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Joseph Conrad
(Traduction d'André Gide)
Typhon
folio
Florence
J'aime beaucoup le personnage du Capitaine Mac Whir. Sa lenteur, son apathie,
son apparente indifférence. Dès la première page
du roman, Conrad nous met en garde contre les apparences. Le regard droit
du capitaine et sa soudaine décision de prendre la mer à
quinze ans suffisent à révéler la violence insoupçonnée
de certaines forces inconscientes dont il pourrait être le jouet
à moins qu'il n'en soit le maître. Ainsi, cet homme qui avait
été "dédaigné" par le destin, ce
"taiseux" que seules "les figures du discours" arrivent
à mettre en colère, se révèlera maître
de la situation face aux éléments déchaînés.
Seul sur le pont du navire prêt à sombrer, le capitaine "un
peu moins placidement que de coutume, s'efforçait à faire
entrer dans sa boutonnière le bouton d'en haut de son ciré.
(
) L'ouragan avait rencontré sur sa route cet homme taciturne
et son plus grand effort n'avait pu que lui arracher quelques mots."
Ce passage résume bien la grandeur du personnage sous son apparente
insignifiance.
J'ai aimé bien sûr certaines descriptions, en particulier
celles de l'avant-tempête lorsque le temps semble suspendu, la mer
immobile, la chaleur étouffante et la lumière "bizarrement
diffuse". Dans ces moments-là, on ressent physiquement l'angoisse
de la catastrophe à venir.
Pour finir, je trouve vraiment habile que la lecture interrompue de la
lettre du capitaine nous prive du pire moment de la tempête. L'impatience
et la lassitude de Mme Whir ont raison de ce que nous attendions depuis
le début et qui nous tenait en haleine.
Claude
J'ai aimé la description du capitaine : homme ennuyeux et étrange
à propos duquel on peut se demander pourquoi il a été
chargé du commandement.
Françoise D
J'aime chez Conrad son talent d'écriture, la puissance du suspense :
j'ai eu le mal de mer. Les descriptions de la tempête sont extraordinaires
ainsi que les personnages. Il y a de la poésie dans sa façon
de raconter : "Dans ce cadre que formaient les montants en bois
de teck de la porte ouverte, il vit un peloton d'étoiles hésiter,
prendre élan, puis s'essorer vers le haut du ciel noir ; et
il ne resta plus à leur place qu'une obscurité martelée
de lueurs blanches". La fin du livre est superbe dans son aspect
inattendu. Le capitaine est un héros même s'il ne paie pas
de mine. Je rappelle que "ship" est un nom féminin en
anglais et qu'il y a plein de jeu de mots en fait (Françoise
lit une déclaration d'amour de Conrad à un bateau).
Marie-Jo
Ce livre est associé à un professeur d'anglais que je n'aimais
pas et qui nous rebattait les oreilles avec ce titre. Sans vous, je ne
l'aurais sûrement pas lu ! J'ai eu beaucoup de mal à
sortir de l'a priori. Je reconnais que la description est magistrale mais
quelques pages m'auraient suffi car c'est trop répétitif.
Et puis je n'aime pas le monde de la marine... Je pense que le typhon
est métaphorique de l'épreuve et cette dimension - la
tempête métaphorique - m'a manqué. Conrad est
passé à côté de son sujet. Je n'ai pas pris
de plaisir à la lecture.
Françoise O
Je vous remercie de cette l'occasion de lire ce livre. Florence a tout
dit ! L'enchevêtrement des corps et des machines est prodigieux.
Le fait que je n'aie rien compris me donne l'image du chambardement à
bord du navire. La scène du commandant avec le baromètre
est extraordinaire. En physicienne j'ai été sensible à
ce passage car le baromètre est le seul instrument qui nous permette
de prédire l'avenir ! J'ai été sensible à
la solitude de tous ces hommes qui ont des vies décalées.
Le capitaine est comme une protection magique et c'est pourtant le plus
solitaire à bord. Sa solution du problème de la répartition
de l'argent est étonnante.
Liliane
Je l'avais lu il y très longtemps et je ne l'ai pas relu pour ce
soir mais je sais que j'avais adoré. J'avais déjà
lu avec passion Au cur des ténèbres et Lord
Jim. J'aurais aimé découvrir des livres moins connus
de Conrad. C'est une belle écriture au premier degré très
poétique et métaphorique. Conrad est un enfant issu d'un
milieu touché par la révolution et les guerres. Le typhon
est une métaphore des violences de la vie. Il donne des valeurs,
des repères moraux qu'on peut tirer à soi, y compris politiquement.
Il y a ce personnage de capitaine qui a quelque chose de son père
(discret mais avec un grand retentissement). Je n'ai pas voulu le relire,
car ce livre se découvre et je ne souhaitais pas prendre de distance
en le relisant.
