Bruno Schulz
Les boutiques de cannelle

L'imaginaire Gallimard

 

Françoise O.
Je n'ai pas terminé le livre. J'ai cheminé entre fascination (certaines nouvelles me semblent très brillantes) et répulsion (il y a des formes de névroses que je trouve très déplaisantes), comme devant un tableau que je n'ai pas envie de regarder.
Conclusion : c'est un livre dont je n'ai pas envie de parler.
Je l'ouvre à un quart (en espérant que les cafards ne vont pas fuir...)

Désirée
(qui vit en Espagne, ex-membre du groupe breton, 2006)
Je vous écris pour vous donner mon avis sur Les Boutiques de cannelle. Mon frère avait consulté la liste sur le site et l'avait choisi pour me l'offrir en cadeau (en édition espagnole) pour mon anniversaire, quoique c'était un livre du groupe parisien. La lecture ne m'a pas pris longtemps, mais je n'ai pas du tout aimé le style, peut-être parce qu'il était trop poétique, et (donc) plein de symboles obscurs que je n'ai pas compris et qui ne m'ont pas accrochée du tout. Les chapitres avaient les mêmes personnages, mais il n'y a pas de fil entre eux. Je reconnais l'originalité du récit, mais je n'ai pas eu de plaisir à le lire. Par contre, l'introduction était assez intéressante, écrite par un expert en littérature de l'Est, car là on expliquait le côté autobiographique du livre et avec ces données c'était plus facile de comprendre les personnages (mais comme d'habitude j'ai lu la préface après avoir lu le roman, et en ce moment-là j'avais déjà une vision négative).

Claude
C’est la première fois que je tombais sur une écriture comme celle ci. J’ai eu du mal à m'y faire. Et petit à petit des chapitres m’ont touchée, "Aout II" "Nemrod", "Les cafards"... : vocabulaire riche et varié, délirant et magique. Le père n'est plus, sa maladie est déstructurante. D'autres chapitres m’ont moins plu : "Les mannequins ", "Rue des crocodiles". J’ai fini par l’apprécier.



Geneviève
Je n'ai pas tout-à-fait fini Les Boutiques de cannelle mais je vais tenter quand même d'en dire quelques mots. Déroutant et fascinant, comme l'univers décrit : c'est d'ailleurs ce que je trouve le plus frappant : le mimétisme entre l'écriture et l'univers : dédales, obscurité et flamboiement. Par moments, je suis captivée par la figure du père, le monde inquiétant des oiseaux ; à d'autres, je décroche, irritée par une écriture trop chargée : l'avalanche d'adjectifs notamment. Et finalement un peu déçue : j'aurais voulu que se construise une vraie histoire autour de la disparition progressive de ce père, englouti par sa propre folie.
Mais des images restent extrêmement fortes : les couleurs du magasin, les dédales de pièces vides dans des appartements sombres, les relations ambigües entre Adèle, les jeunes filles et le père, par exemple. Mais aussi la fascination-répulsion du fils pour le père.
Bref, encore un univers...

Annick
J'ai tout lu dans l'ordre. J'ai un avis partagé, c'est un magnifique objet littéraire, un vrai écrivain. J'ai beaucoup d'admiration, mais je suis partagée quant à ma réception.
Je préfère les images précises avant de partir ailleurs ; mais le départ ne fonctionne pas tout le temps. Dans le premier chapitre, l'écrivain fait partager des sensations sur la nature, mais après ça se gâte. C'est très kafkaïen, par exemple quand on voit le père se rabougrir ; le rapport ambivalent au père est saisissant.
Dans " La nuit des saisons ", la description de l'amoncellement des tissus dans la boutique est très belle, il y a une réflexion sur le temps, l'attente, l'accélération... J'ai beaucoup aimé " La rue des crocodiles ", prémonitoire de la société marchande. Le monde est comme un théâtre d'ombres, factice, dégénéré. J'ai adoré l'échappée dans " Les boutiques de cannelle ". Mais à l'inverse, pour la moitié j'en avais marre de cette métaphysique, ce lyrisme appuyé. La métaphysique a un côté prophétique, avec une vision négative qui m'a parfois lassée ; vision de fin d'un monde auquel je n'appartiens pas. On est précipité dans un gouffre. Quand son imaginaire touche à du psychologique ça m'intéresse, mais le reste me laisse froide. Le rapport aux femmes a contribué à ma répulsion.

