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PRÉFACE AUX ARTICLES SUR LA LITTÉRATURE RUSSE (janvier 1881) (...) Le besoin danalyse a commencé à pénétrer chez nous, tout à coup, affectant toute notre classe instruite. Il y avait alors des moments où nous-mêmes, les cultivés, nous ne croyions pas à notre avenir. Nous lisions encore Paul de Kock, tout en rejetant avec mépris Alexandre Dumas et consorts. George Sand apparut. Comme nous nous jetâmes sur ses livres, que nous nous hâtâmes de dévorer ! André Alexandrovitch et M. Doudichkine, qui venait de reprendre les Annales de la Patrie, après Biélinsky, se souviennent encore de lapparition de George Sand ! Lisez leur annonce dans la collection de leur journal (année 1861). Nous écoutions alors humblement vos verdicts sur nous-mêmes et opinions toujours dans votre sens. Nous disions oui ! à tout et ne savions que faire. Nous fondâmes à cette époque lÉcole naturaliste, et quelle quantité de natures douées se manifesta dès lors ! (Je ne parle pas seulement des natures décrivains doués ; cela cest à part ; je dis de natures douées sous tous les rapports.) Tous ces nouveaux venus, nous les critiquions avec férocité, nous les forcions à se tourner en dérision eux-mêmes. Ils nous écoutaient, mais non sans quelque rancur cachée. À cette époque-là, tout se faisait par principe ; nous vivions conformément à des principes et nous avions une peur bleue dagir en quoi que ce fût contrairement aux idées nouvelles. Nous fûmes pris alors dun terrible besoin de nous vilipender nous-mêmes. Nous nous accusions, nous nous démolissions les uns les autres. Ce quil se faisait de cancans alors ! Et tout cela était sincère ! LA MORT DE GEORGE SAND (juin 1876) Et pourtant, ce nest quaprès avoir lu la nouvelle de cette mort, que jai compris toute la place que ce nom avait tenu dans ma vie mentale, tout lenthousiasme que lécrivain-poète avait jadis excité en moi, toutes les jouissances dart, tout le bonheur intellectuel dont je lui étais redevable. Jécris chacun de ces mots de propos délibéré, parce que tout cela est de la vérité littérale. George Sand était une de nos contemporaines (quand je dis nos, jentends bien à nous), une vraie idéaliste des Années trente et quarante. Dans notre siècle puissant, superbe et cependant si malade, épris de lidéalité la plus nuageuse, travaillé des désirs les plus irréalisables, cest un de ces noms qui, venus de là-bas, du pays des « miracles saints », ont fait naître chez nous, dans notre Russie toujours « en mal de devenir », tant de pensées, de rêves, de forts, nobles et saints enthousiasmes, tant de vitale activité psychique et de chères convictions ! Et nous navons pas à nous en plaindre. En glorifiant, en vénérant de tels noms, les Russes ont servi et servent la logique de leur destinée. Quon ne sétonne pas de mes paroles, surtout au sujet de George Sand, qui jusquà présent peut être contestée, qui est, à moitié, sinon presque totalement oubliée chez nous. Elle a fait, en son temps, son uvre dans notre pays. Qui donc sassociera à ses compatriotes pour dire un mot sur sa tombe, si ce nest nous, nous, les « compatriotes de tout le monde » ? car enfin, nous autres, Russes, nous avons tout au moins deux patries : la Russie et lEurope, même lorsque nous nous intitulons slavophiles. (Quon ne men veuille pas !) Il ny a pas à discuter. Cela est. Notre mission, et les Russes commencent à en avoir conscience, est grande entre les grandes missions. Elle doit être universellement humaine. Elle doit être consacrée au service de lhumanité, non pas seulement de la Russie, non pas seulement du monde slave, du panslavisme, mais au service de lhumanité entière ! Réfléchissez et vous conviendrez que les Slavophiles ont reconnu la même chose. Et voilà pourquoi ils nous exhortent tous à nous montrer des Russes plus nettement, plus scrupuleusement russes, plus conscients de notre responsabilité de Russes ; car ils comprennent que, précisément, ladoption des intérêts intellectuels de toute lhumanité est la mission caractéristique