Jacqueline
Je n'aime pas l'univers marin mais je suis sensible à l'art du
récit. Le rôle joué par le courrier, le point de vue
du second. Tout est très habile. J'ai beaucoup de tendresse pour
ce capitaine qui consulte son manuel en plein typhon. Le jugement du capitaine
sur ceux qui écrivent des livres est amusant. Je n'ai pas vu de
métaphore, de racisme : j'ai tout pris au premier degré.
Le suspense concernait à mes yeux les coolies et ce qu'ils allaient
devenir. Les descriptions ne faisaient pas image pour moi en grande partie
à cause du vocabulaire. On a à l'époque reproché
à Gide d'avoir trahi l'uvre de Conrad. Conrad traduit une
réalité que je ne connais pas.
Manu
Je me suis perdu dans toutes les descriptions ce qui a rendu ma lecture
pénible. Je ne savais pas où était le capitaine,
son second. Je n'ai pas du tout été "trempé".
J'ai aimé le personnage du capitaine qui m'a semblé crédible.
L'intérêt du livre a été relancé à
la toute fin avec les lettres et la non-description de l'apogée
du typhon. En vous écoutant, j'ai l'impression d'être passé
à côté d'un grand livre.
Claire
J'avais un a priori réservé car Au coeur des ténèbres
et Lord Jim que nous avions lus dans le groupe ne m'avaient pas
marquée, voire m'avaient ennuyée : je n'ai pas ressenti
le typhon ni une forte progression dans le récit. Ce qui m'a vraiment
intéressée est l'écriture : celle de Gide dès
les premiers mots : "L'aspect du capitaine Mac Whirr, pour autant
qu'on en pouvait juger, faisait pendant exact à son esprit et n'offrait
caractéristique bien marquée, non plus que de fermeté ;
il n'offrait caractéristique aucune." ou (p.44) "En se
couchant, le soleil au diamètre rétréci n'avait plus
qu'un restant d'éclat roussâtre et sans rayonnement, comme
si des millions de siècles écoulés depuis le matin
eussent épuisé sa réserve de vie." : ma
lecture se ralentit, je goûte.
Le va-et-vient avec les épouses m'a plu également :
le capitaine se tartine une cruchasse, mais j'ai adoré l'épouse
du chef mécanicien Rout ! En revanche, le typhon m'a laissé
indifférente : je n'y sentais pas d'enjeu autre que l'aventure
marine et n'ai point vu la parabole. A deux moments, il y a une anticipation
qui rassure sur le fait que le navire ne va pas sombrer. La poésie
ne m'a jamais paru mièvre. Ce sont les personnages secondaires,
les petites scènes qui m'ont intéressée et l'écriture ;
je n'ai jamais eu envie de lâcher le livre.
Florence trouve suspect politiquement l'article du Monde que
Claire trouve joli :
Joseph Conrad, au royaume du roman
Joseph Conrad, dont on célèbre
le 150e anniversaire, a toujours répugné à baptiser
ses livres du beau nom de roman. L'Agent secret est présenté
comme un « simple récit », La Flèche
d'or un « récit entre deux notes » ;
Le Nègre du Narcisse, une « histoire du gaillard
d'avant » et La Folie Almayer, l' « histoire
d'une rivière orientale ».
Un seul de ses livres, La Ligne d'ombre,
se présente comme une « confession ». On
verra peut-être là une coquetterie d'auteur, à la
fois le souci de se distinguer du peuple des romanciers, et la modestie
d'un orgueilleux qui refuse les étiquettes et souhaite rester inclassable.
Inclassable, il l'est d'ailleurs : il n'aura été ni
un écrivain polonais, ni un écrivain français, ni
vraiment un écrivain anglais, ou britannique, si l'on préfère.
En vérité, il est unique en
son genre et, peut-être, par une étrange fantaisie du destin,
un marin qui entendit l'appel de la mer à l'approche de ses 20
ans et devint un des plus nobles des écrivains de marine.
Et aussi, non moins étonnamment, il
est un phénomène linguistique. Elevé en polonais
et en français comme les enfants de la bonne société
européenne de son époque, le XIXe siècle, Conrad
apprit l'anglais à près de 25 ans pour passer ses examens
d'officier au long cours.
Maîtrisé en quelques mois avec
une féroce volonté, cet anglais pratique, à l'immense
vocabulaire spécialisé, éleva Conrad à la
dignité d'écrivain quasi universel, porteur d'une oeuvre
dont les amants de la mer et de l'imaginaire se passent, de génération
en génération, le secret envoûtement. Pour un lecteur,
aimer et choisir dans sa vie une telle uvre, c'est comme entrer
en religion. Les élus se sentent soudain des novices bientôt
ordonnés, évangélistes le reste de leur existence,
possédés, comme leur auteur de chevet, par la nostalgie
d'une vie et d'une uvre dont il est tentant de croire qu'elles sont
intimement liées.
