"Qui des deux est allé le plus loin ?" La question est posée dans l'avant-dernier chapitre de ce conte finalement philosophique.

Tous les deux sont conscients de la nécessité de leurs découvertes pour faire avancer la science, mais en même temps, ils savent que d'autres méthodes et d'autres découvertes, plus innovantes ou plus efficaces, feront avancer à leur tour la science sans eux. C'est une attitude novatrice à une époque où l'on croyait à une vérité définitive.

"C'était étrange et injuste, dit Gauss, et une illustration parfaite du caractère lamentablement aléatoire de l'existence, que d'être né à une période donnée et d'y être rattaché, qu'on le veuille ou non. Cela donnait à l'homme un avantage incongru sur le passé et faisait de lui la risée de l'avenir".

Au passage, les féministes remarqueront que Johanna n'est pas pour rien dans les découvertes de Gauss, son futur époux. : "Mais, un paysage, répliqua la plus grande des jeunes filles, ce n'était pas une surface plane, pourtant". Juste reconnaissance du bon sens féminin et de l'art, chez l'homme, de se l'approprier à titre d'intuition mathématique.

Cet ouvrage me paraît donc un roman passionnant et gentiment moqueur sur des génies imbuvables. Il me semble en avoir appris beaucoup sur l'esprit de l'époque, sur ces génies eux-mêmes (quel courage – ou quelle inconscience –, quand même, ce Humboldt !), et avoir beaucoup réfléchi au cours du roman sur la juste dimension à donner à l'ambition, sur la place qu'on peut occuper dans le monde, sur l'injustice du destin (paix à l'âme d'Aimé Bonpland, collaborateur injustement oublié), sur la relativité des valeurs humaines, sur l'admiration que l'on peut vouer à de grands hommes (on ne dit jamais de grandes femmes) pourtant insupportables et totalement dépourvus d'humanité (la cruauté des rapports de Gauss à son fils, ou de Humboldt vis-à-vis d'Aimé Bonpland) mais aussi avec leur part de mystère (le dégoût de Humboldt pour toute ébauche de sexualité avec une femme, les relations avec son frère). C'est tout l'art de Daniel Kehlmann d'avoir su rendre ces personnages vivants, cocasses et crédibles et d'avoir su restituer l'esprit de l'époque dans sa richesse mêlée d'ignorance et de confusion.