
Le premier homme est le roman auquel travaillait Camus au moment de
mourir. Les nombreuses notes en bas de page, hésitations ou rajouts
de l'écrivain retrouvés dans son manuscrit sont un émouvant
témoignage de l'oeuvre en cours. |
|
Albert Camus (1913-1960)
Le premier homme (publié après sa
mort en 1994)
Nous avons lu ce livre en mars 2010.
Le groupe de Tenerife l'a lu en février 2020 et
lira en janvier 2021 Noces suivi
de L'Été.
Le nouveau groupe parisien a lu La
peste en juin 2022.
Françoise D
Cest à la fois un récit très attachant et un
superbe document. Jai été très émue
par ce petit garçon. Je nétais pas lui, mais jétais
avec lui. Camus raconte son enfance de manière très convaincante
et très touchante. Cet amour incommensurable pour sa mère,
quelle merveille, (et comme je lenvie, Catherine Cormery) !
Il y a des scènes très belles et très bien décrites,
comme par exemple la partie de chasse avec son oncle, ou les jeux avec
Pierre le jeudi dans cette maison pour blessés de guerre, ou encore
le trajet pour aller au lycée, et le jour de la distribution des
prix ! Et combien dautres... La mère, éternelle
soumise, et la grand-mère, dragon domestique. Il parle très
peu de son frère.
On voit bien comment vivaient les pauvres petits blancs en Algérie
à cette époque. Et on peut comprendre pourquoi Camus a "préféré
sa mère à la justice", il est viscéralement
attaché à ce pays et il na certainement jamais eu
limpression de vivre sur le dos des indigènes. Est-ce en
partie pour expliquer cela quil a entrepris ce livre ? Il est
troublant quil parle de la mort à la fin. Intuition inconsciente
de sa propre fin ? Certes ce nest pas encore un livre, cest
un manuscrit, avec des inexactitudes, des maladresses, mais une spontanéité
quil naurait peut-être pas gardée une fois relu
et édité. Jai aussi trouvé très émouvantes
les lettres de Camus et de M. Germain à la fin du volume. Cest
tout de même un prodige que ce petit garçon soit devenu Prix
Nobel de littérature. Jai entendu son discours quand il a
reçu le Prix Nobel, cétait grand. Cétait
un grand humaniste. Je pensais louvrir ¾, mais finalement,
je louvre en grand pour le plaisir de lecture quil ma
procuré.
Jacqueline
Je nai pas fini le livre ; au départ jétais
déçue... javais lu des histoires dinstits en
Kabylie qui mavaient beaucoup émue. Jai été
gênée car il sagit dun premier jet, lécriture
est un peu pesant. Cest un document intéressant mais cest
dommage quil nait pas eu le temps de le terminer, de le travailler,
je ne le ressens pas comme un livre. La figure de la mère, de la
grand-mère, sont intéressantes, mais inachevées.
Le passage où il va en Kabylie à la recherche de son père
et lhistoire des immigrés de 48 mont beaucoup intéressé.
Devait-on publier ce livre inachevé ?
Brigitte
Je me retrouve assez dans ce que dit Jacqueline. Je lavais lu, pris
beaucoup de notes, et navais retenu que le début. Jai
été aussi déçue. Qui est ce premier homme ?
On ne sait pas. Jai beaucoup aimé La Peste. Beaucoup
de passages sont marquants : la pauvreté coupée du
monde. Mais ce nest pas assez construit, il y avait matière.
Je me suis demandé pourquoi on a choisi ce livre.
... Renée pousse des cris de protestation.
Françoise G
Jai eu une émotion extraordinaire à lire ce livre.
Lachèvement de ce livre est la mort de Camus. Cest
un projet... on voit comment il a travaillé. Cest une autobiographie.
Cest pour lui une nécessité : il doit rendre
hommage à sa famille, établir un pont entre son enfance
et lhomme célèbre quil est devenu. Il a envie
de tout dire, de ne rien oublier. Il veut faire revivre ces gens-là.
Tout est minutieusement décrit : on vit avec lui à
Alger dans le quartier pauvre. Cest fort et tragique. On ressent
sa force et son angoisse fondamentale. La quête du père reste
toujours là ; cest une souffrance qui court tout le
temps. M. Bernard est un portrait dinstituteur magnifique. Malou
quil rencontre à Saint-Brieuc, son rôle nest
pas totalement explicite.