du Russe. Tout cela, dailleurs, exigerait encore bien des explications. Il faut bien dire que se dévouer à une idée universellement humaine et vagabonder à laventure par toute lEurope, après avoir quitté la patrie à la légère, par suite de quelque hautain caprice, sont deux choses absolument opposées, quoiquon les ait confondues jusquà présent. Mais beaucoup de ce que nous avons pris à lEurope et apporté chez nous, nous ne lavons pas tout uniquement copié comme de serviles imitateurs, ainsi que le voudraient les Potouguines. Nous lavons assimilé à notre organisme, à notre chair et à notre sang. Il nous est même arrivé de souffrir de maladies morales volontairement importées chez nous, tout comme en pâtissaient les peuples dOccident, chez lesquels ces maux étaient endémiques. Les Européens ne voudront croire cela à aucun prix. Ils ne nous connaissent pas, et jusquà présent cest peut-être tant mieux. Lenquête nécessaire, dont le résultat, plus tard, étonnera le monde, ne sen fera que plus paisiblement, sans trouble et sans secousse. Et le résultat de cette enquête, on peut déjà lentrevoir assez clairement, au moins en partie, par nos relations avec les littératures des autres nations : leurs poètes, à elles, sont aussi familiers à la plupart de nos hommes cultivés quaux lecteurs occidentaux. Jaffirme et je répète que chaque poète, penseur ou philanthrope européen est toujours compris et accepté en Russie plus complètement et plus intimement que partout au monde, sinon dans son propre pays. Shakespeare, Byron, Walter Scott, Dickens sont plus connus des Russes que, par exemple, des Allemands, bien que, des uvres de ces écrivains, il ne se vende pas la dixième partie de ce qui se vend en Allemagne, pays par excellence des liseurs. La Convention de 93, en envoyant un diplôme de citoyen au poète allemand Schiller, lami de lHumanité, a, certes, accompli un bel acte, imposant et même prophétique ; mais elle ne soupçonnait même pas quà lautre bout de lEurope, dans la Russie barbare, luvre de ce même Schiller a été bien plus répandue, naturalisée, en quelque sorte, quen France, non seulement à lépoque, mais encore plus tard, au cours de tout ce siècle. Schiller, citoyen français et ami de lHumanité, na été connu en France que des professeurs de littérature et encore pas de tous, dune élite seulement. Chez nous, il a profondément influé sur lâme russe, avec Joukovski, et il y a laissé des traces de son influence ; il a marqué une période dans les annales de notre développement intellectuel. Cette participation du Russe aux apports de la littérature universelle est un phénomène que lon ne constate presque jamais au même degré chez les hommes des autres races, à quelque période que ce soit de lhistoire du monde ; et si cette aptitude constitue vraiment une particularité nationale, russe, bien à nous, quel patriotisme ombrageux, quel chauvinisme sarrogera le droit de se révolter contre un pareil phénomène, et ne voudra, au contraire, y voir la plus belle promesse pour nos destinées futures. Oh, certes, il se trouvera des gens pour sourire de limportance que jattribue à laction de George Sand, mais les moqueurs auront tort. Bien du temps sest écoulé ; George Sand elle-même est morte, vieille, septuagénaire, après avoir peut-être longtemps survécu à sa gloire. Mais tout ce qui nous fit sentir, lors des premiers débuts du poète, que retentissait une parole nouvelle, tout ce qui, dans son uvre, était universellement humain, tout cela eut immédiatement son écho chez nous, dans notre Russie. Nous en ressentîmes une impression intense et profonde, qui ne sest pas dissipée et qui prouve que tout poète, tout novateur européen, toute pensée neuve et forte venue de lOccident, devient fatalement une force russe. Dailleurs, je nai aucune intention décrire un article de critique sur George Sand. Je veux seulement dire quelques paroles dadieu sur sa tombe encore fraîche. Les débuts littéraires de George Sand coïncident avec les années de ma première jeunesse. Je suis, à présent, heureux de penser quil