Chronique sur Babelio par un personnage du livre

Cette critique ne sera pas objective, pour cause : c'est de mon univers qu'on parle ici. Je travaille dans cet hôpital psychiatrique et j'y suis viscéralement attachée. J'ai eu affaire à Madame Yon dans le cadre de ses recherches. Je suis citée page 69.

Je dirais que cet ouvrage est un mélange de récit de vie et de recueil de témoignages pour la plus grande part, et d'essai d'autre part. Bien que l'autrice soit chercheuse (cela on ne peut l'ignorer, c'est d'ailleurs le premier mot de la quatrième de couverture), Mon vrai nom est Elisabeth n'est ni le fruit d'un travail de recherche universitaire (même s'il a pu débuter comme tel) ni une enquête journalistique. C'est une recherche personnelle, orientée, c'est partial, parfois militant. Et c'est très bien, le texte est légitime en soi, il ne semble pas utile de lui accoler cette caution scientifique.
Voilà donc une première flèche : faire passer un essai autobiographique pour une étude. Le sujet me tient trop à cœur pour que je ne dise pas ce que je pense de la manière dont il est traité.

Ce sujet, la psychiatrie, n'est ni facile ni glamour, mais il est passionnant. Il est lourd de fantasmes, de clichés, hérités notamment de ces années sombres pour nos yeux d'aujourd'hui, accoutumés - et c'est tant mieux- aux notions de consentement éclairé, d'éthique. Il ne faut pas oublier que ces thérapies ont eu cours à une époque de désespoir thérapeutique, pour traiter des pathologies lourdes. Les neuroleptiques, qui n'arrivent qu'à la fin des années 50, mettent fin à ces pratiques qui ont, c'est indéniable, parfois servi une idéologie toute patriarcale à but de contrôle social. Les quelques pages consacrées à ce sujet, qui prennent donc la forme d'un essai, sont très intéressantes.

Il est fort probable qu'Elisabeth en ait été une victime, et il est compréhensible que cela ait eu des répercussions sur les générations suivantes et en particulier sur les femmes. La psychogénéalogie est aussi, en soi, un sujet passionnant. Pour cet aspect du récit je n'ai rien d'autre que de la tendresse et du soutien pour son autrice. Je ne peux que valider la démarche, je la comprends. C'est ce qui fait que je traite avec beaucoup d'attention, alors que ce n'est pas dans mes attributions, les demandes telles que celle qu'elle m'a faite, d'accéder au dossier de son arrière-grand-mère. Je lui ai transmis tout ce que j'avais pu trouver, et j'ai autorisé les archives départementales à transmettre le reste. Preuve que nous n'avons rien à cacher, qu'il n'y a pas de volonté de garder ces témoignages potentiels sous une chape de plomb. Faites parler les anciens dossiers médicaux ! Si j'étais chercheuse je le ferais moi-même.

J'en arrive au plus gros reproche que j'ai à faire : cette complaisance à faire dans le négatif, le soupçonneux, le crasse, le dérangeant. Il y a une volonté de violenter le lecteur, de susciter le dégoût, le rejet. Comme une vengeance.

En témoigne l'excès de descriptions plus péjoratives les unes que les autres, et ça commence dès la page 45 : “(...) je pénètre dans les plaines de Beauce. Chaque village a un nom affolant. Je les ai tous oubliés. Sur le moment, ils me font l'impression d'une succession de synonymes du mot Déprime. Je ne parviens pas à les retrouver sur la carte (...)”. Au passage merci pour ce dédain tout parisien (situé à une heure de la capitale et limitrophe d'Orléans, Fleury-les-Aubrais n'est même pas situé en Beauce, mais bon, ça plante le décor voulu).

Le poste de garde de l'hôpital est une “conciergerie soupçonneuse”, la personne qui s'y trouve est “peu amène” et “hostile” ; Daniel, l'ancien employé qui l'accompagne dans sa visite de l'hôpital, a un “menton perdu dans des bajoues imposantes” ; la cousine de Daniel est “une dame vigoureuse dont la voix porte” (autrement dit une poissonnière), et elle porte “un chemisier rose au col en dentelle qui détonne curieusement avec le personnage” ; Roseline, une autre ancienne employée, qui l'accueille chez elle, est décrite comme usée, minuscule et sonore, par analogie avec ses deux Jack Russell ; les couvertures sur son canapé ont des “couleurs criardes” ; elle a nécessairement jeté les photos qu'elle avait de cette époque “au milieu des pots de yaourts, des restes de viande, des couches souillées de bébé” (que Roselyne n'a pas donc c'est vraiment pour la plaisir de donner une image sale).

