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Lydie Salvayre
La compagnie des spectres
Point Seuil
Roselyne
Lydie Salvayre et sa Compagnie des spectres, c'est pas ma tasse
de thé. Je trouve l'ambiance de ce livre lourde, insupportable
et en même temps je le trouve tout à fait artificiel, une
sorte d'exercice de style. De mon point de vue, c'est mal de traiter de
cette manière un sujet aussi grave. On n'a pas le droit de s'en
servir pour assouvir des ressentiments personnels. Je ne veux pas tremper
dans ce genre de débat, que je trouve malsain. C'est justement
parce que je sais que certain(e)s l'ont beaucoup aimé, que je ne
veux pas avoir à entrer dans un débat à propos de
ce livre.
Manuel 
Après la lecture de Pitchipoï et la vision du film
Le pianiste de Roman Polanski, j'ai été vite pris
par le sujet. Ici, nous sommes dans l'envers du décor, les coulisses
de l'horreur : la France antisémite et vichyste. C'est un bon point
pour le livre qui nous dépeint une galerie de portraits les uns
plus atroces que les autres. C'est un choc en même temps qu'une
provocation (l'affaire Bousquet-Mitterrand).
Les personnages ont du corps, mais je ne me suis attaché à
aucun d'entre eux. Il n'y a pas d'identification possible ! Le livre est
une nouvelle variation de Entre mère et fille : un ravage.
A quand un livre au groupe lecture sur père/fils ou mère/fils
?...
Le style de la narration m'a beaucoup plu : très violent et direct.
Nous ne savons plus au bout d'un moment quels sont les personnages qui
parlent : j'ai été happé par ce tourbillon. La construction
est très savante, avec de nombreux flash back et contrepoints et
l'énorme atout du livre c'est que tout se tient. L'auteur nous
livre une uvre noire non dénuée d'humour et d'ironie.
Jacqueline
Comme Brigitte, je suis gênée. Par la violence, l'horreur
de ce qui est raconté. C'est insupportable, même si cela
recouvre une réaliaté historique. C'est un livre très
fort qui traduit bien l'enfermement de la mère et de la fille.
Mais c'est assez artificiel par moments, par exemple dans la mise en parallèle
de l'horreur de l'huissier et de la collaboration. La lecture est facile
et rapide : du coup, beaucoup de choses nous échappent. Aucun des
personnages n'est émouvant : l'identification est en effet impossible.
Le livre est bien fait, fait pour être dit.
Françoise Delphy
J'ai bien aimé La compagnie des spectres. Je suis en harmonie
avec ce livre, moi qui vis plus avec mes spectres (oncle, mère,
amie) qu'avec les vivants. La vindicte politique m'ennuie. La guerre,
nos lâchetés (à nous les Français) m'ont fascinée
il y a 20 ans, mais maintenant je sature. Je sors du Pianiste,
j'ai vue toutes les Shoah et je n'en peux plus. Dans Le pianiste,
seule la scène où il joue pour l'officier allemand m'a touchée,
elle était neuve. Le reste est beau, mais vu 100 000 fois. Chez
Lydie Salvayre, j'ai trouvé 3 ou 4 phrases percutantes, illuminantes.
Le reste, les insultes de la mère, l'ambiguïté de la
fille et l'indifférence de l'huissier, sont attendus.
Françoise Dubeillon
J'ai bien aimé ce livre qui m'a rappelé Uranus, avec le
thème de la collaboration. Comme le dit Manuel, c'est une symétrie
en creux de Pitchipoï. J'ai aimé l'exercice de style,
le double langage : langage de la mère/langage de la fille, langue
choisie/langue vulgaire ; ainsi que l'imbrication horreur/humour ; c'est
terrible et c'est drôle ; ça doit être bien au théâtre.
Les personnages ont une réalité, on les voit,
l'appartement aussi, alors qu'il n'y a aucune description. Lydie Salvayre
a vraiment une écriture. Je suis contente d'avoir rencontré
(l'écrit de) cette auteure que je ne connaissais pas.
Liliane
J'ai eu beaucoup de plaisir. J'irais bien voir la pièce qui en
est tirée, car la langue doit être porteuse. Elle est très
inventive, avec ses néologismes. J'aime l'insolence, dans les situations,
le langage : ça fait du bien ! La relation mère/fille est
pour moi fictive, elle n'existe pas. Je suis surtout sensible à
l'écriture.
Régine
J'ai beaucoup aimé et beaucoup ri. J'ai fait le parallèle
avec La vie est belle que j'ai détesté. Ici ce que
j'apprécie, c'est la dérision. Le parcours de l'huissier
crée l'avancée du livre. C'est racinien, avec une unité
de temps, de lieu, d'action. J'ai moins aimé la logorrhée
de la mère.
