« Congrès masculino-fœmino-littéraire »

Caricature d'une réunion ou salon littéraire de femmes de lettres (=bas-bleu...) :
- George Sand, qui fume le cigare
-
Virginie Ancelot, dont le salon de l'hôtel de La Rochefoucauld-Liancourt, 8 rue de Seine, accueillait la crème des écrivains
- Delphine de Girardin dont le pseudonyme littéraire était vicomte Charles de Launay, qui reçut G. Sand dans son salon 11 rue Saint-Georges dans le 9e et dont la mère Sophie Gay tenait également salon !
- Eugénie Foa, femme de lettres, et en plus juive, militante pour l'abolition de l'esclavage.

Henri-Gérard Fontallard, dit Gérard-Fontallard, « Congrès masculino-fœmino-littéraire »,
Aujourd’hui, journal des ridicules, 15 octobre 1839, Musée Carnavalet

Pour en savoir encore plus sur cette caricature de George Sand et d'autres intellectuelles, voici un extrait d'un article de Catherine Nesci*, « Épilogue », in George Sand comique (édité par Olivier Bara et François Kerlouégan, UGA Éditions, 2020) :

Dans la célèbre lithographie-charge de Gérard-Fontallard, parue le 15 octobre 1839 dans Aujourd’hui, journal des Ridicules, George Sand domine un congrès burlesque de femmes de lettres reconnues, dont trois au moins portent des bas bleus. Seule Sand est plus ou moins reconnaissable ; il faut lire la légende pour identifier les autres comparses. À gauche, Virginie Ancelot, pourtant si jolie dans la vie et fort célèbre salonnière, est ridiculisée par sa bouche grande ouverte (signe d’ennui, d’étonnement, de scandale ou d’horreur ?) et son petit bonnet en forme de mini-couronne au sommet de la tête, détail évoquant la distinction de son salon qui servait de passage obligé pour l’intronisation à l’Académie française. À côté d’elle, une Eugénie Foa très vieillie, tout à fait méconnaissable, les yeux fermés, tient une grosse besace jaune qui porte l’inscription en italiques, bien visible, de Physiologie du ridicule ; son profil anguleux souligne son visage contracté d’une manière disgracieuse, sans que l’on sache s’il y va du dédain, du dégoût, de la colère ou de l’amertume chez cette vieille femme dont la besace signale aussi la quête de l’argent. Au centre, la doyenne de ces dames dans la vie réelle, Sophie Gay (ou bien est-ce sa fille Delphine ?), drôlement chapeautée et vêtue d’un long manteau redingote découvrant les détails d’un pantalon et les bas bleus, lit avec délice l’une de ses productions et incarne l’humour et la gaieté, voire l’ébriété. Sa fille Delphine de Girardin disparaît complètement sous le travestissement du vicomte de Launay. Le dessin et la légende, qui appellent au décryptage complice d’un public misogyne et antisémite, jouent sur les stéréotypes, et sur un double comique de mots et de situation.

George Sand, debout, se détache de cette réunion de dentelles et de chapeaux, où les bas-bleus grimaçants sont serrés jusqu’à la promiscuité. Inversement, regardant vers le haut, comme suivant avec prétention la fumée de son cigare, en costume masculin, elle expose sa chevelure coupée et non coiffée ; toute de noir vêtue, elle porte le pantalon ainsi qu’une redingote cintrée à la taille. La sobre modernité du costume et la chevelure mâle contrastent avec la tenue masculine, noble et désuète, au ton pastel, du supposé vicomte de Launay, qui est quant à lui perruqué, assis au premier plan à droite, détaché lui aussi du trio et regardant la scène. Le prétendu vicomte est virilisé par la longue et large canne sur laquelle court le titre La Canne de M. […] de Balzac (le best-seller de Delphine de Girardin) et qui se termine par un pommeau doré en tête de Balzac (on reconnaît le profil balzacien bien joufflu) sur lequel s’appuie le vicomte. Les lettres complétant le substantif de M[onsieur], sur la canne, sont cachées par le pan gauche de la veste et l’extrémité barbue de la plume de paon, dont le calame phallique, alourdi d’un énorme grelot (symbole de la satire ?), ressort de la veste au niveau des cuisses, tel un sexe en érection ; ces deux substituts de l’épée en disent long sur le pouvoir fantasmatique castrant usurpé par le vicomte travesti et portant de longs bas bleus.

On notera que la légende explicite l’attaque antisémite en ce qu’elle cible la judéité et la supposée bassesse d’Eugénie Foa, identifiée par le « manque de foi » (chrétienne) de celle qui regarde vers le bas, notation gestuelle redoublant la charge de l’image et le choix des couleurs (les tons jaunes et verts de son costume l’associent au mal, à l’ambivalence), tandis que George Sand est liée à ce même manque (la phrase continue), mais sur le mode de la défense :

LE BAS-BLEU est un être amphibie moitié homme moitié femme. Il fabrique la tartine littéraire, mais il n'est pas toujours heureux EN CE LOT ; d'aucuns l'accusent d'être sans foi  ; il peut S'EN D-éfendre sur son vieil âge ; il est toujours GAI quand de son cerveau un sujet a sur-GI, RARE D'IN-vention ; il mesure des vers, il ne tient pas COMPTE DE L'AUNE ET se moque de la césure.

La légende humoristique suggère qu’il faut se défendre de Sand ou bien qu’elle doit s’en défendre (du manque de foi ?), preuve que c’est son manque à elle qui compte le plus dans la dérision et l’inspiration fumeuse de ce bas-bleu dominant, tout de noir vêtu. Cette réunion se passe sous la surveillance outrée du buste animé de Molière, qui lève les yeux au ciel (dans le coin supérieur gauche), comme suggérant que cette réunion burlesque de femmes savantes ou de précieuses ridicules est inconvenante, voire scandaleuse. Les accessoires au premier plan complètent l’attaque contre les bas-bleus, perçus comme des êtres hors nature : du joli berceau vert, à gauche, ne sort pas un bébé dont devrait s’occuper le bas-bleu, mais un exemplaire du Journal des Enfants ; à droite, le jouet miniature du cavalier à cheval, typique de l’éducation du petit garçon, voisine avec les verres à vin, dont l’un, renversé, renforce le soupçon d’ébriété pesant sur les bas-bleus en congrès.


*Catherine Nesci est présidente de la George Sand Association, professeure de Littérature et d'Études féminines à l'université de Californie, campus de Santa Barbara, où elle dirige le programme de littérature comparée.


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