Proust et la descente de police


Marcel Proust visait juste, à moins qu’il ne parlât déjà en connaissance de cause. C’est ce que révèle le dossier des archives de la police sur « Le Cuziat Albert », dont les activités ont été dénoncées, comme dans 99 % des cas, par une lettre anonyme. Celle-ci a été envoyée le 10 janvier 1918 pour alerter les autorités sur les « boîtes de la rue Godot et de la rue des Arcades [sic], où le tenancier attire et procure des jeunes gens, soldats, marins, et où des officiers amateurs, comme des civils, viennent faire une noce ignoble ».

De ces lettres qui arrivent en abondance sur les bureaux des commissariats, souvent signées « un citoyen honnête », « un père de famille respectable » – autant de clients de Jupien –, la police en général se méfie et note en marge qu’elles émanent la plupart du temps d’une concurrence jalouse ou d’élucubrations difficilement vérifiables. Par ailleurs, quelles poursuites entreprendre ? On le sait, l’homosexualité, par la grâce de Cambacérès, l’un des rédacteurs du Code civil, accessoirement surnommé « Tante Urlurette », n’est pas criminalisée en France, au contraire de l’Angleterre ou de l’Allemagne. Derrière les portes des maisons closes, où l’on ne peut invoquer l’outrage « public » à la pudeur, les seuls motifs d’inculpation restent l’« excitation habituelle de mineurs à la débauche » et, en ces temps de guerre, la vente d’alcool en dehors des heures autorisées. C’est dans ce double piège qu’Albert Le Cuziat va tomber.

Dans la nuit du 11 au 12 janvier, une descente de police a donc lieu à l’hôtel Marigny de la rue de l’Arcade. Le rapport du commissaire Tanguy sera remis le 19 du mois au préfet de police :

Cet hôtel m’avait été signalé comme un lieu de rendez-vous de pédérastes majeurs et mineurs. Le patron de l’hôtel, homo-seuxuel [sic] lui-même, facilitait la réunion d’adeptes de la débauche anti-physique. Des surveillances que j’avais fait exercer avaient confirmé les renseignements que j’avais ainsi recueillis.
À mon arrivée, j’ai trouvé le sieur Le Cuziat dans un salon du rez-de-chaussée, buvant du champagne avec trois individus aux allures de pédérastes.

Sur une feuille jointe, on peut lire en effet l’état civil des « individus » en question, réunis dans le salon dit de la « beuverie », situé au rez-de-chaussée. Une bouteille de champagne, quatre verres trônent au milieu de la pièce – premier motif d’inculpation suffisant. Outre Le Cuziat, sont présents :

PROUST Marcel, 46 ans, rentier, 102, boulevard Haussmann
PERNET Léon, né à Paris (15°) le 3 avril 1896 […] soldat de I° classe du 140° Régiment d’Infanterie. […] En congé de convalescence illimité, en attendant sa mise à la réforme No I.
BROUILLET André, né à Nention (Dordogne), le 5 mars 1895 […] caporal au 408° d’Infanterie en congé illimité de convalescence en attendant sa mise à la réforme No I, demeurant 11, rue de l’Arcade.

Nous sommes en 1918. Outre Les Plaisirs et les Jours et de nombreux articles, Proust a déjà publié Du côté de chez Swann à compte d’auteur chez Grasset et reçu les éloges de la critique. Auteur fêté, il s’apprête à faire paraître chez Gallimard À l’ombre des jeunes filles en fleurs, qui obtiendra le prix Goncourt l’année suivante. Officiellement, il est « rentier » – ce qui était matériellement exact : Proust vivait de ses rentes, et non de ses droits d’auteur. « Écrivain », « auteur », cela aurait-il éveillé les soupçons de la police au point de laisser craindre d’éventuelles fuites dans les journaux ? C’est possible, d’autant que l’administration aurait eu peine à croire que Proust, lui si soucieux de préserver sa réputation jusqu’à dénier énergiquement son homosexualité, se trouvait là par nécessité professionnelle…

Que Proust ait été pris dans une rafle, voilà qui, statistiquement, n’a rien de si surprenant. L’émotion viendrait plutôt d’une incongruité rhétorique qui fait tout à coup se rencontrer et se superposer, dans la poussière des archives, la sécheresse mécanique du discours policier avec les pages inoubliables sur la « race des tantes », cette « race maudite » dont Proust s’acharne à décrypter la singularité, à cerner les allures, à comprendre la grammaire. Dans ce mouvement de balancier entre visibilité et dissimulation qui rythme toute la Recherche, les « invertis » sont toujours, à un moment ou à un autre, trahis par un geste, une intonation de la voix, le biais d’un regard. Ces mœurs que l’on dit inavouables, le corps se charge un jour ou l’autre de les dénoncer. La police, elle, ne s’embarrasse pas de littérature : Proust Marcel, en compagnie de deux jeunes conscrits buvant du champagne dans un salon, est, au premier coup d’œil et sans autre forme de procès, un individu « aux allures de pédéraste » – mot que Proust, soit dit en passant, n’emploie pas une seule fois dans la Recherche.

Laure MURAT, Proust, roman familial
Robert Laffont, 2023, p. 153-155


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