Katell
Je ne recommanderai pas ce livre. Toujours ce sujet de la deuxième
guerre mondiale !!! Je suis daccord sur la qualité de la
langue -une Céline au féminin-, sur la facilité de
lecture. Mais une belle langue ne fait pas un beau livre. Jai trouvé
intéressants les passages sur le culte du Maréchal quon
a oublié ou ignoré. Les trouvailles Pétain-Putain
sont marrantes.On ne croit pas à lâge de la fille.
Jattendais quelle viole lhuissier. Quant au sujet mère/fille,
il est rasoir...
Monique 
J'ai passé un bon moment de lecture. C'est dur, mais c'est drôle,
avec ce côté irrévérencieux et la lutte contre
tout ce qui est dénoncé. J'apprécie la dextérité
de l'écrivain qui joue avec les différents registres. Le
thème historique est en fait très actuel : la mère
devant la télé dit très justement que cette saloperie
existe toujours. Les relations grand-mère/mère/fille sont
touchantes, avec ces histoires très lourdes qui passent de génération
en génération ; la mère a complètement incorporé
l'histoire de sa propre mère. C'est bien de se perdre dans les
monologues, où l'on passe d'un personnage à l'autre. J'aime
bien l'histoire de l'huissier : en miroir de cet homme qui fait un inventaire,
la fille fait l'inventaire de ses histoires de famille. J'ai beaucoup
aimé la chute : on se demandait si on n'allait pas au meurtre,
meurtre de la mère ou de l'huissier.
Christine
C'est un livre dont j'aurais pu me passer. Je pense que j'ai été
gênée par le style trop "bien écrit", trop
recherché. La lecture est tellement fluide que rien n'a retenu
mon attention. Pas une fois je ne me suis arrêtée pour réfléchir
ou savourer. Je ne trouve pas ma place dans cette histoire en tant que
lectrice. Des choses m'agacent, comme par exemple lorsqu'il est expliqué
que Putain recouvre Pétain, Darnand et Bousquet. Pourquoi le dire?
Je préfère qu'on me laisse la liberté d'interpréter.
Les deux femmes, les trois en comptant la grand-mère, sont peut-être
folles mais admirables. Évidemment elles sont du bon côté
: résistantes. Comme par hasard dans la plupart des romans français
qui traitent de cette période, les personnages principaux sont
rarement collaborateurs. Du coup pour moi ce livre qui, on le sent bien,
se veut contre l'ordre, le bien pensé, la morale, est complètement
dans l'air du temps.
Loana
Je l'ai lu deux fois ; une première fois il y a quelques années,
où, immobilisée, je lisais un livre par jour : c'est le
seul dont je me souvienne, comme d'un livre extraordinaire. J'y retrouvais
mon rapport avec ma mère, avec ma fille. Sans place pour les hommes
C'est un livre délirant.
A la re-lecture, je vois les procédés, l'échafaudage.
J'ai lu plusieurs autres livres : La puissance des mouches, La
conférence de Cintegabelle, Les belles âmes, La
vie commune (extra !). Quelques conseils aux élèves
huissiers (super !).
Claire
J'avais lu le livre quand il est sorti et l'avait bien aimé : je
l'ai relu en pointillés pour ne pas me tartiner les longs monologues
de la mère. J'apprécie la virtuosité de l'auteur,
son humour. Elle n'excelle pas dans la distinction des voix, celles de
la mère et de la fille se ressemblent. Il ne se passe rien, il
y a une situation, point final : en cela, c'est une prouesse. J'ai été
gênée par des invraisemblances : que la fille ait 18 ans
me semble improbable, quand la mère évoque le diagnostic
qu'elle suppose que le psy fait à son endroit ne me semble pas
possible de la part d'une telle timbrée. La fin est too much :
bof.
Je n'aime pas comment l'auteur répond à des interviews en
décrétant la vérité sur son livre. Par exemple,
on lui dit de son livre qu'" on en parle comme du discours d'une
vieille femme rendue folle par l'assassinat de son frère par la
milice. " Et elle répond : " Oui, et là
on passe à la trappe la moitié du livre, et même,
si l'on veut, le livre entier ! Il s'agit d'un discours à deux,
d'une transmission, de mère à fille, de la révolte
et de la folie. " Ou encore : " On me dit que j'ai
écrit un livre sur la mémoire. C'est exactement le contraire!
La torture, la mort du frère, ce ne sont pas des souvenirs, mais
de l'actuel. " Je trouve cette attitude insupportable : il était
question que Lydie Salvayre soit invitée ce soir, heureusement
que ça ne s'est pas fait, ça aurait bardé ! Par ailleurs,
toujours dans des interviews, quand elle dit " j'ai reçu
une lettre d'un lecteur me reprochant d'avoir fait de l'huissier un vichyste,
alors que la monstruosité ordinaire des huissiers se suffit à
elle-même ", alors là : j'ai la haine !