y a déjà si longtemps de cela, car maintenant que plus de trente ans se sont écoulés, on peut parler presque en toute franchise. Il convient de faire observer qualors la plupart des gouvernements européens ne toléraient chez eux rien de la littérature étrangère, rien sinon les romans. Tout le reste, surtout ce qui venait de France, était sévèrement consigné à la frontière. Oh, certes, bien souvent, on ne savait pas voir. Metternich lui-même ne savait pas plus voir que ses imitateurs. Et voilà comment des « choses terribles » ont pu passer (tout Bielinski a bien passé !). Mais, en revanche, un peu plus tard, surtout vers la fin de cette période, on se mit, de peur de se tromper, à prohiber à peu près tout. Les romans pourtant trouvèrent grâce à toute époque et dans ce pays ce fut surtout quand il sagit de romans de George Sand que nos gardiens furent aveugles. Rappelez-vous ces vers :
Ces vers sont dautant plus précieux quils furent écrits par Denis Davidov, poète et bon Russe. Mais si Denis Davidov a considéré Thiers comme dangereux (sans doute à cause de son Histoire de la Révolution) et a rapproché dans le poème cité, son nom de celui dun certain Rabeau (il y avait alors un écrivain qui sappelait ainsi et que, du reste, je ne connais guère), nous pouvons être sûrs que lon admettait officiellement bien peu duvres dauteurs étrangers alors en Russie. Et voici ce qui en résulta : les idées nouvelles qui firent à lépoque irruption chez nous sous forme de romans, nétaient que plus dangereuses sous leur vêtement de fantaisie, car Rabeau naurait peut-être rencontré que peu damateurs, tandis que George Sand en trouva des milliers. Il faut donc faire encore remarquer ici que, chez nous, depuis le siècle passé, et ce, en dépit de tous les Magnitzki et les Liprandi, on a toujours eu très vite connaissance de nimporte quel mouvement intellectuel de lEurope. Et toute idée neuve était immédiatement transmise par nos hautes classes intellectuelles à la masse des hommes un tant soit peu doués de pensée et de curiosité philosophique. Cest ce qui sest produit à la suite du mouvement didées des années « Trente ». Dès le début de cette période, les Russes ont été tout de suite au courant de limmense évolution des littératures européennes. Des noms nouveaux dorateurs, dhistoriens, de tribuns, de professeurs, furent promptement connus. Même nous savions plus ou moins bien ce que présageait ladite évolution qui bouleversa surtout le domaine de lArt. Les romans en subirent une transformation toute particulière, que ceux de George Sand accusèrent plus que les autres. Il est vrai que Senkovski et Boulgarine mettaient le public en garde contre George Sand même avant lapparition des traductions russes de ses romans. On sefforçait surtout dépouvanter nos dames russes en leur révélant que George Sand « portait des culottes » ; on tonnait contre son prétendu libertinage ; on tentait de la ridiculiser. Senkovski, sans dire quil sapprêtait à traduire ses romans dans sa propre revue, la Bibliothèque de Lecture, se mit à lappeler, dans ses écrits, Mme « Egor » Sand, et lon assure quil était parfaitement ravi de ce trait desprit. Plus tard, en lannée 48, Boulgarine, dans son Abeille du Nord imprima, sur le compte de George Sand, quelle se grisait tous les jours, en compagnie de Pierre Leroux, dans des caboulots de barrière, et quelle prenait part aux soirées « athéniennes » données au ministère de lIntérieur par ce « brigand » de Ledru-Rollin. Jai lu ces choses moi-même et men souviens fort bien. Mais alors, en 48, George Sand était déjà connue de tout le public lettré, et personne na cru Boulgarine. Les premières uvres delle traduites en russe parurent dans les Années Trente. Je regrette de ne pas me rappeler quel fut le premier de ses romans dont une version fut donnée dans notre langue ; en tout cas, quel quil fût, il dut produire une impression énorme. Je crois que comme moi, qui étais encore un adolescent, tout le monde fut frappé par la belle et chaste pureté des types mis en scène, par la hauteur de