Liliane
Je partage l'avis d'Annick, j'attends beaucoup du spectacle, peut-être révélera-t-il des aspects du texte que j'aurais survolés. C'est une écriture difficile, ses descriptions sont extrêmement précises (comme pour le condor empaillé), il sait donner l'essentiel. J'ai admiré qu'il nous leurre à chaque fois car il part du réel puis il décolle, sans doute comme lorsqu'il était enfant. J'ai apprécié l'humour, les personnages sont dans la désapprobation de la tournure incongrue que prend le récit, comme le coup de balai d'Adèle. Malgré toutes ces qualités, ça ne me parle pas, même si j'apprécie, c'est comme les tableaux de Chagall qui me sont étrangers bien que je lui reconnaisse du talent.
J'étais allée voir l'expo des œuvres graphiques de Schulz au Musée d'art et d'histoire du judaïsme qui m'avait emballée par les dessins et des fragments de texte, des phrases percutantes à forte prévalence d'érotisme, et cela m'a aidée à comprendre en filigrane les récits de ce livre.

Jacqueline
Je suis d'accord avec vous. J'ai eu du mal à le lire. J'ai lu Le Sanatorium au croque-mort, je n'en ai pas grand souvenir. Je suis éparpillée par ces nouvelles successives, je les trouve remarquables mais je n'entre pas dedans. Mais cependant il m'en reste des impressions fortes, c'est très curieux. Le rapport avec le père, c'est étrange, je suis intriguée. Est-ce comique ? J'ai l'impression que c'est son souvenir à lui quand il écrit.

Françoise D.
Je rejoins chacune de vous. J'ai apprécié certains passages, des images fortes, j'ai aimé "Les boutiques de cannelle" et "La bourrasque", mais j'ai décroché non seulement vers la fin, mais aussi à d'autres moments. Schulz est incontestablement un écrivain, il a une écriture singulière, un style... mais ce n'est pas suffisant pour (m')accrocher. Ce mélange confus d'onirisme, de fantasmatique, de fantasmagorique, c'est trop. En fait, les récits nous renvoient à l'auteur sur lequel on s'interroge, il intrigue, on a envie d'en savoir plus sur sa vie. La préface nous renseigne.

Liliane
Elle est pontifiante !

Françoise
Je ne connais pas ses dessins, mais la préface dit qu'il fait partie des démonistes, et je trouve que ça colle bien avec ses textes. Mais personnellement, j'ai du mal avec le fantastique, je suis trop terre à terre, et comme vous l'avez dit, il part de situations concrètes et dès lors qu'il s'en éloigne, ça m'agace, j'aurais préféré qu'il s'en tienne au réalisme et qu'il nous dise comment se termine l'histoire au lieu de partir en divagations, mais encore une fois, l'écriture est à la hauteur en général bien que je regrette l'abus d'adjectifs et de métaphores, cette espèce de logorrhée à la fin c'est gavant. Je n'ai pas compris pourquoi il en voulait tant à sa mère à propos du condor empaillé (?)

Liliane
Le père a fait des frasques et tout est recouvert pas une apparence de " tout va bien ".

Annick
C'est toujours sa mère qui est responsable de tout, c'est agaçant à la fin.

Françoise
Le père n'est pas épargné non plus...

Annick
Mais comme lectrice, je ressens de la commisération pour cette femme.

Françoise
Finalement, c'est Adèle la maîtresse de maison. C'est amusant de savoir qu'il a vécu avec deux femmes -sa sœur et sa cousine, je crois- qu'il a entretenues.

Annick
À la fin il évoque la présence d'une jeune femme à ses côtés. J'étais persuadée qu'il était homosexuel. Dans l'éducation talmudique il y a peut-être des influences qui nous échappent. C'est bourré de culpabilité.

Le 9 avril 1993, nous avions déjà programmé ce livre. Nous avons retrouvé nos avis dans nos archives papier, car à l'époque - il y a 13 ans donc - nous n'avions pas de site internet.

Jacques (1993)
Je me suis plutôt ennuyé, je n'ai pas terminé. Le style répétitif fait un peu procédé. Je ne vois pas où l'auteur veut en venir. Le livre est cependant émaillé de formules fortes. Mais c'est toujours un peu pareil et ce n'est pas suffisant pour m'intéresser.

Brigitte (1993)
C'est un livre difficile à comprendre. Le style est plaisant. J'ai été éblouie par la quatrième de couverture et la première nouvelle. J'ai beaucoup aimé la description du petit chien. Parmi les textes de la fin, j'ai aimé la description du modernisme (la physique abordé à la fin du 19ème et au début du 20ème), mais dans l'ensemble, c'est difficile à lire, comme une série de rêves récurrents, on ne comprend pas toujours. Je suis contente de l'avoir lu.

