus dures. Je suis admirative sur lexploit
de parler de Proust sans rien, sans livre, sans note. Oui ce nest
pas une uvre littéraire. Ce français est un français
sans en être un. Jai eu un plaisir de lecture. Jai «
La recherche.. » en un énorme volume sur ma table de nuit,
que je lis depuis des années. Je nai pas lu de livre critique
de Proust. Le pont constant entre vie et uvre est bien discuté ;
ça ma moins intéressée quand il reprend les
personnages. Ce quil appelle le labeur littéraire où
Proust senferme dans sa création littéraire est un
moment que jaime. Il y a lépisode des pavés
où une illumination lui fait comprendre luvre à
venir dun coup. Proust nétait pas engagé ;
il ny a aucun jugement sur ses personnages, il ne dit pas quoi en
penser. La réflexion philosophique sur la mort est intéressante.
Jacqueline
Tu dis quil nest pas engagé politiquement, mais il
parle de Dreyfus.
Annick
Non, il campe les antidreyfusards, sans se prononcer. Czapski dit que
Proust parle à travers Bergotte. Il est sorti du monde snob pour
senfermer ; ce serait décidé par quelquun
dautre - dieu - ce qui ma frappée, cest
la dimension métaphysique de cet enfermement pour son uvre.
Françoise
Il y avait aussi sa maladie très invalidante et qui allait en saggravant.
Annick
Jai beaucoup aimé ce livre.
Claire 
Je suis allée à la Guadeloupe où jai commencé
Purge : infernal ! Alors je lai laissé tomber
et jai entrepris celui-ci : un délice !! Oui, il
y a larrière-plan, mais on passe très vite. Vous savez
ce que sont les cartes heuristiques ? Cest une technique de
figuration de la pensée (mind mapping) qui permet en
couleur de prendre des notes, de se souvenir, dorganiser
la pensée complexe : ça sert pour tout dans la vie.
Comme les magnifiques schémas en couleur
reproduits dans le livre dont lauteur sest servi lont
aidé à faire ses conférences. Par exemple, il situe
les auteurs les uns par rapport aux autres. Jai beaucoup aimé.
Je nai jamais lu La Recherche en entier, mais cest
comme si, car jai lu le résumé, non je plaisante,
je lai étudié, à la fac, il y a 30 ans, javais
adoré, jétais amoureuse du prof, javais fait
un exposé sur la mémoire liée à la sensation
les pavés, la madeleine, les réminiscences...
Avec ce livre dont au sujet de quoi que je cause, jai découvert
une approche très différente de la mienne. La précision
est incroyable, la vie de Proust, les mouvements artistiques, etc. Cest
dune finesse extraordinaire. Il cite Goethe, Conrad, cest
complètement personnel ; je ne suis pas daccord avec
Jacqueline : rien à voir avec Lagarde et Michard ! Que
jaime au demeurant... Je trouve contrairement à Françoise
que cest une uvre littéraire, lécriture
est savoureuse. Je suis très enthousiaste.
Manuel
Ce livre est un bijou et la preuve qu'on peut raconter la recherche. Raconter
et surtout donner envie de partir à l'aventure de la lecture du
chef d'uvre de Proust. J'aime ces livres sans prétention
qui dégagent une passion, un amour pour des uvres en particulier.
Nous avions lu ici Pennac et son Comme un roman ou le Guy Scarpeta
et son Age d'or du roman. Ce Proust contre la déchéance
fait partie de ces livres que j'affectionne car ils ne sont pas un essai
critique mais la volonté de faire partager et connaître une
uvre. Et puis il y a le contexte absolument incroyable de ces cours
donnés dans un camp. Cette volonté de faire face à
la barbarie et de résister. Rien que pour ça, ce livre est
indispensable.
Le bel article qui nous a décidés sans hésiter à
choir le livre :
La duchesse de Guermantes au goulag
Certains livres sont beaucoup plus grands qu'eux-mêmes - infiniment
plus, en tout cas, que les pages censées les contenir. Ceux-là,
bien après qu'on les a fermés, se déploient dans
l'esprit du lecteur comme des substances radioactives. De leurs mots,
des situations ou des pensées qu'ils décrivent, naissent
toute une série d'images qui forment un autre livre caché,
parallèle au premier. Un ouvrage étrange, discontinu, mais
transportable partout, même où l'on va sans bagages - dans
un camp de prisonniers, par exemple.
Tel fut le destin de l'uvre de Proust dans la tête d'un lecteur
exceptionnel nommé Joseph Czapski. Issu de l'aristocratie polonaise,
ce peintre né en 1896 avait commencé A la recherche du temps
perdu dès 1925. En français, cela va sans dire. Mobilisé
au début de la seconde guerre mondiale, il fut capturé par
les Soviétiques et interné au camp de Griazowietz, en URSS.
Là, dans cet ancien couvent à moitié bombardé,
400 officiers et soldats polonais se livraient à des travaux harassants,
dans un froid sibérien. Or, parmi ces militaires faméliques,
qui réchappèrent par miracle du massacre de Katyn, certains
avaient imaginé de faire profiter les autres de leurs connaissances
d'avant-guerre. "Dans une petite salle bondée de camarades,
raconte Czapski, chacun de nous parlait de ce dont il se souvenait le
mieux."
Pour Czapski, ce furent des conférences sur la peinture et la littérature
française, parmi lesquelles un cours sur Proust. Exempté
des tâches les plus rudes, le professeur improvisé n'avait
d'autre corvée, se souvient-il, que d'éplucher les pommes
de terre et de nettoyer le grand escalier du couvent. "J'étais
libre", constate-t-il. Libre de raconter à ses codétenus,
entassés sous les portraits de Marx et de Lénine en plein
cur de l'hiver 1941, "l'histoire de la duchesse de Guermantes,
la mort de Bergotte et tout ce dont je pouvais me souvenir de ce monde
de découvertes psychologiques précieuses et de beauté
littéraire".
Préparés sans le moindre document, ces cours ont d'abord
été conçus sous forme de notes, puis retranscrits
directement en français. C'est ce texte, illustré par plusieurs
fac-similés des croquis originaux, qui reparaît aujourd'hui.
Dans une langue merveilleuse, inventive, dont les incorrections mêmes
sont remplies de grâce, Czapski déroule non seulement des
scènes entières de la Recherche, des épisodes de
la vie de Proust, des analyses éblouissantes sur le processus de
création, mais aussi tout le paysage littéraire, artistique
et philosophique "où trempent les racines de la sensibilité
créatrice de Proust".
Le livre qui en résulte (Proust contre la déchéance,
Noir sur Blanc, 93 p., 16 €) est stupéfiant. D'abord parce
que l'on imagine ces captifs évoquant un autre prisonnier, Proust,
enfermé dans sa chambre surchauffée tapissée de liège.
Mais surtout parce que la mémoire, thème central de la Recherche,
trouve ici une concrétisation saisissante, même si l'auteur
s'excuse humblement de commettre quelques erreurs ou approximations. Si
bien que le texte de Czapski devient, à son tour, cette chose arborescente,
vivante, qui "travaille" dans l'esprit du lecteur longtemps
après qu'il a fini de lire : un grand livre, et la preuve que la
littérature peut sauver.
Raphaëlle Rérolle
LE MONDE DES LIVRES | 03.02.11
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