Il veut garder quelque chose de ces pauvres qui senfouissent sans
rien laisser. Je suis frappée par la violence de certaines scènes,
le soleil qui sécrase, les pluies torrentielles, la tombée
brutale de la nuit, comme lannonce dune mort brutale. Quant
à lexécution de Pirette à laquelle le père
avait assisté, on raconte à lenfant langoisse
de son père et lui en prend le relais, cest le seul héritage
que son père ait laissé. "Chacun était le
premier homme". Il est bizarre quil ne dise rien de son
frère ainé. Je suis éblouie par ce livre. Lauteur
a le souci daller au plus vrai du vrai.
Françoise O
Encore une fois, je suis abasourdie par ce que tu dis Françoise.
Je suis daccord avec les deux Françoise. Lauteur aurait-il
voulu que ce livre soit publié ? cest vraiment un questionnement
fort pour moi. Je nai pas aimé le chapitre avec Malou. Le
premier chapitre est absolument superbe. Enfant élevé sans
père dans une famille ignorante, il doit trouver seul sa morale
sur une terre sans aïeux et sans mémoire. Il réhabilite
les émigrés de 48. Jadmire sa générosité,
son absence de haine. En tout cas, lexamen, la bourse, linstituteur
sont la gloire de lenseignement public.
Renée rappelle la vie quelle a connue dans son enfance algérienne :
le centre des grandes villes nétait occupé que par
les Blancs.
Annick A
Le livre ma intéressée mais ne ma pas touchée.
Que vais-je dire ? me suis-je dailleurs demandée. Jai
été intéressée par lexistence de ces
pauvres blancs en Algérie, ce quont vécu les premiers
colons mourant de maladie, de pauvreté. Cest bien écrit,
les descriptions sont belles. Je nai pas pu mapproprier ce
qui est dit. Il y a de très belles pages sur lenfance où
avec rien on trouve la joie de vivre, cest exactement comme mon
mari dans son enfance... Lenfant ne se sent pas du tout humilié
par son mode de vie. Et la dernière phrase où il dit quil
espère vivre et mourir sans révolte... Je me refuse à
ouvrir ou fermer...
Claire
Je naime pas beaucoup les récits denfance. Je lai
lu il y a moins de deux semaines mais javais déjà
oublié ce quétait devenu le père... certains
passages mont paru longuets. Mais dès le début lécriture
simpose pour moi : la première page avec les nuages
est sensationnelle, cela ma rappelle la caméra du narrateur
dans La
Pierre de patience dans la première page aussi. Il y a
comme une mélodie qui simpose à moi. Quant aux phrases
longues (plusieurs pages p. 301), cela ma bien plu. Jai
été gênée par la troisième personne,
ce Jacques, cela crée une distance artificielle, pas juste, avec
lui-même. Il décrit un univers de formation, le rôle
formidable des maîtres, le respect des connaissances. Lamitié
avec Pierre est belle. Et la "folie de vivre" dont il
parle p. 305 est impressionnante. Il ny a pas de ressentiment
et de révolte dans cet univers souvent dur, mais il y a de la nostalgie.
Son projet est clairement formulé p. 338 : "Arracher
cette famille pauvre au destin des pauvres qui est de disparaître
de lhistoire sans laisser de traces. Les Muets."
Il ne nous dit pas ses sentiments...
... Les deux Françoise manifestent leur
désaccord...
Claire
Quant à son destin, devenir Prix Nobel après cette enfance
pauvre, cela me rappelle les écrivains américains self made
men.
Renée
Je suis venue à cause de ce livre. Jai découvert Camus
à 18 ans. Je retiens une phrase du père de Jacques :
"un homme ça sempêche" ; mettre
une phrase si importante dans la bouche dun personnage presque analphabète,
cest un pilier du livre. Jai eu le souffle coupé par
la musicalité, le souffle, le rythme des phrases, la chaleur, le
bruit qui se dégage de lensemble du livre, les martinets
dans lair du soir, des descriptions fantastiques : cest
un des plus beaux livres que Camus ait écrits.
Mon père a écrit sur la guerre de 14 avec des phrases bien
appliquées en refoulant totalement sa personnalité juive.
Chez Camus on trouve la musique dune langue. Camus a hérité
du goût de la belle phrase, des adjectifs si peu à la mode
aujourdhui, qui vient peut-être de cet enseignement primaire.