Sabine (1993)
Au début j'étais mi-amusée, mi-agacée par la pléthore d'adjectifs, choquée par la multiplicité des traducteurs : trois et en plus avec leur nom à la fin de chaque nouvelle, grrr. Cela ne me permet pas de faire la lecture que j'aurais aimé en faire : un roman ? Des nouvelles ? Un texte onirique en tout cas : le personnage du père est inquiétant. L'écriture est moderne pour son époque. C'est aussi inquiétant que Kafka. Comme dit Kundera, on n'a pas à tout comprendre. Ce livre m'a transportée. Je suis contente de l'avoir lu.

Monique (1993)
Je suis d'accord avec tout ce qui a été dit. Il y a des moments d'émerveillement, mais ça ne dure pas. Je suis vraiment entrée dans le monde de Schulz avec les oiseaux et les mannequins, c'est un univers très intéressant. Je ne marche pas dans les métamorphoses des personnages. C'est un univers particulier qui donne un sentiment d'étouffement. La folie du père m'a beaucoup amusée, c'est le seul qui a le courage de lutter contre l'ennui de cette ville de province. J'ai aimé le passage sur les tissus colorés. Je n'ai pas aimé du tout l'histoire de Nemrod. Je n'aurais pas lu le livre si ce n'était pas pour le groupe lecture. En conclusion, pour moi c'est un auteur qui avait des touches de génie, mais je n'ai pas été jusqu'au bout...

Christine (1993)
J'ai adoré. On a l'impression d'avoir la vision d'un enfant. Les membres de la famille sont tous très bizarres. Les autres, Adèle, les couturières, sont normales. Les descriptions à propos du père me plaisent. Cet univers d'enfant est très bien rendu. Le personnage du père est fascinant, qui secoue l'ennui de la ville de province. Ce sont surtout les portraits des gens qui me plaisent.

Muriel (1993)
Je n'en ai lu que la moitié. J'ai aimé tout le début, les descriptions de chaleur. J'ai adoré " Les oiseaux " ; j'ai aimé les dérapages dans le fantastique, par moment ça m'a fait quand même chier. Dans l'ensemble, j'ai bien aimé et le style ne m'a pas gênée.

Rozenn (1993)
J'ai vraiment détesté, et même pire, ça m'a déplu. C'est pas intéressant, mais je suis allée jusqu'en bout et j'en ai conclu que je suis maso. La préface est très compliquée.

Claire (1993)
Je crois que comme Rozenn parfois, je pourrais dire une chose et son contraire. J'ai apprécié certaines nouvelles. Sont-ce des nouvelles séparées ou une histoire continue ?... J'ai eu ras-le-bol du thème du père. La langue est très chargée... métonymies... synecdoques... c'est répétitif... ce sont peut-être des variations sur un même thème. Ce que je trouve extraordinaire, c'est ce vrai-faux fantastique, ce décrochage de la réalité. C'est un livre qui a une richesse et qu'il faudrait reprendre.

Claire (2006)
Je l'ai relu 13 ans plus tard, je ne me souvenais de rien ; je l'ai lu il y a un mois et je me souviens de pas grand-chose. Je l'ai lu en vacances et je pense que cela a contribué à bien m'immerger dans l'univers. Je trouve cette écriture étonnante. Mais, mais... d'où vient notre certaine réserve ? N'est-ce pas du fait que ce n'est pas vraiment un livre ? Il n'a pas été composé comme tel. D'où peut-être des déséquilibres, des répétitions. Ce qui m'a frappée en le relisant, c'est de découvrir mes pattes de mouche dans les marges et de les trouver étrangères, je les barrais au fur et à mesure : par exemple, j'étais exaspérée par les adjectifs alors que cette fois ils sont passés comme une lettre à la poste ; quant aux synecdoques, j'en ai pas vu la queue d'une. La préface apporte des infos, mais je trouve exagérée l'obsession sado-maso : à part les servantes... ? En tout cas, je trouve que c'est un écrivain qui vaut la visite. Je suis vraiment très curieuse de ce que va donner l'adaptation théâtrale que nous allons voir la semaine prochaine ; il sera difficile de ne pas adopter un parti-pris : grotesque, tragique ? Je vois du noir et blanc à la Kantor... à moins qu'il y ait des effets spéciaux, miam...

Quant aux dessins de Schulz, voici un site où l'on en voit plusieurs, plus toute une série d'analyses intéressantes :
http://www.espritsnomades.com/sitelitterature/schulzbruno.html



 

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Drohobycz, tranquille bourgade provinciale où Bruno Schulz vécut et enseigna le dessin, devient le lieu de toutes les terreurs et de toutes les merveilles : ses places, ses rues, la boutique familiale de draps et de tissus se métamorphosent.