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ON DIRAIT que les personnages de Suzanne Jacob sont en train de rêver et qu'ils courent, les cheveux au vent vers la conscience de l'être et la liberté. Dans le lointain, il y a les entraves du passé et de la famille dont on voudrait bien se débarrasser. Mais le passé s'obstine et la famille, morte ou vivante, ne décolle pas. L'obéissance traite, plus que tous les autres romans de Suzanne Jacob, de la liberté dans un monde où les valeurs sont si confuses qu'on ne pense même plus à réagir sainement face à l'abus de pouvoir le plus patent. L'écrivain ne prend pas de faux-fuyant. C'est le ton incantatoire et lyrique. Dès les premières pages du livre, il s'agit de sauver un enfant dont on abuse. Comment ? Tout simplement en appelant la police mais c'est un geste très difficile à faire car, dans ce monde confus, personne ne voit, personne n'entend, personne ne parle. "Est-ce que j'ai l'air d'une délatrice ? Aurais-je une âme de donneuse ? Est-ce que c'est mon affaire ?" se demande la narratrice. Toute la première partie du roman de Suzanne Jacob est une méditation sur le thème grave et angoissant de la responsabilité personnelle. Il en va des grandes choses comme des petites car "des milliers de petits pactes jolis, gentils, innocents forment un grand désert de silence où les petits couples de l'horreur trouvent le champ libre", dit l'écrivain qui n'est pas dupe des apparences. Le grand défaut de l'être humain est de manquer de jugement personnel. Il manque aussi beaucoup d'imagination. On voit que la romancière n'a pas choisi un sujet facile mais la conviction de son style emporte presque toujours l'adhésion. L'Obéissance est justement l'histoire de deux "petits couples de l'horreur". Le premier est celui de Florence et d'Hubert, le second celui de Marie et de Jean. Au premier coup d'il, rien n'est plus différent que ces deux couples. Le premier est formé de gens simples, le second de professionnels. Chacun a les problèmes de son clan mais tous les deux répètent avec accablement les us traditionnels. Ils sont obéissants. La merveilleuse réussite de Suzanne Jacob est de nous faire pénétrer au plus profond de l'âme obscure de ces personnages où toutes les ignorances et toutes les conventions convergent pour nourrir le drame. Mais il y a beaucoup de choses dans ce livre qui n'est pas facile à suivre à cause de sa construction compliquée. Comme tableau de genre, l'histoire de Florence et d'Hubert est terrible et l'écrivain y met toute sa veine satirique qui est grande. Robe blanche, Cadillac de louage, tuxedo du marié, et voyage de noces, tout y est. Florence et Hubert forment un petit couple de banlieue avec la belle-mère obligée. Puis les enfants arrivent, un garçon et une fille, après les trois postes de télévision. Hubert est un père absent. Florence est une mère abusive qui torturera psychologiquement et physiquement ses enfants sans que personne ne puisse rien trouver à y redire. Ce que Florence ne peut pas se pardonner, c'est qu'elle a été danseuse nue afin de se constituer un petit magot. Même son mari la fait danser nue devant leur lit pour s'exciter. Pourtant Hubert n'est pas un mauvais garçon. Son ignorance est crasse et il agit selon sa nature qui est vulgaire. L'obéissance est incarnée par le personnage le plus touchant de ce livre, la petite Alice que Florence conduira lentement au suicide. C'est à cet instant-là qu'intervient le second couple car Marie Cholet est avocate. Elle a été saisie du cas de la petite Alice et elle a réussi à faire acquitter Florence sous prétexte que cette dernière est une débile légère et, qu'après tout, elle n'a pas perpétré d'actes circonstanciels qui auraient causé la mort de la petite Alice. C'est au tour du second couple, Marie et Jean, qui voyagent de Rome à Paris et habitent le centre-ville. Le décor change, les attitudes et les mots aussi mais c'est la même chose dans le fond. On coupe les cheveux en quatre avec son mari et on se torture pour savoir qui trompe l'autre. Est-ce qu'on s'aime encore vraiment ? Ne vaudrait-il pas mieux se quitter ? Enfin les mille et une niaiseries des couples qui servent à oublier que le monde souffre et qu'on est mal dans sa peau. Pour Marie toutefois, la situation est un peu différente à cause de Florence dont elle a dû reconstruire le passé pour la défendre en justice. C'est, pour elle, le début de la grande interrogation. Son mari, qui la trompe, veut absolument avoir un enfant car il est "des obligations maritales" de la femme de donner des enfants à son mari. Confrontée à la terrible aventure de la petite Alice et de Florence, elle refuse absolument parce qu'il lui semble qu'elle pourrait être une autre Florence et qu'elle se vengera sur eux de sa propre souffrance. Il y a beaucoup de mères réticentes dans le roman québécois contemporain. Mais que peut-on contre la nature ? Ce sont bel et bien les femmes qui portent les enfants. D'ailleurs, c'est un peu mélodramatique car, "lorsque l'enfant paraît" les parents sont généralement de bons parents. Pour une raison ou pour une autre, Suzanne Jacob a beaucoup de choses à dire sur les mauvaises mères et sur l'enfance terrible des petites filles. Elle a ses opinions. L'obéissance est ce qu'on exige des empêche de penser par elles-mêmes et de devenir de vraies femmes. Il faut que les petites filles rompent le cycle de l'obéissance et apprennent à parler aux autres en mentant et en se mentant le moins possible. Dans l'imagerie de Suzanne Jacob, le signe du mensonge féminin se manifeste dans le vernis à ongles que les femmes sont obligées de porter jusque dans la tombe, et dont les teintes, révélatrices pour qui sait lire, vont. du rose nacré au rouge le plus violent. L'obéissance n'est pas un livre gai. On aura une image plus souriante de Suzanne Jacob en relisant son premier roman Flore Cocon (1978), qu'on vient de republier en livre de poche. Flore Cocon, une jeune femme, est serveuse et " prend la vie comme une mascarade ". Il y a des jolis garçons, de belles femmes en robe de soie qui ornent leur salon de chrysanthèmes. Mais c'est le même thème de la conquête de la liberté individuelle quand on est une femme, c'est le même thème de l'amour sororal qui s'incarne sous les traits de Julie dans Flore cocon comme dans L'Obéissance. Il a fallu 13 ans pour que les chrysanthèmes se fanent et que le style léger et ironique de Suzanne Jacob (qui, somme toute, vient de Marie-Claire Blais et qui a donné naissance à des écrivains comme Anne Dandurand) se transforme en giclées de plomb. L'Obéissance,
Suzanne Jacob, Seuil, Paris, 1991. Retour à la page Suzanne Jacob de Voix au chapitre |