Le premier homme est celui qui est seul. Il disait "je suis solidaire
et solitaire". Il faut lire Noces qui parle de sa joie
de se baigner à Ti Posa, cest un texte très poétique
Lexécution court à travers son uvre : LÉtranger,
La Chute, on y retrouve une culpabilité qui évoque
Dostoïevski.
Lona
Des phrases longues.
C'est bien écrit.
De belles descriptions.
Beaucoup de tendresse et daffection.
(Je nai lu que la moitié. Mais je terminerai la lecture)
Le groupe de Tenerife
a lu Le premier homme le 11 février 2020
Nieves
et José Luis formulent leur avis
Nieves
On dirait que le 60e anniversaire de la mort de Camus a mis à la
mode sa pensée et ses écrits. Partout des entretiens, des
débats, des documentaires. On peut penser, peut-être que
ses points de vue, autrefois très polémiques, nous aident
mieux à comprendre le monde où nous vivons aujourd'hui.
Quant au Premier homme, ouvrage inachevé de lecture pas
facile à cause de son écriture (descriptions des fois trop
longues, manque de ponctuation
), j'avoue que j'en ai tout de suite
senti de l'empathie pour cette "histoire du sud".
Impossible de rester indifférent aux présentations des membres
de sa famille :
- Le père, si jeune disparu, qu'il essaie de connaître à
40 ans
- La mère, symbole d'un esprit pur qui ne sait que regarder les
passants depuis son balcon, mais pour qui il sent tant de tendresse et
d'amour.
- La grand-mère à caractère très dur, mais
modèle de survie dans les plus grandes difficultés.
- Ernest, qui parle à peine et a du mal à marcher, mais
qui arrive quand même à se construire un mode de vie.
Attachant également le maître, auteur du succès de
Camus dans les études, jouant le rôle du père qu'il
n'a pas connu.
Tous les personnages principaux ou secondaires sont présentés
avec une grande sincérité, sensibilité et affection,
ce qui rend ce livre si proche et nous donne de véritables leçons
du comportement humain.
Le monde des sens est aussi présent tout le temps, la mer, la plage,
le soleil, les couleurs et les odeurs : celle des pauvres, c'est
la sueur et le vinaigre ; celle des riches, la glycine et le jasmin.
Ça m'a particulièrement frappé
Bref, c'est ce côté des sentiments et de la sensualité
que je voulais remarquer.
José Luis
Le premier homme se présente à moi comme un aveu
d'impuissance de la part d'Albert Camus. J'ai lu ce livre pour la première
fois il y a 25 ans, dans le train qui, de Paris, me ramenait à
Madrid. Il venait, la veille, d'être mis en vente et je l'avais
acheté. J'avais alors 51 ans et la lecture que j'en ai refaite
il y a un peu plus d'un mois me laisse avec la même sensation. Ce
jugement d'impuissance que j'ose exprimer avec une désinvolture
impardonnable a une double justification : d'un côté
Le premier homme, tel que nous le connaissons, n'est autre chose
ou du moins c'est ainsi que je l'ai vécu et dans le
passé lointain et dans le passé récent
qu'une réécriture des thèmes principaux de L'envers
et l'endroit, qu'il a fait publier à l'âge de 24
ans ; d'un autre côté, et en conséquence, ce
roman inachevé ne tient pas les promesses que son auteur avait
plusieurs fois exprimées quand il affirmait être en train
d'écrire un roman qui serait le grand roman du XXe siècle.
De cet ambitieux projet n'est arrivé à nous à
part quelques petits paragraphes isolés, quelques notes d'écriture,
etc. que ce déjà vu et lu que je viens
d'indiquer et, dans la section "Notes et plans" des Annexes
du volume de Folio que j'ai utilisé, le schéma de projet
d'écriture que voici (p. 350) :
1re partie : Les Nomades
1) Naissance dans le déménagement. 6 mois
après la guerre. L'enfant. Alger, le père en zouave coiffé
d'un canotier montait à l'attaque.
2) 40 ans après. Le fils devant le père au cimetière
de Saint-Brieuc. Il retourne en Algérie. 3) Arrivée en Algérie
pour "les événements". Recherche. Voyage à
Mondovi. Il retrouve l'enfance et non le père.
Il apprend qu'il est le premier homme.
2e partie : Le premier homme
L'adolescence : Le coup de poing. Sport et morale
L'homme : (Action politique (l'Algérie), la Résistance)
3e partie : La mère
Les Amours
Le royaume : le vieux camarade de sport, le vieil ami, Pierre, le vieux
maître et l'histoire de ses 2 engagements.