Par contre, son projet m'intéresse, lié à la transmission,
quand elle dit que comme psy : " je vérifie chaque jour
dans ma pratique qu'une histoire familiale qu'on a essayé à
toute force de cacher, d'ensevelir, d'éliminer, finit par resurgir
d'une manière ou d'une autre. ". Enfin, je le rapporte,
bien qu'on s'en fiche un peu, le livre est le fruit d'une conversation
avec un vieux monsieur, dans un café près de chez elle,
place Edith-Piaf. D'abord, il a montré son matricule de déporté.
Ensuite, il a déversé sa bile, en évoquant son aversion
pour le " maréchal Putain. "
Sabine
Intelligent, séduisant, drôle, cynique, savoureux, fin: "pirouette
et cacahuètes"!
Annie Rouzoul, de Direlire, café littéraire de Marseille
La rumeur courait que la polémique allait être vive. Le lecteur
grincheux a été interrogé le premier. Il aime jauger
les uvres à l'aune de Rabelais-Montaigne. "Très
très ingénieux, a-t-il affirmé, la mine réjouie.
Le pacte fictionnel satirique fonctionne parfaitement dans un humour sanglant,
percutant, décapant. Roman-théâtre de structure classique:
unité de temps, de lieu et d'action. "
A côté de moi se levait une main agitée, très
grincheuse : "Long, long, long . Rien de nouveau, pas d'émotion,
trucs d'écriture. "Fait" au mauvais sens du mot."
Durant deux heures le micro passa de main en main. Certains dénoncent
l'invraisemblance. Qu'est-ce que la vraisemblance? L'apparence de vérité.
L'évidence doncques. A première vue.
Certains estiment qu'il y inadéquation entre le sujet et l'écriture
triviale. Triviale et pédante : oxymore..
"C'est un cri" lance l'une de nous qui se rappelle avoir chanté
"Maréchal nous voila" quand elle était petite
fille. Nous pourrions l'entonner et nous rions à la pensée
de la tête que feraient les clients d'en bas qui boivent le pastis.
Ce faisant, nous faussons compagnie aux spectres.
Andrée Hagège, de DireLire
Des chapitres inachevés, des phrases coupées de silences
inattendus, des suppléments à ce qui précédait,
nécessaires à notre compréhension, des inventaires
aux excès jubilatoires, des subjonctifs imparfaits savoureux, des
diatribes aux assonances et allitérations explosives... Un jeu
sur toutes les formes du langage transformé en système?
Bien sûr.
Pour Lydie Salvayre, semble-t-il, ces deux femmes inermes de La Compagnie
des Spectres n'ont que la parole pour se défendre: les mots, tous
les mots; depuis les jurons et les obscénités, "signe
de vigueur spirituelle", jusqu'aux termes savants, rares: aposiopase,
paralipomènes, prolègomènes, sycophante, figures
entéléchiques du mal...
Les phrases de grands penseurs, citées pour s'assurer de leur pouvoir,
les paroles trouvées dans les livres-maîtres, unique chemin
afin de préparer suppliques, attaques, défenses, cris...
autant pour la grand'mère préparant son discours à
Pétain, que pour la jeune fille Louisiane face à cet huissier
de marbre, figure de toutes les tyrannies, que pour la mère, Rose,
qui ne cesse de moudre sa vision de l'Apocalypse qui commença sous
le régime vichyssois avec le meurtre de son frère Jean.
Ma mère crache avec fureur toute sa haine contre les monstres fascistes,
haine qui l'a rendue folle. Folie que les docteurs en âmes "semblables
au Dr Donque (quel beau travail sur les noms propres) sont "infoutus"
de soigner, de même consoler. Son existence, vidée de tout
autre signification, n'a plus qu'un but: accuser les tueurs,meurtriers,
bourreaux, coupe-jarrets, éventreurs, chacals - elle n'est pas
en reste de mots- tous les assassins: ceux d'hier, ceux d'aujourd'hui,
ceux qui fomentent les crimes, ceux qui les commettent et tous ceux qui
en tirent profit.
Mère et fille vivent dans ce huis clos infernal, survivant avec
une bien maigre pension que Louisiane tente de gérer, elle qui
attend en vain la rencontre de l'amour dont elle ne connaît rien
hormis ce qu'elle en observe par une étude minutieuse des baisers
de cinéma.
Dond l'huissier est finalement jeté dehors... Nous ne sommes pas
optimistes. Que deviendront-elles? Comment ne pas entendre résonner
en nous ces paroles si lucides de Rose la démente, face à
ce déferlement de la violence visible partout dans notre monde;
dont il n'est pas possible d'être le témoin sans en être
atterré jusqu'à l'affolement? Les spectres nous entourent,
ils sont partout, affirme-t-elle. Lydie Salvayre nous laisse pantelants
après cette lecture où le "victimaire", l'huissier,
devient victime des deux femmes emportées par la démesure
de la situation qui déchaîne leurs rires avec leur rage.
Une dernière ligne d'espoir?
Lien vers le site de l'auteur: cintegabelle
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