lidéal de lécrivain, par la tenue des récits. Et lon voulait quune pareille femme « portât des culottes » et se « livrât au libertinage » ! Javais seize ans, je crois, quand je lus une de ses uvres de début, lune de ses plus charmantes productions. Je men souviens bien ; jen eus la fièvre toute la nuit qui suivit ma lecture. Je ne crois pas me tromper en affirmant que George Sand prit, pour nous, presque immédiatement, la première place dans les rangs des écrivains nouveaux dont la jeune gloire retentit alors par toute lEurope. Dickens lui-même, qui parut chez nous presque en même temps, passait après elle dans ladmiration de notre public. Je ne parle pas de Balzac, qui fut connu avant elle et qui publia dans les Années Trente des uvres comme Eugénie Grandet et le Père Goriot, de Balzac pour lequel Bielinski fut si injuste en méconnaissant la grande place quil tenait dans la littérature française. Dailleurs, je ne prétends pas donner ici la moindre appréciation critique ; je me contente de rappeler le goût de la masse des lecteurs russes dalors et limpression produite sur eux. Le point essentiel est que ces lecteurs pouvaient se familiariser, dans les romans étrangers, avec toutes les idées nouvelles contre lesquelles on les « protégeait » si jalousement. Toujours est-il que vers les « années quarante », le gros public russe lui-même savait plus ou moins bien que George Sand est lun des plus éclatants, des plus fiers, des plus probes représentants de la nouvelle génération européenne de cette époque, de ceux qui ont nié le plus énergiquement ces fameuses « acquisitions positives » par lesquelles la sanglante Révolution française (ou plutôt européenne) de la fin du siècle passé a complété son uvre. Après elle après Napoléon Ier on a tenté de révéler, par le livre, de nouvelles aspirations et tout un idéal nouveau. Les esprits davant-garde ont vite compris que ce nétait pas telle ou telle modification apparente dun réel despotisme qui pouvait se concilier avec les besoins dune ère neuve, que l« ôte-toi de là que je my mette » des nouveaux maîtres ne résolvait rien, que les récents vainqueurs du monde, les bourgeois, étaient peut-être pires que les nobles, ces despotes de la veille, et que la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » nest composée que de mots sonores. Ce nest pas tout. Alors surgirent des doctrines qui prouvèrent que ces vocables éclatants ne concrétaient que des impossibilités. Les vainqueurs ne prononcèrent bientôt plus, ou mieux ne se rappelèrent plus les trois mots sacramentels quavec une sorte dironie. La Science elle-même, dans la personne de quelques-uns de ses plus brillants adeptes (les économistes), qui semblèrent alors apporter des formules inédites, vint au secours de la raillerie et condamna nettement les trois mots utopiques pour lesquels tant de sang avait été versé. Ainsi, à côté des vainqueurs exultants, apparurent de tristes et mornes visages qui inquiétèrent les triomphateurs. Cest alors que tout à coup se fit entendre une parole vraiment nouvelle, que des espoirs nouveaux naquirent. Des hommes vinrent, qui proclamèrent que cétait à tort et injustement que lon avait interrompu luvre de rénovation ; quon navait abouti à rien par un changement de figuration politique ; que luvre de rajeunissement social devait sattaquer aux racines mêmes de la société. Oh ! certes, on alla parfois trop loin dans les conclusions. Des théories pernicieuses et monstrueuses se firent jour ; mais lessentiel est que, de nouveau, brilla lespoir et que la croyance recommença à germer. Lhistoire de ce mouvement est connue. Il dure encore aujourdhui et ne semble avoir aucune tendance à sarrêter. Je ne me propose nullement de parler ici pour ou contre lui. Je tiens seulement à préciser la part daction de George Sand dans ce mouvement. Nous la trouverons dès les débuts de lécrivain. Alors lEurope, en la lisant, disait que ses prédications avaient pour but de conquérir pour la femme une nouvelle situation dans la société et quelle prophétisait les futurs droits