La mère.
Dans la dernière partie, Jacques explique à sa mère
la question arabe, la civilisation créole, le destin de l'Occident.
"Oui, dit-elle, oui." Puis confession complète
et fin.
"Il y avait un mystère chez cet homme, et un mystère
qu'il voulait éclairer. Mais finalement il n'y a que le mystère
de la pauvreté qui fait les êtres sans nom et sans passé".
Je sais que la mort prématurée de Camus explique, à
première vue, que ce projet d'écriture soit inconclu, mais
il est aussi vrai qu'il avait plusieurs fois dit et même écrit
que s'il n'arrivait pas à réécrire, en ce nouveau
livre, L'envers et l'endroit, alors le roman serait un échec.
Pour moi ceci montre deux choses : 1. Le lourd poids de l'enfance,
et en particulier du rapport à la mère, dans la vie et l'uvre
d'Albert Camus, un poids qui si, d'un côté, est source d'inspiration
et lumière et blessure créative, de l'autre est un lieu
d'où il lui est impossible de se dépêtrer : 2. Le
lourd poids de la renommée, après la réception du
prix Nobel, qui plombe son travail de l'auto-exigence de faire aussi bien
ou mieux qu'avant. Dans ces conditions, réécrire L'envers
et l'endroit et, en faisant cela, revenir à l'enfance et y
rester le plus longtemps possible, peut être vécu comme très
rassurant.
Il est vrai aussi, pour essayer de rester honnête, que Camus, dans
ce livre, est en train de s'inventer une nouvelle écriture et que
l'effort que cela représente peut être vécu moins
douloureusement si elle est essayée dans des situations de vie
qui ont été déjà élaborées.
Et, en effet, un des plaisirs, pour moi, de cette relecture de Le premier
homme, a été de découvrir cette nouvelle écriture,
chose qui m'était passée inaperçue il y a 25 ans.
Une écriture faite de longs paragraphes sans points, de descriptions
minutieuses et souvent distanciées de paysages urbains ou ruraux,
d'objets, etc., qui font parfois seulement parfois !
penser à ce que les auteurs du nouveau roman sont en train de faire
à la même époque.
Ceci dit avec, je le sais, effronterie , Le
premier homme ne peut-être lu qu'avec une émotion soutenue
et une inévitable tendresse à l'égard non seulement
des différents personnages qui peuplent le roman ce
qui est le fait de l'écriture seule de son auteur mais
aussi d'Albert Camus, de l'Albert enfant et du Camus adulte aux prises
avec son enfance et avec son travail d'écriture.
Beaucoup d'autres choses pourraient être dites, mais j'ai déjà
été trop long et écrit de grosses bêtises.
Le groupe
de Tenerife
a lu pour le 20 janvier 2026 Noces
suivi de l'Eté
Nieves
et José Luis formulent leur avis
Nieves
En commençant la lecture, je n'arrivais pas à m'y accrocher,
je trouvais des descriptions trop longues, un peu rébarbatives,
sur des endroits lointains qui ne me disaient pas grand-chose. Il me manquait
un peu d'action, des personnages, ce qui est l'habituel dans un roman.
Mais, c'est que ce n'était pas un roman, il s'agissait d'un essai
où de plusieurs essais où cela n'est pas l'essentiel.
Or, en avançant dans ma lecture, ça a commencé à
m'intéresser davantage, surtout L'été qui
a un côté plus philosophique et j'ai remarqué ce que
quelqu'un a dit : "ces écrits sont un mélange de
poésie et de réflexion".
Donc, maintenant je peux dire que j'ai aimé le sentiment d'apaisement
que Camus ressent dans son retour en Algérie après avoir
voyagé et vécu à Paris où il se sent seul
dans la foule et dans la poussée des idées progressistes
qu'il ne partage pas tout à fait (rupture avec J.P. Sartre qui
défendait le stalinisme et la nécessité de la révolution
pour obtenir le changement social). En effet, il apprécie le calme
et la beauté des ruines de Djemila, ou sa rencontre avec la mer,
son retour à Tipasa. Ce lien si étroit avec les paysages
qu'il a connus dans son enfance et son adolescence lui apportent, comme
rien d'autre, la paix dont il a beaucoup besoin.
J'ai trouvé aussi très intéressante la comparaison
qu'il fait entre la Grèce et l'Occident. Il s'identifie beaucoup
avec la philosophie grecque : "On
peut comprendre en ces lieux que si les Grecs ont touché au désespoir,
c'est toujours à travers la beauté, et c'est qu'elle a d'oppressant.
