HISTOIRE DE LA TRADUCTION ET DE L'ÉDITION

Pourquoi la première traduction de Pierre Guillaumin est-elle tronquée ? Voix au chapitre vous dévoile tout...

Un choix éditorial de Stock en 1997
Lorsque Stock acquiert les droits du roman d'Edward Abbey The Monkey Wrench Gang
en 1997, l'éditeur ne veut pas publier un texte de 500 pages d'un auteur encore très peu connu en France.
Le roman original est long, foisonnant, digressif, et mêle satire, écologie radicale et burlesque.
À l'époque, ce type de littérature américaine n'est pas encore identifié comme "nature writing".
Stock apprécie donc une version abrégée, plus "vendable", plus "littéraire", moins pamphlétaire. Les pratiques d'allégèment n'étaient pas rares...


Une traduction adaptée au marché français

Le titre choisi - Ne meurs pas, ô mon désert - est déjà un signe : on cherche à romancer et adoucir un texte jugé trop anarcho-écologiste pour le lectorat français de l'époque.
La coupe vise à :
- réduire les passages satiriques très américains
- supprimer des digressions politiques
- resserrer l'intrigue autour du quatuor écoterroriste
-éliminer certains excès stylistiques d'Abbey (volontaires, évidemment).
Ce n'est pas une censure politique, mais une normalisation littéraire.

Pour ce qui est du titre, Ne meurs pas, ô mon désert, le traducteur aurait eu l'accord de l'auteur : un titre tiré d'une citation mise en exergue :
"... mais, ô mon désert,
ta mort est la seule que je ne puisse pas supporter.
Richard Shelton"

Gallmeister rachète les droits en 2006… mais ne peut pas encore publier l'intégrale car :
- les droits liés à la traduction existante appartiennent à Stock
- refaire une traduction intégrale nécessiterait un nouvel accord avec les ayants droit américains
- et un investissement financier important pour un éditeur encore jeune.
Résultat : Gallmeister republie la version Guillaumin, mais sous le titre original Le Gang de la clef à molette, avec une préface de Robert Redford.

La traduction intégrale n'arrivera qu'en 2013
Lorsque Gallmeister obtient enfin les droits pour une nouvelle traduction, il confie le texte à Jacques Mailhos, qui restitue :
- l'humour ravageur d'Abbey
- les digressions politiques
- les passages techniques
- la verve anarchiste
- et l'ampleur du roman original.
C'est la première version complète publiée en français.

Les catégories de passages supprimés

La traduction Guillaumin (1997 et 2006) supprime ou réduit principalement :
Les digressions politiques et anarchistes
Abbey développe longuement :
- des critiques du capitalisme extractiviste
- des attaques contre les bureaucraties fédérales
- des réflexions sur la désobéissance civile
- des monologues intérieurs rageurs ou ironiques.
Ces passages sont souvent écourtés ou supprimés.

Les descriptions naturalistes très détaillées
Abbey adore :
- la géologie
- les plantes du désert
- les lumières changeantes
-les phénomènes météorologiques.
La version tronquée condense ces descriptions, parfois en supprimant plusieurs paragraphes.

Les apartés humoristiques ou satiriques
Abbey pratique un humour :
- burlesque
- absurde
- volontiers outrancier.
Plusieurs de ces apartés disparaissent, probablement jugés "trop américains" ou "trop longs".

Les passages techniques sur le sabotage
Le roman contient :
- des explications sur les bulldozers
- des détails sur les explosifs
- des considérations mécaniques.
Certains segments techniques sont adoucis ou supprimés, sans doute pour éviter un ton trop "manuel de sabotage".

•Les portraits secondaires
Certains personnages secondaires bénéficient, chez Abbey, de portraits rapides mais savoureux.
Dans la version tronquée :
- ces portraits sont raccourcis
- ou fusionnés
- ou supprimés.

Des exemples de passages coupés

•Le long monologue intérieur de Doc Sarvis sur l'Amérique moderne
Dans l'original, Doc développe une tirade satirique sur :
- la publicité
- la surconsommation
- la destruction du paysage
- la bêtise bureaucratique.
Dans la version tronquée : monologue réduit à quelques lignes, supprimant la dimension pamphlétaire.

•Les descriptions du désert autour de Moab

Dans l'original, Abbey décrit :
- les mesas
- les canyons
- les couleurs du soir
- les formations rocheuses.
Dans la version tronquée : plusieurs paragraphes supprimés, remplacés par une phrase synthétique.

•Les digressions de Hayduke sur la guerre du Vietnam
Dans l'original, Hayduke évoque :
- ses souvenirs traumatiques
- sa vision de la violence
- sa méfiance envers l'État.
Dans la version tronquée : segments entiers supprimés, ce qui atténue la dimension psychologique du personnage.

•Les passages techniques sur les bulldozers
Dans l'original, Abbey détaille :
- les modèles de machines
- les faiblesses mécaniques
- les méthodes de sabotage.
Dans la version tronquée : coupes nettes, parfois plusieurs pages.

•Les scènes comiques secondaires
Exemples typiques :
- un ranger particulièrement stupide
- un touriste grotesque
- un dialogue absurde dans un bar.
Dans la version tronquée : élagage systématique de ces scènes, qui contribuaient pourtant à la tonalité satirique.

•Le final : certaines digressions supprimées

Sans rien révéler du contenu : le dernier tiers du roman est resserré, avec des suppressions de passages contemplatifs ou réflexifs.

Effet global des coupes
La version tronquée :
- réduit la dimension politique
- atténue l'humour
- lisse la radicalité
- accélère le rythme
- affaiblit la profondeur psychologique
- réduit la présence du désert comme personnage.

La version intégrale de la traduction de Jacques Mailhos (2013) restitue :
- la verve anarchiste
- la densité descriptive
- la satire sociale
- la complexité des personnages.

 

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