Le snobisme et Proust


Le snob s’illusionne et passe son temps à s’abîmer dans la projection qu’il a lui-même fabriquée. Or il n’y a pas plus lucide que Proust. Son intelligence lui a fait reconnaître très tôt les pièges et les leurres incessamment produits par le snobisme. Son sens de l’observation et de l’analyse lui révèle aussi que le snobisme n’épargne aucune classe sociale, des domestiques (Françoise) aux aristocrates (Mme de Gallardon, la duchesse de Guermantes elle-même), en passant par les bourgeois (Legrandin, Bloch, Cottard, Verdurin). Seul peut-être le romancier est-il capable de tirer son épingle du jeu car, destiné à observer et à accumuler un savoir au service d’un but supérieur, il ne peut être aussi « naïvement snob » que les autres. Dans Jean Santeuil, écrit entre 1896 et 1900, le narrateur, conscient qu’il lui faut quitter le monde où il s’est trop complu, dessine, dirait-on, le programme de la future Recherche :

Cette société sera pour moi un sujet de peintures que je ferai sans ressemblance si je les fais sans modèle. Combien ces vices spéciaux qui sont la flore psychologique spéciale à cette région spéciale de la vie et du monde qu’on appelle le monde, sont intéressants pour un psychologue, et la fleur la plus vénéneuse, mais aussi la plus répandue dans cette terre pourrie, le snobisme !

Trop clairvoyant pour ne pas distinguer la « vanité » et le « péché intellectuel que représente le snobisme, trop honnête pour ne pas reconnaître sa faiblesse à tomber dans certaines de ses chausse-trappes, trop lucide pour n’y pas voir un aveuglement et la menace « d’une interruption momentanée dans l’exercice du goût », Proust va se servir du snobisme comme d’une arme et d’une lunette à travers laquelle déchiffrer la société. Pour mériter l’épithète de snob, il eût fallu que Proust crût à la société comme à un système hiérarchique légitime ou valide – à la façon, mettons, de Balzac, si respectueux de l’ordre et de l’échelle sociale. Or Proust passe son temps à en démontrer dans son œuvre l’inanité et la dimension factice. C’est pourquoi sa démystification des salons est si désaliénante et désinhibitrice, et je parle en connaissance de cause : elle n’est indexée à aucune croyance aux supposées valeurs du monde. Parvenu à une forme de détachement dans la réclusion, Proust va s’appliquer à relire sa vie mondaine en auscultant la puissance créatrice du snobisme. En 1916, il écrit ainsi à Lucien Daudet :

Oui, j’en suis certain, pour la découverte esthétique des réalités, il faut se mettre en dehors d’elles, et par exemple savoir ne pas être Parisien quand on parle de Paris comme ton père [Alphonse Daudet] a su délicieusement et terriblement ne pas être du Midi quand il parlait du Midi. Si tu me permets de comparer un instant un ver de terre à l’Himalaya, j’ai toujours eu soin, quand je parlais des Guermantes, de ne pas les considérer en homme du monde, ou du moins qui va ou a été dans le monde, mais avec ce qu’il peut y avoir de poésie dans le snobisme. Je n’en ai pas parlé avec le ton dégagé de l’homme du monde, mais avec le ton émerveillé de quelqu’un pour qui ce serait très loin, sans cela on fait du […] et même pas.

De nombreux ouvrages ont rapproché le snobisme de la théorie de l’amour dans la Recherche. Or Proust ne s’intéresse pas à l’amour, mais à la jalousie, car elle est le moteur de l’imagination, dont il aurait pu dire avec Baudelaire qu’elle est « la reine des facultés ». Il n’y a pas d’étreintes dans la Recherche, ni aucun moment tendre entre amant·es, mais une suite de phantasmes et de délires érotiques. Odette, Morel et Albertine sont, respectivement, des créations de la jalousie de Swann, de Charlus et du narrateur. De même, Proust ne s’intéresse pas plus au faubourg Saint-Germain, mais au snobisme qui met en branle des univers entiers, excite mille chimères, détermine jouissances indicibles et blessures mortelles. Le snobisme serait en réalité à la mondanité ce que la jalousie est à l’amour : une machine à délirer, l’équivalent de la lanterne magique de l’enfance, cette usine à projections et à rêves.

Laure MURAT, Proust, roman familial
Robert Laffont, 2023, p. 116-119


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