Dans ce malheur doré, la tragédie culmine. Notre temps,
au contraire, a nourri son désespoir dans la laideur et dans les
convulsions. C'est pourquoi l'Europe serait ignoble, si la douleur pouvait
jamais l'être
Nous avons exilé la beauté, les
Grecs ont pris les armes pour elle".
J'ai bien aimé aussi les différences qu'il établit
entre les deux grandes villes algériennes. "Alger
ici l'intelligence n'a pas de place comme en Italie. Cette race est indifférente
à l'esprit. Elle a le culte et l'admiration du corps (c'est pour
cela que les personnes âgées n'y ont pas de place). Elle
en tire sa force, son cynisme naïf et une vanité puérile
qui lui vaut d'être sévèrement jugée. On lui
reproche
sa mentalité, c'est à dire une façon
de voir et de vivre". Mais "Les
Algériens ont plus de cur que d'esprit. Ils peuvent être
vos amis, mais ils ne seront jamais vos confidents
"
Par contre, Oran c'est "la
capitale de l'ennui, assiégée par l'innocence et la beauté
Les
vrais monuments d'Oran sont encore ses pierres
(c'est) une cité
qui présente le dos à la mer
On ne peut pas savoir
ce que c'est la pierre sans venir à Oran.
Dans cette ville poussiéreuse entre toutes, le caillou est roi".
Bref, parmi ces allers et retours à ses lieux bienaimés,
il annonce déjà certains de ses points de vue, sur le métier
d'écrivain "L'idée
que tout écrivain écrit forcément sur lui-même
et se peint dans ses livres est une des puérilités que le
romantisme nous a léguées. Il n'est pas exclu
qu'un
artiste s'intéresse d'abord aux autres, ou à son époque
".
Il tient aussi à souligner cette idée de l'entente entre
les différentes communautés pour éviter les confrontations
inutiles, et, puis, ce retour à la source de la beauté qui
nous permet de mieux affronter les horreurs du monde. Ainsi, à
Tipasa il trouve "une
fraîcheur, une source de joie, aimer le jour qui échappe
à l'injustice, et retourner au combat avec cette lumière
conquise". C'est le ciel de Tipasa qui "m'avait
toujours empêché de désespérer".
Il y a toujours cette quête sur quelle est la raison de vivre pour
surmonter le désespoir et les injustices.
Voilà mon humble commentaire sur un ouvrage de quelqu'un qui a
marqué notre jeunesse, ainsi que l'histoire intellectuelle de l'Europe
d'après la Seconde Guerre mondiale. Il est très lucide quand
il dit : "La fierté
de l'homme qui est fidélité à ses limites, amour
clairvoyant de sa condition
", ce qu'on a complètement
perdu de nos jours.
Cela dit, ma lecture a été un peu superficielle et je reconnais
que peut-être il faudrait relire quelques passages pour lui reconnaître
mieux le mérite. Je vois surtout un jeune homme "en effervescence"
qui commence déjà à nous annoncer les grandes lignes
de sa pensée.
José Luis
On peut ne pas aimer, au premier abord, un texte comme Noces, car
apparemment trop littéraire, presque de la littérature pure,
de l'art pour l'art en quelque sorte, au point que le lecteur peut courir
le risque de s'en lasser. Mais s'il y a des lecteurs pour s'y méprendre,
c'est qu'ils ont fait une lecture superficielle, car, comme certaines
des composantes de notre groupe de lecture de La Laguna l'ont fait remarquer,
une bonne partie des idées qui nourriront par la suite l'uvre
d'Albert Camus sont déjà ici, sinon toujours présentes,
au moins annoncées en ébauche. Seulement, pour s'en apercevoir,
il faut se donner le temps de bien lire entre les lignes, évitant
de se laisser éblouir ou offusquer par
les feux d'artifice d'un travail d'écriture volontairement à
la recherche d'une perfection littéraire. C'est, il me semble,
sauf si les experts dans son uvre me clouent le bec à force
d'arguments qui m'obligeraient à déchanter, le texte le
plus littéraire parmi ceux qu'il a écrits. Jusqu'à
la date de publication de Noces, à Paris en 1939 (mais il
a dû y travailler les deux années précédentes),
et mis à part quelques articles et la pièce collective Révolution
dans les Asturies, Camus n'a produit en 1936 et à l'âge
de 23 ans - que (mais ce n'est pas peu !) ce petit chef-d'uvre,
récit autobiographique, qui est L'envers et l'endroit, où
l'essentiel de son roman posthume, Le premier homme, y est déjà
presque entièrement. Entretemps, il a voyagé pour la première
fois en France, il a baigné, sans s'y mêler, dans le monde
culturel du moment et, ce n'est qu'un soupçon de ma part, il en
est revenu en Algérie avec le projet de montrer au monde que lui
aussi était un écrivain (à l'instar de Montesquieu
s'exclamant pour se donner du courage : "et
moi aussi je suis peintre ai-je dit avec le Corrège"),
et, même s'il se défend de vouloir "faire une uvre
d'art" de ses expériences à Tipasa, c'est, me semble-t-il,
tout le sens du projet qui aboutira à Noces, brillant mélange
de récit et d'essai, chantant la beauté d'un monde, de la
nature du monde, où l'homme est convoqué en témoin.