Sur l'hôpital, dont les bâtiments sont, il fallait s'y attendre, “de couleur triste” alors qu'ils sont d'un gris/beige tout à fait classique, les bâtiments d'origine datant de 1913 ont même un liseré de bois bleu-vert près de la toiture, quant aux bâtiments plus récents ils arborent différentes nuances de vert vif (que personnellement j'aurais qualifié de criard, pour le coup) qui semblent avoir échappé à son regard critique; “(...) le cimetière et la fosse septique, tous deux engloutis depuis longtemps par la forêt qui environne le site (...) ce lieu ne trouve (...) sa véritable raison d'être que dans la mort ou dans la merde” : là on tombe complètement dans le fantasme scatophile. le cimetière est entretenu, fleuri à la Toussaint, j'y emmène moi-même régulièrement des familles qui, comme Adèle Yon, ont retrouvé la trace d'un ou d'une aïeule, il est beau comme peut l'être un cimetière ancien, et il est visitable lors des Journées du Patrimoine. Quant à la “fosse septique” il s'agit d'une station d'épuration, l'hôpital fonctionnant comme un village ; elle n'est absolument pas désaffectée ni engloutie par la forêt, elle sera même bientôt phytosanitaire. Quand Adèle Yon y est venue en 2023, la forêt d'Orléans était déjà, et ce depuis des décennies, contenue de l'autre côté de la clôture qui ceint le site.

Les archives départementales du Loiret en prennent aussi pour leur grade, elles sont “une excroissance moderne accolée au couvent des Carmes d'Orléans, une verrue en crépi blanc avec trois fenêtres en PVC directement accrochées aux vieilles pierres de la chapelle”.

Tous ces propos n'ont d'autre objectif que d'assombrir encore et toujours le tableau. Ça n'aurait en effet pas servi le propos de parler de ce vaste parc, paisible, entretenu, fleuri, peuplé d'arbres centenaires et d'essences remarquables, ponctué de tables de pique-nique, de sentiers sensoriels, et même d'œuvres d'art. Encore une fois, voulu ainsi dès sa conception, entre champs et forêt, pour aider au rétablissement des malades.

Dans le même ordre idée, les propos tenus par Daniel et Roseline sont retranscrits mot pour mot, Adèle Yon collecte avec un évident et malsain plaisir leurs anecdotes croustillantes et scabreuses sur une époque révolue : les papiers de beurre léchés par les patientes pour agrémenter la soupe, mais aussi les cafards, les excréments raclés, la maltraitance insupportable par un personnel non qualifié, juste bon à jouer les garde-chiourmes. le tout dans un langage familier voire grossier (“je t'en fous”, “elle n'était pas si couillonne que ça”), en clair Daniel et Roseline passent pour beaufs de service, les Tuche, les vulgaires provinciaux (je ne sais ce qu'ils penseront de cet ouvrage d'ailleurs), par contraste avec une parisienne intellectuelle issue d'un milieu bourgeois catholique. Encore une fois pour servir une image toujours plus dégradée du monde de la psychiatrie.

La même Roseline qui dit de la sectorisation, arrivée dans les années 1970, qu'il “fallait faire de la place”, “faire le vide”. Dans la bouche de l'autrice, ça devient “exclusion définitive des malades anciens”. C'est bien mal connaître la philosophie qui entoure la sectorisation. Il ne s'agit pas de laisser les patients sortir et se débrouiller par eux-mêmes du jour au lendemain parce qu'on ne veut plus d'eux, il s'agit de “déshospitaliser”, de soigner à l'extérieur, parce qu'on a justement pris conscience que l'hôpital lui-même pouvait être délétère, facteur de chronicité ; on veut soigner le malade au plus proche de son lieu de vie, de son travail, de son entourage, afin qu'il puisse rester inséré dans la société. C'est l'ambulatoire : des CMP, des hôpitaux de jour, il y en a dans tout le département. C'était un énorme progrès et une vraie rupture avec les anciennes pratiques, pas une cruauté de plus de la part des psychiatres.

D'un point de vue littéraire, je trouve le style tantôt pompeux, avec des tentatives poétiques maladroites (“Plusieurs fois durant cette année, je me coucherai de nouveau dans ce lit devenu trop petit et dont mes pieds émergent, rabattrai sur moi le couvre-lit qui, en m'enveloppant, m'intègre au grand organisme jaune de la pièce et m'endormirai les yeux tendrement posés sur les cartons, chemises, dossiers, le cœur déjà gros de leurs paysages à venir.”)