de l« épouse libre » (lexpression est de Senkovski) ; mais cela nétait pas tout à fait exact, puisquelle ne prêchait pas seulement en faveur de la femme et nimaginait aucune espèce d« épouse libre ». George Sand sassociait à tout mouvement en avant et non pas à une campagne uniquement destinée à faire triompher les droits de la femme. Il est évident que, femme elle-même, elle peignait plus volontiers des héroïnes que des héros ; il est non moins clair que les femmes de lunivers entier doivent à présent porter le deuil de George Sand, parce que lun des plus nobles représentants du sexe féminin est mort, parce quelle fut une femme dune force desprit et dun talent presque inouïs. Son nom, dès à présent, devient historique, et cest un nom que lon na pas le droit doublier, qui ne disparaîtra jamais de la mémoire européenne. Quant à ses héroïnes, je répète que je navais que seize ans quand je fis leur connaissance. Jétais tout troublé par les jugements contradictoires que lon portait sur leur créatrice. Quelques-unes parmi ces héroïnes ont incarné un type dune telle pureté morale quil est impossible de ne pas se figurer que le poète les a créées à limage de son âme, une âme très exigeante au point de vue de la beauté morale, une âme croyante, éprise de devoir et de grandeur, consciente du Beau suprême et infiniment capable de patience, de justice et de pitié. Il est vrai quà côté de la pitié, de la patience, de la claire intelligence du devoir, on entrevoyait chez lécrivain une très haute fierté, un besoin de revendications, voire des exigences. Mais cette fierté elle-même était admirable, car elle dérivait de principes élevés sans lesquels lhumanité ne saurait vivre en beauté. Cette fierté nétait pas le mépris quand même du voisin auquel on dit : je suis meilleur que toi ; tu ne me vaudras jamais ; elle nétait que le hautain refus de pactiser avec le mensonge et le vice, sans que, je le répète, ce refus signifiât le rejet de tout sentiment de pitié ou de pardon. Cette fierté simposait aussi dimmenses devoirs. Les héroïnes de George Sand avaient soif de sacrifice, ne rêvaient que grandes et belles actions. Ce qui me plaisait surtout dans ses premières uvres, cétaient quelques types de jeunes filles de ses contes dits « vénitiens », types dont le dernier spécimen figure dans ce génial roman intitulé Jeanne, qui résout de façon lumineuse la question historique de Jeanne dArc. Dans cette uvre, George Sand ressuscite pour nous, dans la personne dune jeune paysanne quelconque, la figure de lhéroïne française et rend en quelque sorte palpable la vraisemblance de tout un cycle historique admirable. Cétait une tâche digne de la grande évocatrice, car, seule de tous les poètes de son époque, elle porta dans son âme un type idéal aussi pur de jeune fille innocente, puissante par son innocence même. Tous ces types de jeunes filles se retrouvent plus ou moins modifiés dans des uvres postérieures ; lun des plus remarquables est étudié dans la magnifique nouvelle la Marquise. George Sand nous y présente le caractère dune jeune femme loyale et honnête, mais inexpérimentée, douée de cette chasteté fière qui ne craint rien et ne peut se souiller même au contact de la corruption. Elle va droit au sacrifice (quelle croit quon attend delle) avec une abnégation qui brave tous les périls. Ce quelle rencontre sur sa route ne lintimide en rien, au contraire. Sa bravoure sen exalte. Ce nest que dans le danger que son jeune cur prend conscience de toutes ses forces. Son énergie sen exaspère ; elle découvre des chemins et des horizons nouveaux à son âme, qui signorait encore, mais qui était fraîche et forte, non encore salie par des concessions à la vie. Avec cela, la forme du poème est irréprochable et charmante. George Sand aimait les dénouements heureux, le triomphe de linnocence, de la franchise, de la jeune et simple bravoure. Était-ce là ce qui pouvait troubler la société, faire naître des doutes et des craintes ? Bien au contraire, les pères et les mères les plus rigides permettaient à leur famille