Qu'une bonne partie des thèmes camusiens soient pointés
dans ce livre, le montrent bien les résultats d'une recherche des
occurrences des mots y utilisés : ainsi homme est repris
149 fois, vivre + vie 111, mer 108, monde 100, ciel
84, soleil 80, vérité + vrai 76, mort +
mourir 70, terre 57, amour + aimer 57, soir 48,
beauté 46, silence 41, corps 37, bonheur
31, joie 23, malheur 20, solitude 20... Chacun
- je parle des lecteurs habitués aux textes et, en conséquence,
à la pensée d'Albert Camus - reconnaîtra, dans
la liste ci-dessus, un lexique, un champ lexical l'on pourrait même
dire, qui reviendra, à partir de ce moment, dans les uvres
de l'auteur, même si l'absurde qui en caractérisera
les premières, à commencer par L'étranger et
Le mythe de Sisyphe - ne montre encore explicitement sa face.
Je ne peux pas ici m'arrêter à démontrer ce que j'avance,
mais j'en donnerai deux ou trois exemples qui me semblent parlants : "Mais
qu'est que le bonheur sinon le simple accord entre un être
et l'existence qu'il mène ? Et quel accord plus légitime
peut unir l'homme à la vie sinon la double conscience
de son désir de durée et son destin de mort ?
On y apprend du moins à ne compter sur rien et à considérer
le présent comme la seule vérité qui nous
soit donnée par surcroît" (c'est moi qui souligne).
On ne peut pas dire qu'on soit ici loin de la pensée des romans,
pièces de théâtre et essais de la période absurde
de Camus. Ne prenons que la première phrase cette définition
tranchante du bonheur -, la confrontant au dernier paragraphe de Le
mythe de Sisyphe : "Je
laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau.
Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui
nie les dieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est
bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît
ni stérile ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque
éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à
lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit
à remplir un cur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux".
Je prendrai encore deux autres exemples, que j'éviterai de commenter
mais que je mettrai en rapport avec les dernières lignes de L'étranger
: "J'avais au cur
une joie étrange, celle-là même qui naît
d'une conscience tranquille. [...] : j'avais bien joué mon rôle.
J'avais fait mon métier d'homme et d'avoir connu la joie
tout un long jour ne me semblait pas une réussite exceptionnelle,
mais l'accomplissement ému d'une condition qui, en certaines circonstances,
nous fait un devoir d'être heureux. Nous retrouvons alors
une solitude, mais cette fois dans la satisfaction".
"Car pour un homme,
prendre conscience de son présent, c'est ne plus rien attendre"
[...] Quelle raison d'être ému pour qui n'attend pas de lendemain
? Cette impassibilité et cette grandeur de l'homme sans espoir,
cet éternel présent, c'est cela précisément
que des théologiens avisés ont appelé l'enfer".
"Le vrai, le seul progrès
de la civilisation, celui auquel de temps en temps un homme s'attache,
c'est de créer des morts conscientes".
Et voici les derniers mots de L'Étranger : "Comme
si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé
d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles,
je m'ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence
du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin,
j'ai senti que j'avais été heureux, et que je l'étais
encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins
seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs
le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris
de haine".
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Nos cotes d'amour, de l'enthousiasme
au rejet :
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à
la folie
grand ouvert
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beaucoup
¾ ouvert
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moyennement
à moitié
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un
peu
ouvert ¼
|
pas
du tout
fermé !
|
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