Tantôt plombé par des détails ineptes (“Je tire une chaise (je téléphone habituellement debout), émets une légère expiration au moment où je m'assieds, prends un carnet et bascule, sans un mot, dans une autre écoute. Seul parfois, alors que ma tête, presque en continu, tressaute légèrement de haut en bas, un bref son d'approbation émerge de ma gorge“ ; “Je prends les oignons que mon grand-père me tend. Je les coupe en deux, en pose la face plate contre la planche, place mon couteau à leur extrémité (pas du côté de la racine, de l'autre côté) et la pointe inclinée vers le bas, le poignet souple, j'entame un mouvement de va-et-vient proche de celui du piston d'une locomotive. Je découpe les oignons en tranches méticuleuses.” ; ou encore, au sujet des archivistes, “leur cerveau s'apparente à un plateau de flipper dans lequel la boule de plomb, emportée par la gravité, rejoint nécessairement le ventre de la machine nonobstant les obstacles qu'elle rencontre sur son passage”.

Tantôt carrément sordide avec par exemple ce parallèle entre la boucherie et la chirurgie, les gestes décrits avec une précision obscène, sa passion pour la découpe du porc : “le radius cubitus, l'humérus qui crissent quand je les touche, preuve que je ne leur laisse que peu de chair autour”, “Séparer la gorge, à la texture visqueuse et molle”... Plus de deux pages de descriptions de boucherie pour arriver à “Je me demande si la lobotomie a une odeur”.

En conclusion :
J'aime l'analyse faite par l'autrice du parcours de son arrière-grand-mère et par extension, de l'histoire familiale. Il y a en effet quelque chose d'utérin dans cette piscine. Il y a en effet quelque chose qui se joue chez les femmes de cette famille et qui tient certainement son origine dans l'histoire d'Elisabeth. C'est un bon sujet de livre.

J'aime la réflexion lancée sur la pratique de la lobotomie comme moyen de coercition, moyen de domination et de maîtrise sociale au service d'une société patriarcale. C'est un excellent sujet d'essai ou de thèse.

Mais je déteste que ce livre soit un prétexte pour taper encore sur la psychiatrie, déjà sinistrée, stigmatisée à la fois par les politiques publiques et le manque de moyens, par les médias (on lit encore partout “interner” au lieu d'"hospitaliser", “évader” au lieu de “fuguer”, voire “asile”, et donc par le grand public qui n'a que peu d'occasions d'entrevoir la réalité.
Je travaille dans un hôpital psychiatrique plus que centenaire, qui ne s'est jamais appelé “asile” mais “établissement psychothérapique” par la volonté même de son créateur, qui a toujours prôné l'ouverture, qui a été précurseur dans la lutte contre les pratiques asilaires (même si elles ont eu la peau dure), et j'en suis fière. J'ai la prétention de croire qu'à mon échelle je participe à lutter contre la stigmatisation.
Ce livre plein de colère, de rancœur, je le prends comme une gifle non méritée.

J'ai globalement eu l'impression que l'autrice mélangeait tout. À la fin du livre on sait qu'elle est chercheuse, arrière-petite-fille de schizophrène et cuisinière avec une spécialité en charcuterie. Elle a littéralement écrit avec ses tripes. Vomi reçu 5/5.
On a compris qu'elle a accompli un devoir de mémoire et satisfait un besoin de se libérer de cette histoire familiale pesante.
On se rappelle que la psychiatrie d'après-guerre a fait des dégâts.
On oublie complètement le travail de tous ceux qui œuvrent tous les jours pour la santé mentale.
Il manque un rayon de soleil dans ce sombre tableau. Pourtant il n'y a pas d'ombre sans lumière.

Vous me pardonnerez, Adèle, j'ai moi aussi écrit cette critique avec mes tripes, et maintenant j'ai une poussière dans l'œil.


Magali Coudray qui a pour pseudo Bill_veuzay sur Babelio apparaît en effet dans l'organigramme, comme assistante du directeur de l'EPSM de Daumézon (Établissement Public de Santé Mentale Georges Daumezon), situé à Fleury-les-Aubrais.
Elle a été aussi écrivain public, comme le précise sa présentation sur journaldunet.com.

Sur Babelio => sa chronique ici recopiée.

Dans le livre => le passage où elle est citée.


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