Cela dit, s'il n'a pas toujours vécu
à proprement parler ses récits, tous les éléments
en sont empruntés à l'existence qu'il mena en mer, dans
le dédale de l'archipel malais et au cur de l'Afrique, à
Londres et à Marseille. Les ombres rouges de la première
guerre mondiale planent déjà au-dessus du monde, évitables
encore mais plus que probables. Aux hommes de caractère revient
le devoir de ranimer par l'exemple l'énergie du monde libre. Barrès
le fera en publiant son triptyque : « Le Roman de l'énergie
nationale », comme tous les écrits de Conrad, en appelle
au courage et à la fierté d'être des hommes.
Du choix d'une langue pour un homme qui sent
naître en lui une irrésistible vocation d'écrivain,
je partage le sentiment de Simon Leys dans sa superbe anthologie des écrivains
de la mer (Plon) : « L'anglais de Conrad est, certes,
magistral, mais son raffinement ampoulé reflète la tension
d'une plume qui se surveille. »
Il est singulier que l'auteur de Lord Jim
soit parfois plus prenant et plus insaisissable, plus secret et plus ouvert
dans les traductions en français qu'en firent de dévoués
et passionnés amis de ses livres : André Gide (pour
Typhon), Georges Jean-Aubry, Isabelle Rivière, Philippe
Néel, Hélène et Henri Hoppenot ou Robert d'Humières,
l'ont servi avec la même passion.
Autrement dit, il n'est pas inutile, dans
la mesure du possible, de goûter à l'uvre de Conrad
dans les deux langues qui ne le trahissent pas, bien qu'elles soient deux
langues empruntées par un exilé. De l'anglais au français
ou l'inverse, on retrouve la même prenante beauté formelle
d'un univers de visionnaire, la poésie de somptueuses descriptions
de la mer et des côtes, ou les clairs-obscurs d'une vie privée
jalousement gardée secrète. En français, il est possible
que Conrad atteigne une dimension métaphysique et une puissance
incantatoire que la langue anglaise atteint moins aisément dans
sa concision si merveilleusement articulée sur les choses de la
mer et l'art de naviguer, si parfaite dans l'émotion retenue des
froids rapports de l'amour et de l'amitié. Ce triomphe dans les
deux langues place Conrad au coeur d'un royaume à part, dont il
est à la fois le messager, le témoin et le juge.
Dans l'uvre d'un grand écrivain,
même les plus dévots, les plus totalitaires de ses lecteurs
opèrent des choix. Ces choix oscillent avec le temps et l'âge.
Pour mon compte, ils varient souvent après des décennies
d'intimité avec une uvre tantôt grandiose, soutenue,
comme dans un opéra, par les éclats wagnériens des
tempêtes, tantôt effleurée par les ailes de la grâce
à l'apparition des femmes et du désir - rarement de
l'innocence -, la chute n'en étant que plus brutale.
Longtemps ma préférence allait
à Au cur des ténèbres, puis à
l'immense Lord Jim dont on retrouve un écho dans l'uvre
de Graham Greene, cette minute où l'homme commet la faute qui le
poursuivra sa vie durant et n'aura peut-être - peut-être
seulement - pitié de lui que dans l'au-delà. Il faut
aussi placer très haut Le Nègre du Narcisse. Pris
dans un terrible coup de tabac en mer du Sud, l'équipage de ce
long-courrier a l'occasion de purger sa crasse bêtise, ses sordides
calculs et d'atteindre par son énergie face à la mort presque
certaine, une ascétique sainteté qui le transfigure un temps,
un temps seulement avant que la nature humaine reprenne ses droits, c'est-à-dire
sa violence et sa cruauté.
En danger de mort, l'homme se voue corps et
âme au Premier Sauveur qui s'impose ou qu'on force à prendre
le pouvoir.
« J'étais, écrit
Conrad, celui chargé du commandement. Mes sensations ne pouvaient
ressembler à celles de personne d'autre à bord. Au milieu
de ce groupe d'hommes, je constituais à moi seul une classe entière
tel un roi dans son pays, j'entends un roi héréditaire,
pas un simple chef d'état élu. J'avais été
appelé pour gouverner, par une entreprise aussi éloignée
du peuple et pour lui presque aussi impénétrable que la
grâce de Dieu. »
A l'équipage de l 'Otago, l'un des
derniers trois-mâts, qu'il commanda de Bangkok à Singapour
dans d'effroyables conditions que raconte La Ligne d'ombre, Joseph
Conrad dédia son récit avec ces mots admirables, plus beaux
que tous les communiqués : « Dignes à jamais
de mon respect. »
Michel Déon
Article paru dans l'édition du 15.06.07
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