la lecture de George Sand et ne cessaient de sétonner de la voir dénigrée de tous côtés. Mais alors éclatèrent des protestations. On mettait le public en garde contre ces fières revendications féminines, contre cette témérité de pousser linnocence à la lutte contre le mal. On pouvait découvrir là, disait-on, les indices du poison du « féminisme ». Peut-être avait-on raison en parlant de poison. Il y avait peut-être là un poison qui sélaborait, mais on na jamais été daccord sur les effets de ce poison. On nous affirme est-ce bien vrai ? que toutes ces questions sont à présent résolues Il nous faut faire remarquer, à ce propos, quau cours des années quarante, la gloire de George Sand était si haute et la foi que lon professait pour son génie si complète, que nous tous, ses contemporains, nous attendions delle quelque chose dimmense, dinouï, dans un avenir prochain, voire des solutions définitives. Ces espoirs ne se réalisèrent pas. Il semble que, dès cette époque, cest-à-dire vers la fin des années quarante, George Sand avait dit tout ce quil était dans sa mission de dire, et maintenant, sur sa tombe à peine refermée, nous pouvons prononcer des paroles définitives. George Sand nest pas un penseur, mais elle est de ces sibylles qui ont discerné dans le futur une humanité plus heureuse. Et si, toute sa vie, elle proclame la possibilité, pour lhumanité, datteindre à lIdéal, cest quelle-même était armée pour y atteindre. Elle est morte déiste, croyant fermement en Dieu et à limmortalité. Mais cest trop peu dire et jestime quelle a été, parmi les écrivains de son temps, la chrétienne par excellence, non quelle crût à la divinité du Christ. Cette Française neût pas admis que la glorification du Christ eût en soi assez defficacité pour conférer le salut, concept qui est à la base de la foi orthodoxe. Mais la contradiction est ici dans la terminologie plus que dans lessence, et je maintiens que George Sand aura été une des grandes sectatrices du Christ. Son socialisme, ses convictions, ses espoirs, elle les a fondés sur sa foi en la perfectibilité morale de lhomme. Elle avait, en effet, de la divinité humaine, une haute notion, quelle exaltait de livre en livre, et ainsi sassociait-elle par la pensée et par le sentiment à lune des idées fondamentales du christianisme. Je veux dire au principe de libre arbitre et de responsabilité. Doù sa nette conception du devoir et de nos obligations morales. Peut-être, parmi les penseurs ou écrivains français, ses contemporains, ny en a-t-il pas un qui ait compris aussi fortement que « ce nest pas de pain seulement que lhomme a besoin pour vivre ». Quant à sa fierté, à ses exigeantes revendications, je répète quelles nexcluaient jamais la pitié, le pardon de loffense, voire une patience sans bornes, quelle avait trouvée dans sa pitié même pour loffenseur. George Sand a, maintes fois, célébré ces vertus dans ses uvres et a su les incarner dans des types. On a écrit delle que, mère excellente, elle a travaillé assidûment jusquà ses derniers jours et que, amie sincère des paysans de son village, elle fut aimée deux avec ferveur. Elle tirait, paraît-il, quelque satisfaction damour-propre de son origine aristocratique (par sa mère elle se rattachait à la maison de Saxe), mais, bien plus quà ces naïfs prestiges, elle était sensible, il faut le dire, à cette aristocratie vraie dont le seul apanage est la supériorité dâme. Elle neût su ne pas aimer ce qui était grand, mais elle était peu apte à percevoir les éléments dintérêt que recèlent les choses mesquines. En cela, elle se montrait peut-être trop fière. Il est bien vrai quelle aimait peu à faire figurer dans ses romans des êtres humiliés, justes mais passifs, innocents mais maltraités, comme on en voit dans presque toutes les uvres de ce grand chrétien de Dickens. Loin de là. Elle campait fièrement ses héroïnes et en faisait presque des reines. Elle aimait cette attitude de ses personnages et il convient de remarquer cette particularité. Elle est caractéristique. (...) => Retour à la page George Sand |