"Histoire d'un fait divers", Réginald Martel
La Presse (quotidien québécois), 22 septembre 1991

 

Ce que Mme Suzanne Jacob conçoit très bien ne s'énonce pas toujours clairement. Les moins subtils de ses lecteurs, dont je suis certainement, ont dû parfois s'égarer malgré eux dans un flou poétique qui les privait, non pas d'une prose somptueuse, car telle écriture affiche fortement ses grâces, mais plutôt de l'intelligence suffisante du propos de l'œuvre. La transparence des personnages et des situations était lacunaire ou au moins occultée par des références fuyantes.

On peut comprendre qu'un écrivain mette dans son œuvre une vision du monde puisée dans le vaste répertoire de l'aventure humaine, réelle et rêvée. Les êtres, les faits et les dits de toutes époques et de tous lieux sont ainsi conviés à contribuer, par le jeu de la fiction, à la genèse d'un jamais dit, d'un jamais dit ainsi

Mme Jacob, toute son œuvre en témoigne, n'est pas de ces écrivains qui empruntent un sujet ici, une recette là, pour finalement imiter, en moins bien parfois, ce que d'autres ont fait. La légitimité de son écriture me paraît fondée, dans une mesure non négligeable, sur son originalité. Cela demande tout de même que l'écrivain - celui qui sait - nous tende un peu la main.

Un débat actuel

Dans son plus récent roman, l'Obéissance, l'originalité n'est pas sacrifiée; la bonne surprise, c'est cette clarté à laquelle Mme Jacob consent enfin. On la trouvera même dans la construction de l'œuvre, où cœxistent pourtant plusieurs formes narratives et plusieurs intrigues, les unes et les autres s'imposant naturellement, par stricte nécessité interne.

De même, les dialogues ont cette couleur et cette tonalité qui appartiennent un peu à la langue du théâtre et à celle de la vie, capable de donner à entendre à la fois la parole et son contexte non verbal, à la fois ses contenus explicites et suggérés.

Le titre du roman est bref et éloquent. Il rappelle le débat, assez ancien mais toujours actuel, sur la responsabilité des personnes qui exécutent les ordres de ceux qui les dominent hiérarchiquement.

C'est à l'obéissance, quand elle est une des conditions de la barbarie, que nous devons les génocides de ce siècle; c'est aussi, souvent, l'obéissance qui détruit, corps ou âme, parfois les deux, non pas des peuples entiers mais des individus. Ces drames qu'on appelle petits, parce qu'ils atteignent des individus, sont consignés dans les journaux sous la rubrique des faits divers. Les lirait-on pour se distraire de ses propres culpabilités ?

Mort d'une enfant

Il n'y a pas de petit drame, nous avertit Mme Suzanne Jacob. La mort d'un enfant est un drame absolu, un stigmate ineffaçable sur le visage de l'humanité. Nous ne pensons pas, comme les Grecs, qu'une faute grave dépasse tellement la capacité d'un individu qu'il faut l'assumer collectivement; et nous n'avons pas, comme les Grecs encore, des dieux complaisants à qui refiler la responsabilité. Des parents pêchent contre la vie, contre celle-là même qu'ils ont donnée, et la justice prend la relève. La victime existe, le crime est avéré, il y aura un coupable ou il n'y en aura pas.

Une enfant est entraînée dans la mort par sa mère. Elle marche dans l'eau, elle avance encore, sa mère l'encourage, bientôt on ne verra plus la fillette, bientôt elle sera noyée. Elle s'appelait Alice. L'obéissance tue et la révolte n'est pas à la portée de tout le monde.

L'avocate Marie Cholet défendra cette mère qui aimait sa fille comme elle le pouvait, c'est-à-dire mal, que sa fille aimait du mieux qu'elle pouvait, pour ne pas déplaire, pour être aimée si possible, pour avoir moins mal d'être. La justice des humains décrétera l'innocence de la mère.

Le confort coupable

Pour l'avocate, qui voulait perdre cette cause plus que toute autre, rien ne sera plus pareil. Elle se sait désormais du mauvais côté de l'humanité, parmi la foule de ceux que la révolte n'atteint jamais, au cœur de leur confort et de leur indifférence.

Le sujet central de l'Obéissance, la responsabilité, est somme toute assez intellectuel. Il restait à le situer dans un contexte proprement romanesque, plus touffu et plus complexe, où on verrait des êtres de chair et de sang se chercher, se rencontrer, s'aimer, se mentir et se fuir.

Mme Suzanne Jacob a su, sans qu'on ait à soupçonner la science et la technique que cet art exige, créer des personnages dont aucun n'est réduit à une simple caricature, qui ont chacun une fonction nécessaire dans l'économie de la fiction. Dans ce roman riche de formes et de contenus, tout comme dans certaines œuvres récentes de Mme Marie-Claire Blais, on redécouvre avec émotion que l'art et la morale ne sont pas des valeurs incompatibles.

L'OBÉISSANCE, Suzanne Jacob. Roman, 256 pages, éditions du Seuil, Paris, 1991.


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